Victoire

Chapitre 5 : Piégé !

28 mars

Des coups frappés contre sa porte réveillèrent Etienne en plein rêve. Il sursauta et fut d’autant plus surpris de constater qu’il s’était endormi dans son canapé, que la fenêtre était grande ouverte et que la nuit était plus noire que jamais. Il se leva et vacilla, la tête bourdonnante. La bouteille vide posée à ses pieds et le verre encore à moitié plein qui se renversa sur lui, lui rappelèrent qu’il avait beaucoup trop bu. Il s’aida du dossier du canapé pour enjamber le joyeux bazar qui régnait sur le tapis et tituba jusqu’à la porte. Les coups continuaient. Ça va, ça va, pensa-t-il, j’arrive. C’est dingue, ça, on peut même plus être tranquille la nuit, ou quoi ? La porte s’ouvrit sur une jeune femme qu’il eut du mal à reconnaître. Ses cheveux auburn étaient coupés plus courts qu’à l’accoutumée. Ils balayaient ses épaules et voilaient en partie son front, libres de toute attache. Elle avait les joues un peu rouges. Quant à ses grands yeux noirs, ils brillaient d’un nouvel éclat. Il fronça les sourcils, ne sachant pas comment l’accueillir. Effarée, Alma recula d’un pas et grimaça.

— Etienne, bon sang ! s’exclama-t-elle finalement en se pinçant le nez. Mais qu’est-ce qui t’arrive ? ça fait des heures qu’on essaye de te joindre ! On t’attendait tous chez Pierre-Grégoire et Emmanuelle, ce soir, souffla-t-elle tandis que ses épaules s’affaissaient d’un coup.

Le jeune homme ferma les yeux, massa son front douloureux et s’appuya au chambranle de la porte. De vagues souvenirs lui revinrent en mémoire. Il avait voulu s’offrir un verre pour se détendre avant de partir à cette fameuse soirée et il avait dû oublier de s’arrêter, comme la veille, et l’avant-veille, et l’avant-avant-veille… Il pinça les lèvres, en proie à un profond malaise, sans doute dû à cette présence incongrue sur le seuil de sa porte. Silencieuse, elle le regardait et elle paraissait consternée. Il voulut parler mais sa voix dérailla, et il lui sembla que le sol tanguait dangereusement sous ses pieds. Il frissonna. Rapide, Alma passa un bras autour de sa taille et l’aida à rentrer dans son appartement. Il l’entendit pester contre son poids lorsqu’elle découvrit l’escalier qui menait à sa chambre.

— Je veux bien t’aider, murmura-t-elle, mais je ne suis pas en mesure de te porter là-haut alors il va falloir que tu y mettes un peu du tien, Etienne Le Kerbihan !

Appuyé sur elle, un bras autour de ses épaules, sa main libre se cramponnant à la rampe, il monta les marches les unes après les autres et alla s’écrouler sur son lit en soupirant, le nez dans un oreiller. Elle le secoua violemment et lui fit comprendre, ses yeux lançant des éclairs, qu’une bonne douche glacée ne lui ferait pas de mal. Penaud, il obtempéra. Et tandis qu’il appréciait, en effet, le jet d’eau froide glissant sur son visage, il l’entendit redescendre. Ses talons claquaient dans l’escalier de bois. Lorsqu’il sortit de sa salle de bain, un long moment plus tard, une serviette nouée autour de la taille, les cheveux humides et l’esprit un peu moins embrumé, elle râlait à voix-haute dans le salon en ramassant les cadavres de bouteilles qui jonchaient le sol depuis une semaine. Il se l’était collée tous les soirs en sortant de la boîte et ça ne devait pas être beau à voir. Tout en enfilant rapidement des vêtements propres, Etienne se demanda pourquoi c’était elle qui était venue le secouer et non ses deux compères. Le jeune homme remit un peu d’ordre dans sa chambre, submergé par la honte d’avoir été découvert dans cet état. Il s’assit contre sa tête de lit et attendit patiemment qu’elle termine son manège, les yeux rivés au plafond. Que penserait-elle de lui, maintenant ? Irait-elle raconter à tout le monde qu’elle l’avait trouvé ivre ? Il était évident qu’elle en rirait longtemps… Pourtant, lorsqu’Alma remonta, un verre d’eau et un cachet d’aspirine à la main, il ne décela pas une once de moquerie dans son regard. Son visage était fermé, ses gestes précis. Elle lui tendit le verre qu’il but d’un trait et lui conseilla de dormir. Une foule de questions se bousculaient dans l’esprit du jeune homme qui n’avait toujours pas prononcé un mot depuis son arrivée.

