Victoire

Chapitre 6 : A cœur ouvert

28 mars

Lorsque la porte s’était enfin ouverte, Alma avait cru défaillir. De bonheur et d’horreur à la fois. Enfin, il était là ! Mais, mon Dieu, mais dans quel état ? Pâle, livide même, les yeux enfoncés dans leurs orbites, injectés de sang, cernés de noirs, les cheveux emmêlés, trop longs, indomptés. Il n’avait pas réussi à lui dire quoi que ce soit et elle avait bien cru qu’il allait s’écrouler, là, devant elle. Vive, elle l’avait rattrapé et mené à son lit tant bien que mal en regardant partout autour d’elle. Quel salon incroyable ! Il ressemblait à un décor de cinéma. Jamais elle n’aurait pu imaginer ça. Poutres apparentes au plafond, bibliothèques recouvrant les murs, courant du sol au plafond, encombrées de centaines de livres, sans doute, rideaux lourds et opaques aux fenêtres, tapis au sol, poufs, fauteuils et canapé de cuir sombre… Il y avait quelque chose d’ancien et de moderne à la fois, une ambiance feutrée, un mélange d’Orient et d’Occident qui lui avait plu immédiatement. Sa chambre était impressionnante, elle aussi, tapie sous les combles, baignée d’une douce et chaleureuse lumière, et meublée avec une grande simplicité. Le blanc des murs, vierges de toute décoration, contrastait avec une vieille armoire du même bois sombre que les bibliothèques et un grand lit dont les draps bleu marine avaient été rejetés en boule. Un tapis, des tréteaux poussés dans un coin de la pièce recouverts de papiers et un fauteuil encombré de vêtements et entouré de chaussures complétaient le mobilier. Prenant les choses en main pour se donner une contenance, elle lui avait ordonné de prendre une douche et était redescendue au salon, le cœur battant. Le revoir enfin mais le découvrir dans cet état lui faisait de la peine. Elle avait presque espéré qu’il serait assez ivre pour la prendre dans ses bras sans s’en rendre compte lorsqu’elle l’avait aidé à grimper les escaliers. Il s’était écroulé sur son lit en soupirant alors qu’elle aurait voulu le garder contre elle. Que s’était-il passé pour qu’il se retrouve dans un tel état d’ivresse ? Que pouvait-il bien avoir à oublier ? La cuisine ne semblait pas avoir beaucoup servi ces derniers temps, bien que le bar soit encombré d’emballages de pizzas et de sandwiches en tous genres. Beurk, dégoûtant, pensa-t-elle en précipitant le tout dans la poubelle. Affolée par le nombre de verres et de bouteilles vides éparpillés à travers la pièce, la jeune femme retroussa ses manches en se demandant depuis combien de temps le jeune homme n’avait pas été sobre. Attrapant un verre encore à moitié plein sur la table, Alma découvrit une photo dissimulée dessous. Elle reposa le verre et la prit entre ses mains tremblantes. On y voyait un petit garçon, tout sourire, derrière un gros gâteau surmonté de trois bougies. Elle recula d’un bond et secoua la tête. Il y avait quelque chose dans ces boucles sombres, dans ce sourire, dans ces traits. Le cœur battant, elle retourna la photo. Une écriture féminine, élégamment courbée, y avait inscrit quelques mots : « Trois ans de Thomas. Merci pour le beau camion qui a rejoint sa collection et ne quitte plus ses bras ! Je t’embrasse, Soline. » Soline ? Alma tiqua. Manon lui avait parlé d’une Soline, quelques années plus tôt. Elle lui avait dit les avoir aperçus, tous les deux. Ils semblaient très amoureux. La jeune femme retourna à nouveau la photo et la vérité lui éclata au visage. Etienne avait un fils, et il venait d’avoir trois ans. Il avait aimé cette femme, et de leur union était né un enfant. Un sanglot lui serra la gorge et elle expira longuement pour s’en débarrasser. Reposant la terrible photo, elle reprit les verres et entreprit de les laver pour se changer les idées. Peine perdue. Il a un fils. Il a un fils, ne pouvait-elle s’empêcher de se répéter. Je le retrouve enfin et j’apprends ça… L’excitation dans laquelle elle se trouvait depuis son entrée dans le repaire du jeune homme retomba d’un coup. En haut, la douche avait cessé de couler. Elle reporta son attention sur le salon sens dessus-dessous d’Etienne et soupira en se baissant pour récupérer les bouteilles de bières qui traînaient un peu partout. Sa tâche terminée, elle fouilla dans son sac, y trouva une aspirine, rassembla son courage et monta le retrouver, le cachet et un verre à la main. Tremblante, elle les lui tendit, priant pour qu’il ne se rende compte de rien. La douche avait fait son effet, mais les traits tirés du jeune homme attestaient une immense fatigue, et sans doute une immense tristesse également. Elle s’assit sur le bord de son lit et lui expliqua les raisons de sa venue en quelques mots. Il la gratifia d’un sourire en la scrutant de ses yeux bleus. Ne pouvant supporter son regard posé sur elle après ce qu’elle venait de découvrir, elle se releva d’un bond et gagna l’escalier. La voix cassée du jeune homme stoppa sa fuite. Il la remerciait. Il osait la remercier. Se sentant humiliée, elle haussa les épaules et dévala les marches à toute vitesse, le cœur sur le point d’exploser. Une fois la porte fermée derrière elle, elle s’écroula dans l’escalier de l’immeuble. Il a un fils, il a un fils. Il l’a aimée et elle lui a fait un enfant. Où sont-ils ? Continue-t-il à les voir ? Est-ce qu’il… l’entretient ? Est-ce qu’ils sont mariés ? Alma souffrait terriblement, sa poitrine se soulevait à un rythme effréné. Cette découverte mettait fin à des années d’espérance. Jamais il ne serait tout à elle, jamais il ne comblerait ses rêves d’enfant. Jamais… Tout était fini, terminé. Tout ce qu’elle avait rêvé de vivre avec lui au plus profond de son cœur ne verrait jamais le jour. Etienne ne serait jamais à elle. Je ne peux pas rester là, si on me voit… Elle se secoua, chassa ses larmes et tenta de se redonner une contenance mais au fond d’elle, elle savait bien qu’elle était effondrée, brisée, dévastée. Elle rentra lentement à son appartement. En chemin, les larmes s’étaient taries, cédant la place à une sourde colère tournée contre elle-même, ses grands rêves et son imagination bien trop débordante. Qu’est-ce qui lui avait pris d’espérer tant d’un tel insaisissable personnage ? Qu’est-ce qui lui avait pris, bon sang, mais pourquoi s’était-elle tellement accrochée à lui ? Debout dans l’entrée, raide, Manon lui demanda comment elle l’avait trouvé.