— Pourquoi c’est moi qui suis venue ? s’enquit-elle alors en s’asseyant au bout de son lit, devançant la question muette qui était née sur ses lèvres et dans son regard. Parce que si je n’avais pas insisté auprès d’Alex et PG pour venir à leur place, ils t’auraient réduit en miettes. Ils étaient très en colère contre toi et ils avaient envie d’en découdre, ça se sentait. Je me suis dit que si tu n’étais pas venu, c’était forcément pour une bonne raison, encore plus si tu ne n’avais pas pris la peine de nous prévenir. En revanche, poursuivit-elle en rivant ses yeux noirs aux siens, ils seront là demain, après le déjeuner. Et tu as intérêt à mettre fin aux mystères dont tu t’entoures depuis des mois, Etienne, sinon, tu les perdras. Tu nous perdras tous.

Elle soupira, passa ses doigts dans ses cheveux pour les renvoyer en arrière et se releva. Etienne la dévisagea un moment, cherchant à retrouver les plis soucieux qui barraient son front autrefois, la tension autour de ses lèvres, la raideur de son cou et ses épaules voutées l’enfermant sur elle-même, s’étonnant que tout ce qu’il avait si bien gardé en mémoire semble avoir entièrement disparu. Alma se tenait bien droite face à lui. Elle avait les pommettes en feu, les yeux brillants, et tout son être frémissait, comme bouillonnant de l’intérieur. Prenant conscience qu’il ne la quittait pas des yeux, elle se ressaisit, secoua vivement la tête et fit quelques pas vers l’escalier.

— Alma, la rappela-t-il doucement.

— Mmmh ? fit-elle sans se retourner, la main déjà prête à saisir la rampe.

— Merci.

— Tu aurais fait la même chose, souffla-t-elle en haussant les épaules.

Elle esquissa un semblant de sourire dans sa direction et disparut. Il l’entendit récupérer ses affaires, éteindre les lumières et claquer la porte en sortant. Sans même y prendre garde, le jeune homme sombra dans un sommeil lourd et réparateur. Le lendemain, à quatorze heures, il était prêt à recevoir Pierre-Grégoire et Alexis. Son appartement était propre et son esprit à peu près clair. Assis au fond de son canapé, les yeux rivés sur la seule photo de Thomas qu’il possédait, une tasse de café entre les mains, il attendait. Son grand-père avait eu raison, quelques semaines plus tôt. Il était grand temps que la lumière se fasse autour de lui, qu’il dise enfin la vérité à ses amis. Mais comment ? Par où commencer ? Par le début, lui proposa tout simplement le grand blond assis en face de lui, quelques instants plus tard. Raides, distants, ses deux compères s’étaient installés sur le canapé tandis qu’il se réfugiait dans un vieux fauteuil au cuir élimé. Le début… Si seulement il savait où se situait ce début ! Pour leur parler du jour où il avait pris contact avec ce monde peuplé d’ombres, et l’adrénaline qui l’avait saisi lors de ses premières missions, sans doute fallait-il remonter à ses années de Master, et à cette curieuse rencontre faite un soir, sur un terrain de sport, alors qu’il terminait son footing, abandonné depuis longtemps par ses deux compagnons de course. Un garçon d’à peu près son âge l’avait abordé pour lui parler de son endurance. Sans y prêter plus d’attention que cela, Etienne avait lentement glissé dans le filet que cet inconnu, devenu peu à peu son ami, avait tendu pour lui. Sa soif de découvrir le monde, son appétit pour les langues, son goût pour le sport, tout y était passé. Il s’était livré à ce pseudo Simon qui, manipulateur hors pair, n’avait fait qu’une bouchée de lui. Quelques jours plus tard, il était reçu à la Centrale pour un premier entretien. Ne réalisant pas vraiment ce à quoi il se préparait, Etienne avait signé, passé les concours, et les avait réussis. S’en étaient suivis de nombreux entretiens psychologiques au cours desquels il avait appris à forger et affiner sa volonté et sa maîtrise de lui-même, des entraînements sportifs qui l’avaient poussé au-delà des limites qu’il pensait être les siennes, des cours de langues d’une rare intensité… Et finalement, il avait reçu son habilitation Secret Défense le jour même où il apprenait la validation de sa première année de Master. Il était alors parti pour une première mission et avait accepté de mener une double-vie l’année qui avait suivi. Il avait aimé ces longs mois de formation au cours desquels il s’était redécouvert, endurci et épanoui. Il avait aimé ces voyages à travers le monde, tous ces dangers auxquels il avait su faire face, ces épreuves qu’il avait su surmonter. Il avait aimé créer des dizaines de personnages pour parvenir à ses fins. Ses formateurs avaient fait de lui un homme capable de tout par amour pour son pays, comme il l’avait toujours souhaité. Ça n’avait pas toujours été rose, il avait enduré de longs interrogatoires, vécu l’angoisse des premiers rendez-vous avec ses sources, le stress des filatures, mais il avait réussi à vaincre ses peurs, ses faiblesses, ses doutes. Il parlait maintenant quatre langues couramment, deux autres assez bien pour ne plus être pris pour un touriste ou un novice en la matière, maitrisait l’art du déguisement et du maquillage et possédait une nouvelle endurance dont peu de ses proches pouvaient se vanter. Il était fier de servir son pays, même si la voie qu’il avait choisie pour y parvenir n’était pas celle vers laquelle on l’avait poussé lorsqu’il était plus jeune. Etienne inspira profondément et releva les yeux vers les deux hommes qui le regardaient, abasourdis. Alexis, le premier, sortit de sa torpeur. Les yeux flambants de colère, il se leva, poings serrés, et alla cogner son front contre la fenêtre.

— Je n’en reviens pas, cracha-t-il en se tournant vers lui après un long moment de silence. Quand je pense que je t’ai demandé d’être mon témoin quand j’ai épousé Osanne ! Comme si tu en avais quelque chose à faire, de nos vies… Tu nous as menti pendant toutes ces années, alors que nous te faisions confiance !

— Je ne vous ai pas menti, murmura Etienne.

— Tu appelles ça comment, alors ? reprit l’autre. Pendant des semaines, des mois, tu nous as dit que tu bossais au Ministère des Affaires Etrangères, et que c’est lui qui t’envoyait à l’étranger pour traduire des conférences.

— Je n’ai jamais dit que je travaillais AUX Affaires, j’ai dit que je travaillais POUR les Affaires, souligna le jeune homme, ce qui ne signifie pas la même chose. C’est vous qui avez mal compris.

— Oui, mais là tu joues sur les mots, intervint Pierre-Grégoire qui, jusque-là, était resté silencieux.

— Je ne pouvais pas vous en parler, reprit Etienne plus calmement après s’être levé. Ce n’est pas un métier comme un autre, c’est dangereux. Plus vous êtes nombreux à le savoir, plus je prends le risque que vous soyez un jour inquiétés par quelqu’un qui m’en voudra. Essayez de comprendre…

— Mais j’en ai rien à faire, moi qu’on vienne me voir pour essayer de me faire parler à ton sujet, Etienne ! rugit Alexis en se plaçant face à lui. Tu es mon frère, mon meilleur ami ! Tu crois que je laisserais un inconnu me poser des questions à ton sujet sans douter de sa bonne foi ?