— Ivre-mort, claqua-t-elle sans la regarder.

— Mince… Il t’a dit pourquoi ?

— Nan. Manon, désolée, je suis crevée, je vais dormir.

Alma s’enferma dans sa chambre et se jeta tout habillée sur son lit. Serrant son oreiller entre ses bras, le mordant de ses dents, elle hurla de toutes ses forces et les sanglots reprirent de plus belle. Recroquevillée dans le coin du mur, l’oreiller toujours entre ses bras, elle se balança d’avant en arrière en pleurant toutes les larmes de son corps sur cet amour devenu impossible, sur ce rêve qui ne serait jamais réalité, sur le mal qu’elle s’était une fois de plus infligé. Elle dut s’endormir, car lorsqu’elle ouvrit les yeux, la lumière du jour naissant perçait à travers sa fenêtre dont elle n’avait pas fermé les volets. C’est fini, se dit-elle. Ce qui n’a jamais vraiment commencé est terminé. Sentant les larmes affluer sous ses paupières gonflées, elle respira un bon coup et se leva pour rejoindre la salle de bain. La journée lui fut longue. Pour la première fois depuis longtemps, elle détesta son dimanche. Il fallut faire bonne figure devant Manon et lui donner quelques détails sur ses retrouvailles avec le jeune homme qui lui trouèrent encore un peu plus le cœur. Si seulement elle savait, pensait-elle en devinant derrière les regards, les sourires et les soupirs de la jeune fille, tout l’amour qu’elle vouait, elle aussi, au garçon. Nous sommes deux ravissantes idiotes et il ne nous aimera jamais, ni elle, ni moi. Epuisée, exténuée, elle prétexta une migraine pour sauter le dîner et retourna s’enfermer dans sa chambre. Là, assise sur son lit, elle relut les dizaines de pages qu’elle avait noircies de mots pour tenter d’exprimer ses sentiments pour Etienne depuis toutes ces années. Tout ce qui l’avait attirée chez lui, tout ce qu’elle avait apprécié venant de lui, le moindre de ses faits et gestes envers elle. Un regard, un sourire, une question. Elle avait tout noté, tout gardé. Du vent… A présent, tout cela n’avait plus lieu d’être. Elle avait entretenu son malheur avec un tel soin et une telle obstination qu’elle s’y était perdue ! Etienne ne pourrait jamais être à elle. Il ne pourrait jamais la combler, et pire encore, elle ne le comblerait jamais. Soline et Thomas prenaient déjà toute la place dont elle avait rêvé. Je ne suis pas assez bien pour lui, pensa-t-elle. Je ne suffis pas. Je ne suffis jamais… Mais pourquoi je me retrouve toujours dans cette situation ? Pourquoi c’est moi qui pleure, et pas lui ? Pourquoi c’est moi qui souffre, et pas lui ? Et ça tournait en boucle, et ça n’arrêtait plus. Elle avait envie de tout envoyer balader, de quitter le foyer, sa coloc, Paris, d’aller ailleurs, de recommencer… Mais fuir, surtout, oh oui, fuir ! Dans la semaine qui suivit, tout l’agaça. Elle avait l’impression que son travail était au point mort avec Erwan, que Karim continuait à la prendre pour une conne, que Flore ne faisait plus aucun effort pour se rendre présentable et que la douce Edna s’était à nouveau claquemurée dans sa forteresse. Elle se prit la tête avec Tiphaine, ce qui l’attrista doublement, et lorsqu’enfin la journée du vendredi se termina, elle erra comme une âme en peine dans les rues jusqu’à ce que son téléphone sonne pour la tirer des profondeurs abyssales de son cœur à vif.

— Papa, renifla-t-elle en décrochant.

— Ma toute belle, que se passe-t-il ? s’enquit gravement Pierre-Yves Langevin. Je venais aux nouvelles, elles n’ont pas l’air très bonnes…

— Papa, il ne m’aime pas, il ne m’aimera jamais, lâcha-t-elle, oubliant que c’était un secret, et les larmes baignèrent ses joues glacées.

— Qui ça, ma chérie ?

— Etienne… souffla-t-elle, les yeux fixés sur la Seine.

Il y eut un long silence. Sans doute Pierre-Yves tentait-il de remettre un visage sur ce nom, de se rappeler de ce qu’elle avait pu lui dire à son sujet. Mais elle en avait tellement peu dit…

— Il a un fils, Papa, reprit-elle finalement. Il a trois ans… Je l’ai découvert samedi soir, il y avait une photo de lui sur la table, et je… Papa, je l’aime tellement ! s’enflamma-t-elle, le poing pressé sur sa poitrine, ça fait des années que je l’attends, des années que je me tais, que je ne dis rien par respect pour lui parce que je veux qu’il se sente libre de me remarquer ou pas, je… Je n’en peux plus… Je désirais tant être à lui, l’avoir pour moi !

— Chérie, le fait qu’il ait un enfant ne doit pas l’empêcher de t’aimer, lui répondit-il au bout d’un moment. Certes, il ne peut plus être tout à toi, mais il peut être à toi quand même. Quand j’ai découvert ton existence alors que j’entamais une relation avec ta Maman, à moi aussi ça m’a fait un choc. J’ai eu peur de ne pas être à la hauteur de la tâche. Et pourtant, regarde, nous avons fondé une famille avec toi !

— Mais moi je n’ai pas de père, et cet enfant il a une mère, une mère qu’Etienne a dû aimer profondément pour en arriver là !

— Oublie cette femme, Alma, tu ne connais pas leur histoire.

— Mais il ne m’aime pas, insista-t-elle. Il ne me regarde pas, il ne me voit pas.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— Il ne dit rien ! On se connait depuis… depuis presque six ans ! Six ans que mon cœur bat comme un forcené pour lui à chaque fois que je le vois. Six ans que j’espère qu’il me remarque enfin ! Papa, je suis rentrée depuis plus d’un mois, et samedi soir, c’est la première fois que je le revoyais… ça ne passe pas, ça ne veut pas passer. Et maintenant… Maintenant il y a ce petit garçon qui…

— Alma, reprit Pierre-Yves, cet Etienne, je ne le connais pas. Mais si une femme lui a fait confiance au point de porter son enfant, c’est qu’il en était digne. On ne sait pas ce qui a pu se passer ensuite. Ne désespère pas, ma chérie. Avale, accepte, et reste là, envers et contre tout, comme tu l’as toujours fait. Et cet enfant, tu l’aimeras, toi aussi. J’en suis sûr !