— Regarde la facilité avec laquelle je me suis laissé entraîner dans toute cette histoire, soupira le jeune homme en plongeant son regard bleu dans le sien.

— Le regrettes-tu ? s’enquit Pierre-Grégoire en les rejoignant.

— Parfois, oui, avoua-t-il.

La colère mourut immédiatement dans leurs yeux et sur leurs lèvres, laissant la place à un grand étonnement. Ils se rassirent dans un même mouvement et Etienne prit sa tête entre ses mains avant de poursuivre. Le temps était venu de leur parler de Soline et de Thomas. Il inspira à nouveau et leur raconta sa rencontre programmée avec la jeune fille cinq ans plus tôt. Le coup de foudre qu’il avait eu pour elle dès les premiers instants. Cette envie de la revoir, d’apprendre à la connaître, d’être avec elle sans cesse malgré tout. L’impossibilité de lui dire la vérité, par peur de la perdre. Le mensonge dans lequel il s’était enfoncé des mois durant jusqu’au jour où elle avait découvert sa vraie carte d’identité au fond d’une de ses poches. Erreur de débutant… Les cris, les larmes. Et puis, Thomas… Thomas, qui, sans le vouloir, avait ruiné le bonheur de ses parents qui se séparaient alors qu’ils apprenaient justement qu’ils allaient être parents. Thomas qui avait eu trois ans, quelques jours plus tôt. Un fils, son fils, dont il était privé parce qu’il avait eu peur de dire la vérité à sa mère et qu’elle l’avait rejeté. Etienne déglutit difficilement et sortit la photo qu’il avait dissimulée sous la pile de livres qui encombraient sa table basse. Soline l’avait prise le jour de son anniversaire et la lui avait envoyée. On y voyait un petit garçon rayonnant face à ces trois bougies qui s’alignaient sur le gâteau posé devant lui. Un petit garçon aux boucles brunes coupées court, aux yeux noisette en amande, au regard vif et espiègle dont il ne faisait, effectivement, aucun doute qu’il était le fils d’Etienne. Pierre-Grégoire étouffa un rire moqueur dans son poing tandis qu’Alexis ouvrait et fermait la bouche à plusieurs reprises, hébété.

— Et en plus il est Papa ! s’exclamèrent-ils finalement d’une même voix avant de partir d’un grand rire qui surprit le jeune homme.

Ce fut son tour de les regarder sans comprendre ce qui leur arrivait.

— Tu peux te vanter d’être doué pour cacher ce à quoi tu tiens le plus, reprit Pierre-Grégoire.

— Elle est où, cette Soline, qu’on aille la secouer un peu ? renchérit Alexis.

— C’est trop tard, elle s’est fiancée, leur apprit-il. Je n’ai plus de place dans sa vie, ni dans celle de mon fils, d’ailleurs.

— Tu ne sais toujours pas t’y prendre avec les filles, toi, hein ? rit le grand blond.

— Pourtant il y en a plus d’une qui te tourne autour, ajouta son compère en exagérant le clin d’œil qu’il lui lançait.

Etienne les observa et eut l’impression de ne plus faire partie que du décor les entourant. Ils étaient heureux, ils riaient, ils plaisantaient. L’orage qui les faisait trembler de colère une heure plus tôt était passé. Mais lui, il se sentait vidé. Maintenant qu’il leur avait tout dit, il avait envie d’être seul. Tous ces secrets sur lesquels il s’appuyait pour avancer n’existaient plus. D’autres savaient, maintenant. Comment être sûr qu’ils ne s’en serviraient pas contre lui ? Que leur avoir révélé cette part si importante et si intime de sa vie ne lui coûterait rien de plus ? Il réalisa soudain à quel point il était devenu méfiant depuis son entrée à la boîte. Avait-il vraiment si peu confiance dans les deux personnes les plus proches de lui ? Le jeune homme se mordit les lèvres. Alexis et Pierre-Grégoire étaient ses plus vieux amis. Malgré les mystères dont il s’était entouré, ils étaient restés fidèles ces dernières années. Etienne se sentit idiot. Il avait douté d’eux alors que leur amitié était solide comme un roc. Il se leva brusquement, ce qui mit fin aux plaisanteries de ses deux amis qui se levèrent à leur tour.