— Il ment à tout le monde, soupira-t-elle en s’asseyant sur un banc. Il se fait passer pour un interprète mais ça fait longtemps que j’ai compris que c’est faux. Il bosse pour les renseignements, Papa, il embobine tout le monde à longueur de journée.

— Comment as-tu su ?

— En regardant Le Bureau des Légendes quand j’étais à Cardiff. Il parle plusieurs langues, il est incollable sur la culture du Moyen-Orient, il disparaît de temps en temps et revient bronzé, barbu comme un baroudeur. C’est un agent, Papa, il vit sous légende, comme eux tous. Il ment, il cache, il trompe. Dieu sait de quoi il est capable !

— Mais malgré tout, tu l’aimes…

La jeune femme devina qu’il souriait. Elle esquissa un pauvre sourire à son tour à travers ses larmes.

— Oui, confirma-t-elle.

— Alors accroche-toi, et bats-toi ! Peut-être qu’il faut que tu te montres plus entreprenante avec lui ? Je ne connais pas la nature de vos discussions. Donne-lui des indices. Guide-le vers toi. Les hommes sont un peu lâches, ils ont peur de prendre des coups, parfois ils préfèrent être sûrs de la personne qui leur fait face pour oser faire un pas vers elle. Alors apporte-lui cette certitude. Et sois toujours consciente de ta valeur, ma Princesse. Sois fière de cette belle jeune femme que tu es devenue ! Tu es aimable, Alma, et je suis certain que cet homme pourra t’aimer comme tu le mérites. Moi je t’aime, je suis fier de toi. Fonce, mon Alma !

Elle rit et se moucha bruyamment, rassérénée par ses paroles pleines de sagesse et d’encouragement. Pierre-Yves raccrocha. Le regard perdu dans le vague, Alma repensa à ce qu’il lui avait dit. Avale, accepte, et surtout, reste là. Était-ce ce qu’il avait fait, lui, en apprenant que la femme dont il était tombé amoureux avait une petite fille de presque dix ans ? S’il était resté malgré sa présence et tous les rêves auxquels elle mettait sûrement fin, c’est qu’il devait déjà aimer profondément sa mère à cette époque. Elle n’avait jamais vraiment su quand leur histoire avait commencé. Elle savait simplement que Pierre-Yves venait chaque vendredi à treize heures au café dans lequel Lénaïg travaillait à Nantes. Il buvait son café, le même chaque semaine, et repartait sans un mot. Forcément, sa mère qui n’avait pas sa langue dans sa poche, avait fini par l’aborder. Elle avait ainsi appris qu’il était notaire et possédait une étude dans la région, détachée de celle de ses associés, et qu’ils se réunissaient tous les vendredi à quatorze heures. Fidèle au rendez-vous, Pierre-Yves avait continué à venir et leur discussion s’était poursuivie, semaine après semaine. Et puis, un jour, il était venu déjeuner. La semaine suivante, il avait prétexté un entretien pour passer la saluer le mardi. De fil en aiguille, ils s’étaient vus de plus en plus souvent et ce qui devait arriver était bel et bien arrivé. A trente-sept ans, alors qu’il n’avait jamais ressenti cela pour personne, Pierre-Yves Langevin était tombé fou amoureux de Lénaïg Trevellho, de dix ans sa cadette. Dépassé mais profondément attaché, il avait accepté la petite fille de celle-ci et ils s’étaient mariés. Alma soupira. De quelle force d’âme il avait fait preuve, lui qui découvrait l’amour ! Et quelle chance ça avait été pour sa mère, d’être tellement aimée… Moi je me sens déjà tellement épuisée par la vie, se dit-elle, le front incliné dans la paume de sa main. Est-ce que je l’aime vraiment, finalement ? Si je l’aime, moi aussi je devrais pouvoir accepter cet enfant. Mais ça me fait peur… Est-ce que je serai à la hauteur ? Et en même temps, six mois sans le voir, j’ai cru mourir… Alors une vie entière ? Mais comment je vais faire ? Il faudra bien que je lui dise ce que j’ai découvert. Il va devenir fou, lui qui tient tant à ses petits secrets… Il risque de me détester, de ne plus jamais vouloir me parler. Ce serait pire que tout ! Mais s’il apprend que je sais et que je ne lui ai rien dit ? Alma soupira, serra les poings et les dents et secoua la tête. Je vais devenir folle, pensa-t-elle. Si seulement je pouvais le voir ! Si seulement il pouvait ouvrir les yeux, bon sang, si seulement il n’était pas si aveugle ! Je me demande comment il a fait pour séduire cette Soline. Il ne sait pas aligner trois mots quand il s’agit de sentiments. Il devait vraiment être fou amoureux d’elle… Est-ce qu’il l’aime encore ? Alma secoua une nouvelle fois la tête. Stop. Elle se releva, réajusta son sac sur son épaule et s’engouffra dans la bouche de métro la plus proche en frissonnant.

*

14 avril

Alma ouvrit la porte de son appartement, alluma la lumière et se débarrassa de ses affaires. Son sac atterrit sur le sol, son manteau rejoignit les autres au portant accroché au mur et ses bottines valsèrent dans un coin de l’entrée. Dénouant ses cheveux, elle marcha vers la cuisine. Sur le frigo, un post-it de Manon lui rappelait qu’elle dînait avec son frère et rentrerait tard. Alma haussa les épaules, se servit un verre d’eau et retraversa l’appartement en direction du salon. Elle déplaça la table basse dans un angle, connecta son enceinte à son portable et la musique emplit l’espace. Après cette journée riche en émotions, la jeune femme ressentait un immense besoin de s’abandonner au rythme enivrant de la musique et danser tout son saoul. Evoluant avec grâce et précision, elle fit le vide dans sa tête. Exit, le foyer, les jeunes et les éducateurs. Exit, cette réunion qui avait trop duré et failli mal se terminer. Exit, la violence avec laquelle Karim et Pierre s’étaient jetés l’un sur l’autre en hurlant qu’ils allaient se tuer. Exit, les sanglots de Flore. Exit, le silence mutin d’Erwan. Les bras tendus vers le plafond, ses pieds balayant prudemment le tapis, Alma dansait lentement, yeux clos. Et plus la musique avançait, mieux elle se sentait. Le rythme de son cœur s’était calé sur celui du morceau. Elle se sentait bien. La sonnerie insistante de son portable mit fin à cet instant de répit bien trop tôt à son goût. Alexis cherchait à la joindre. Elle stoppa la musique et s’assit en reprenant son souffle. La nouvelle lui glaça le sang et elle maudit le jeune homme de l’avoir dérangée pour lui parler d’Etienne alors qu’elle se sentait si bien quelques instants plus tôt. De leur échange, elle ne retint que quelques mots : accident, mal en point, hôpital, c’est grave. A nouveau, le rythme de son cœur s’accéléra et elle manqua d’air. Des larmes d’affolement jaillirent de ses yeux sans qu’elle puisse les retenir. Osanne saisit le téléphone pour la rassurer. Alexis avait un peu dramatisé, Etienne était entre de bonnes mains, il allait s’en sortir. La main pressée sur sa poitrine douloureuse, Alma hocha la tête à travers ses larmes. Elle n’avait plus qu’une idée en tête, maintenant : le voir. Les visites seraient autorisées à partir du lendemain après-midi, le temps qu’il émerge du coma artificiel dans lequel il avait été plongé pour que l’opération se déroule au mieux. Elle quitterait le foyer un peu plus tôt pour s’y rendre. Il fallait qu’elle le voie, qu’elle lui parle, qu’elle lui dise. Mon Dieu, alors lui aussi, il avait frôlé la mort à cause d’un stupide accident… Elle savait bien qu’on ne sortait pas indemne d’un tel drame. Brusquement renvoyée en arrière, Alma suffoqua et glissa sur le sol, à genoux contre le canapé. Une voiture, lancée à toute allure sur la route au milieu de la nuit. Fenêtres ouvertes, musique à fond, éclats de rire. La main de Carl posée sur son genou, la sienne caressant ses joues, la bouteille qui circulait entre eux et puis, le drame… Un crissement de pneus, le juron tonitruant du conducteur de la voiture, sa main qui quitte son genou pour essayer de maintenir le volant, leurs cris affolés, le choc, la douleur. Vive. Brûlante. Ensuite, le noir complet. Elle s’était réveillée dans une chambre d’hôpital entourée de machines. Tout son corps n’était plus que douleur. Une main caressait son front et sa mère pleurait, penchée sur elle. Depuis quand dormait-elle ? Qu’avait-elle ? Que s’était-il passé ? Elle avait posé des dizaines de questions d’une voix hachée. Un accident. Et Carl ? Et Sophia et Luc ? Morts sur le coup, tous les trois. Elle avait été miraculeusement protégée par le corps de son voisin et s’en sortait avec une fracture du bassin et une perforation du poumon. Alma n’avait pu retenir ses larmes. A force de multiplier les prises de risques insensés pour se sentir vivante, elle avait frôlé la mort. Que penseraient-ils d’elle, maintenant ? Elle allait devoir se justifier, donner des explications, raconter l’enfer qu’elle vivait depuis des mois pour en être arrivée là. Lénaïg n’avait posé aucune question. Elle s’était contentée d’embrasser son front et ses joues en pleurant de soulagement. Alma se souvenait encore très bien de ces quatre longues semaines qu’elle avait passées à l’hôpital, le temps que les os de son bassin reprennent leur place et que la douleur passe. Le corps serré dans un corset, elle avait enduré les visites, les radios, la kiné, sans rien dire. Elle s’était enfoncée dans un mutisme profond, se blâmant d’être la seule survivante de cet accident qui avait coûté la vie à trois de ses amis. Et Carl, ce garçon sur lequel elle avait jeté son dévolu pour noyer son chagrin, lui manquait affreusement. Ses amis avaient pris de ses nouvelles. Tous, ils s’en voulaient