— Qu’est-ce qu’on peut faire pour t’aider ? s’enquit Pierre-Grégoire.

— Rien, lui répondit-il. A part vous taire et ne surtout pas en parler à qui que ce soit, bien sûr.

— Même pas à Osanne et à Emmanuelle ?

— Surtout pas, trancha le jeune homme en secouant vivement la tête. Pardon, mais je préfère qu’elles ne sachent rien.

— Bien, céda Alexis. Mais pour Soline et Thomas, qu’est-ce que tu envisages ?

— Je ne peux plus rien faire, elle va épouser son Rémi et ils élèveront mon fils ensemble. Point final.

— Tu ne te battras pas ?

— Je me suis battu pendant presque quatre ans, Alex. Je suis fatigué de brasser du vent. Soline aimait Antoine. Elle ne supporte pas Etienne. Thomas est trop petit pour comprendre tout ça, mais le jour où il apprendra la vérité, il me rejettera, comme sa mère. Je ne pourrai jamais m’occuper de lui comme elle le fait et je ne peux pas lui offrir le cadre dont il a besoin.

Bien malgré lui, Alexis admit qu’il avait raison. D’une main forte, il broya l’épaule du jeune homme qui se redressa et lui sourit pour la première fois depuis longtemps. Pierre-Grégoire se joignit à leur étreinte. En le quittant, quelques minutes plus tard, le jeune ingénieur murmura quelque chose à son oreille et lui adressa un clin d’œil complice avant de bondir dans l’escalier et de disparaître. Le cœur serré, Etienne referma la porte de son appartement. A son tour, son ami allait devenir Papa dans les prochains mois. Il aurait la chance de pouvoir serrer son enfant dans ses bras tous les jours quand lui était privé du sien. Une fois de plus, il se demanda comment il avait pu en arriver là. D’un geste rageur, le jeune homme envoya valser la pile de livres qui encombrait son bar. Poings serrés, il fit les cent pas dans son salon, bousculant tout ce qui encombrait sa route, respirant bruyamment. Sur le point de devenir fou, il enfila finalement sa tenue de sport, claqua la porte et dévala les escaliers jusqu’à se trouver enfin dans la rue. De là, il rejoignit à toute vitesse la rue de Turbigo, obliqua bientôt vers Beaubourg et atteignit enfin les quais de la Seine sur lesquels il s’engagea sans hésiter. Il courut sans prendre garde à sa respiration, ni à la douleur qu’il infligeait à ses muscles non échauffés. Les promeneurs le dévisageaient et se retournaient sur son passage. Il s’en moquait. Il avait juste besoin de courir, courir, courir, à en perdre la tête, à en perdre le souffle. Ayant atteint Tolbiac, il traversa la Seine et reprit sa course en sens inverse jusqu’à Notre-Dame. Là, épuisé, il s’effondra sur un banc du square pour reprendre sa respiration et tenter de calmer un peu les battements affolés de son cœur. Lorsqu’il se releva enfin, vidé mais étonnamment serein, il faisait presque nuit. N’ayant emporté ni sa montre, ni son portable, il n’avait absolument aucune idée de l’heure qu’il était. Passant une main sur son visage encore chaud, il remonta lentement vers son immeuble en chassant définitivement de son esprit embrumé par la course, tous ces problèmes qu’il avait soulevés en compagnie de ses amis un peu plus tôt.