tellement de n’avoir pas su voir à quel point elle sombrait depuis un an. Osanne dépérissait presque et sans le soutien d’Alexis, sans doute aurait-elle sombré, elle aussi. Alma regardait les jours passer sans les voir. Les yeux fixés au plafond, elle pleurait silencieusement sur sa bêtise. A force de porter des masques pour faire semblant d’aller bien, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Une vraie caricature de la jeune femme vertueuse qu’elle aurait souhaité être. Elle avait quitté Paris pour se réfugier aux Moutiers, loin de tout ce qui pouvait lui rappeler l’horrible personne qu’elle était devenue. Là, entourée de sa mère et de Pierre-Yves, aidée de ses deux petits frères, elle avait lentement réappris à s’asseoir, à plier ses jambes, à marcher, à nager, à courir, à danser… Elle s’était contrainte à une discipline de fer pour ne pas sombrer dans la folie. Et elle avait écrit, noirci des pages et des pages entières de tous ses souvenirs, de toutes ses idées, de tous ses rêves. En face de la maison, l’église des Moutiers était toujours ouverte. Elle avait passé des heures, assise sur un banc au milieu de la nef, les yeux fixés sur le tabernacle et le mystère qu’il renfermait. Mystère qui lui disait que sa vie valait la peine d’être sauvée, qu’elle allait se relever, qu’elle serait transformée. Que des jeunes avaient besoin d’elle, que seuls son témoignage et son cœur assoiffé d’amour pourraient les sauver, eux aussi. De ces longs mois de réflexion était née sa vocation. Elle ne permettrait pas que des enfants et des adolescents inconsciemment blessés par la vie choisissent l’enfer au lieu du paradis. Elle allait les accompagner, les aider, leur montrer comme la vie était belle, comme elle valait la peine d’être vécue aussi intensément que possible. Educatrice, psychologue, oreille attentive, épaule offerte, dame-bobo, confidente, elle serait cette personne sur laquelle on viendrait se reposer, comme elle s’était reposée sur le cœur du Christ six mois durant pour mesurer la chance qu’elle avait d’être encore en vie. De retour à Paris, elle avait rejoint Manon en colocation et poursuivi ses études en intégrant un master de psychologie. Elle avait travaillé d’arrache-pied, renouant avec le plaisir d’apprendre. Auprès de ses amis, elle avait petit à petit retrouvé sa place et, sans tirer un trait sur son passé tumultueux, choisi d’avancer, de grandir en confiance avec chacun d’eux. Elle avait accepté de leur raconter ce qui s’était passé, leur promettant de ne plus jamais porter de masques. A son poignet droit étaient apparus trois bracelets dont elle ne souhaitait plus se séparer. Ils lui disaient qu’elle était sauvée et qu’elle devait voler de ses propres ailes, à présent, en gardant les yeux fixés sur son objectif. Une petite croix pendue à une chaîne, un oiseau pendu à une autre, un jonc ouvert. C’était la vie qui s’ouvrait devant elle, une page blanche à recouvrir de quelque chose de beau chaque jour. Alma contempla ces trois bracelets qui ornaient toujours son poignet et sourit tranquillement. Quel chemin parcouru en trois ans ! Malgré tout, une épine demeurait, s’enfonçant à intervalles réguliers dans sa chair : Etienne Le Kerbihan. Et d’imaginer cet homme qu’elle aimait profondément depuis tant d’années, allongé sur un lit d’hôpital entre la vie et la mort, son cœur se serrait. Le perdre serait une épreuve insurmontable. Même s’il ne peuplait que ses rêves, au moins lui permettait-il de rêver encore un peu. Elle se releva, remit le salon en ordre et jeta dans une poêle quelques restes de son repas de la veille qu’elle avala distraitement avant de rejoindre sa chambre. En quelques semaines, celle-ci avait retrouvé son charme d’autrefois et il y faisait bon. A gauche de la fenêtre faisant face à la porte, son lit disparaissait sous une montagne de couettes et de coussins sous laquelle elle se blottissait chaque soir. Au-dessus, courant le long du mur, une grande planche de bois peint accueillait ses livres préférés, les autres ayant regagné Les Moutiers. Pendue sous l’étagère, une guirlande lumineuse rehaussait le mur blanc. A droite de la fenêtre, son bureau regorgeait d’un amas de feuilles, de pinceaux et de tubes de peintures colorés. Derrière la porte, une grande armoire dont la porte centrale s’ornait d’un miroir enfermait ses vêtements. La jeune femme tira les rideaux et enfila la chemise qui lui servait de pyjama. Attrapant son ordinateur, elle s’installa confortablement au fond de son lit et, tout en dévorant un bol de céréales, lança un nouvel épisode de sa série du moment. Lorsque Manon rentra, elle dormait profondément mais l’ordinateur diffusait toujours les épisodes les uns à la suite des autres. Sa colocataire l’éteignit et ferma la porte de sa chambre avant de s’éloigner sur la pointe des pieds.

*

15 avril

Alma frissonna. Elle avait l’hôpital en horreur et se retrouver à parcourir ces couloirs mornes et froids lui donnait la chair de poule. Mordant nerveusement ses lèvres, elle avançait vers la chambre d’Etienne, guidée par le message d’Alexis. Devant la porte, elle hésita. Et s’il dormait ? S’il ne souhaitait pas lui parler ? Elle se gronda intérieurement. Ça ne comptait pas. Ayant frappé trois coups, elle ouvrit la porte. Alexis se leva en la voyant entrer. Il salua Etienne et sortit, non sans avoir posé une main solide sur son épaule et murmuré « Courage ! » à son oreille. La porte se referma. Elle fit quelques pas vers le lit, et ne pouvant supporter de le voir si affaibli, elle fixa ses yeux noirs dans les siens sans un mot. Son cœur battait à tout rompre et ses mains se tordaient sur la lanière de son sac. Sans doute ses lèvres ne seraient-elles plus que douleur dans quelques instants à force de les mordre. La voix rauque du jeune homme la tira de ses pensées.

— Décidément, lançait-il, un demi-sourire aux lèvres, à chaque fois qu’on se voit je suis dans un sale état !  

Alma éclata d’un rire léger et sentit son corps se détendre. Elle prit place dans le fauteuil occupé par Alexis quelques instants plus tôt et le regarda en souriant. Il n’avait rien perdu de son humour, c’était bon signe. Et s’il était prêt à plaisanter, c’est que sa présence ne devait pas tellement l’ennuyer. Pourtant, il ne disait plus rien, se contentant de la regarder, de la scruter, même. Mal à l’aise, elle murmura qu’elle était heureuse qu’Alexis et lui se soient réconciliés. Il hocha la tête sans la quitter des yeux mais sans rien ajouter. Alma crut que son cœur allait exploser et elle se demanda soudain ce qu’elle faisait là. Ils ne s’étaient pas vus pendant plus de six mois et les derniers mots qu’ils avaient échangés n’avaient aucun sens puisqu’il était ivre-mort. Il y avait tant à rattraper ! Elle avait tant à lui dire ! Mais pas comme ça, pas alors qu’il était étendu dans ce lit, pas alors qu’elle attendait tout de lui et qu’il n’en savait rien… Elle se releva en secouant la tête.

— Je vais y aller, en fait. Je… J’étais juste venue m’assurer que tu allais bien, bégaya-t-elle en récupérant le sac qu’elle avait déposé au bout de son lit quelques instants plus tôt. Je suis désolée de t’avoir dérangé, il faut que tu te reposes.

Mais quelle conne, pensa-t-elle en atteignant la porte. Il faut pourtant que je le lui dise, je suis venue pour ça, je ne vais quand même pas repartir sans le faire ! Faisant volte-face, elle revint vers le lit en se composant un visage neutre. Le regard perdu d’Etienne la fixait, augmentant le malaise qu’elle ressentait puissance dix mille au fond d’elle-même. Le cœur au bord des lèvres, elle ancra son regard dans le sien et se redressa en dissimulant de son mieux le tremblement dont elle était saisie. Prenant une grande inspiration, Alma apprit à Etienne qu’elle avait trouvé la photo de son fils et qu’elle avait compris qui il était au vu de leur ressemblance frappante et indéniable. Agrippant son sac à main, elle enchaîna avec le lourd secret lié à son activité professionnelle. Le jeune homme pâlit plus qu’il ne l’était déjà. Elle s’excusa, argua du fait qu’il fallait qu’elle lui dise la vérité et sortit, à deux doigts de tourner de l’œil. Dans le couloir, elle s’adossa au mur et respira profondément, yeux clos, menton tendu vers le plafond.

— Alma ! ça va ? s’exclama Alexis.

Ainsi, il l’avait attendue. Elle le rassura d’un hochement de tête et s’appuya au bras qu’il lui offrait.

— Je sais tout, souffla-t-elle en n’osant pas le regarder. Je ne pouvais pas le lui cacher plus longtemps, mais je ne peux pas rester. J’ai trop peur de sa réaction.

— Tu sais tout ? releva le grand blond.

— Pour Thomas, et pour le reste aussi, fit-elle.

— Mais… Comment tu as su ? s’enquit-il. Même nous on n’avait rien deviné…

— J’ai trouvé une photo sur la table l’autre soir, et mon imagination débordante a fait le lien entre une série que je regardais quand j’étais à Cardiff et son soi-disant métier d’interprète.

— Comment te sens-tu ? lui demanda le jeune homme en la prenant par les épaules.

— Pas très bien, avoua-t-elle après avoir gardé le silence un moment. C’est… Dur à encaisser, tu vois. D’autant plus qu’il est tellement aveugle qu’il ne se doute de rien !

— Ça va aller, lui promit-il, clin d’œil à l’appui. Il va remonter la pente et tu es bien placée pour savoir que ce genre d’incident ne nous laisse pas indemne. Il va avoir besoin de nous, même s’il ne l’exprimera jamais comme ça. Reste là, Alma. Je le connais bien, le bonhomme, même s’il s’évertue à me mettre des bâtons dans les roues depuis des années. Le jour où il ouvrira les yeux, il réalisera très vite que tous les deux, vous êtes faits pour vous entendre.

— J’ai peur que tu sois un peu trop idéaliste, mon cher Alexis, soupira la jeune femme.

— Crois-moi, reprit-il, serrant toujours ses épaules de ses larges mains, vous avez bien plus de choses en commun que tu ne le penses ! Un besoin d’ailleurs, ce besoin de vous retrouver seuls, loin et à l’écart du monde de temps en temps, une soif de comprendre, et un cœur immense. Oui, un cœur immense. Je connais Etienne depuis presque quinze ans et je sais qu’il aime profondément sa famille, même s’il ne sait pas comment le montrer. Je ne sais pas comment il est en tant que père mais je pense que s’il s’est battu si longtemps pour avoir une place dans la vie de Thomas, c’est qu’il aime aussi profondément son fils. Il était fou de cette femme qui ne veut plus de lui et ça l’a brisé. Mais toi, Alma, toi qui ne désires et n’attends que lui, si tu restes là, près de lui, si tu es suffisamment patiente, il t’aimera, toi aussi. Fais-moi confiance. Il est maladroit avec ses sentiments parce que c’est quelque chose qu’il ne peut ni comprendre ni expliquer, mais ça ne veut pas dire qu’il ne ressent rien.

Touchée, Alma écrasa une larme au coin de son œil et sourit largement. Les paroles du jeune homme lui allaient droit au cœur et apaisaient profondément ses tourments. Alexis la prit dans ses bras et la serra tendrement contre lui.

— Viens dîner à la maison, murmura-t-il, je suis sûr qu’Osanne sera ravie !