*

Se renversant au fond de son fauteuil, Etienne reprit les notes sur lesquelles il travaillait depuis son retour de Crozon. Qui était cet homme avec lequel il avait échangé ? Pourquoi lui avait-il demandé des informations sur Axel Gaudin ? Et pourquoi était-il prêt à lui livrer des noms en échange de ces informations ? Et puis, quels noms pouvaient bien intéresser Antoine, puisque c’était à Antoine qu’il s’était adressé ? Antoine n’avait aucun intérêt à recevoir une liste de noms, il n’était qu’un interprète sans histoire, accompagnant de temps à autre quelques conférenciers à travers le monde. Il avait beau retourner leur discussion dans sa tête, fouiller ses souvenirs, il ne parvenait pas à faire de lien entre lui et cet inconnu. Avait-il compris qu’Axel Gaudin n’était qu’un nom parmi d’autres qui n’appartenait en réalité à personne ? A son retour, curieuse, la boîte avait accepté de préparer de fausses informations à son intention. Ils avaient recréé le profil et l’histoire de ce conférencier inexistant, faisant apparaître son nom au hasard un peu partout sur la toile. Satisfaits de leur travail, ils attendaient maintenant que l’inconnu se manifeste pour lui fournir ce leurre. Son message leur parvint enfin, en fin de matinée. L’homme avait utilisé le même canal pour les contacter. L’informaticien présent dans l’équipe d’Etienne n’eut aucun mal à remonter jusqu’à lui, il avait eu le temps d’étudier le terrain depuis le premier message. Le jeune homme l’écouta. Ainsi, cet homme s’était déplacé jusqu’à Crozon alors qu’il résidait à Paris, tout comme Antoine. Le lieu d’émission du message, point rouge scintillant sur la carte interactive de la Capitale projetée sur l’écran qui leur faisait face, semblait être un sous-sol, dans un dédale de rue du Douzième Arrondissement. Pourquoi avoir donné rendez-vous à un parisien pure souche si loin d’ici puisqu’il y était lui-même ?

— Ça n’a aucun sens, soupira Etienne avant de se tourner vers la jeune fille assise non loin d’eux. Est-ce que tu as pu décrypter son message, Lola ?

— Oui. Et ça n’augure rien de bon pour toi, lui répondit-elle, un peu pâle.

Etienne saisit le papier. De toute évidence, l’homme avait compris qu’on l’avait dupé. A ses côtés, Gaétan tressaillit.

— Je me disais bien que j’avais déjà vu ce style de message, s’exclama-t-il en frappant son poing contre sa paume. Etienne, ton inconnu a bien quelque chose à voir avec Antoine ! Tu m’étonnes qu’il essaye de te retrouver ! Rappelle-toi, la conférence de Prague, l’an dernier. Quelqu’un avait déjà cherché à entrer en contact avec toi pour rencontrer Axel Gaudin et tu l’avais envoyé je ne sais plus où… !

— Bon sang, tu as raison, rugit Etienne. Ilyès Razaoui ! Mais tu crois qu’il aurait mis tant de temps à me retrouver ?

— Ça, ça reste un mystère à élucider, mais vu son dernier message, tu as intérêt à protéger tes arrières un petit moment, mon ami ! Jean, Lola, vous continuez les recherches, trouvez tout ce que vous pouvez sur ce fameux Razaoui, nous, nous allons prévenir François !

La conclusion de leur entretien avec le vieil homme vint vite. Il fallait créer rapidement des écrans entre ce revenant un peu trop tenace et lui afin qu’il ne puisse jamais le retrouver, ni faire le lien entre Antoine et Etienne. C’est ce à quoi tous ceux avec lesquels il avait l’habitude de travailler s’employèrent pendant les dernières heures de la journée. Ce soir-là, Etienne trouva refuge dans une des nombreuses planques possédées par la boîte dans Paris. Il était hors de question qu’il rentre chez lui pour le moment, hors de question qu’il puisse être vu ou entendu par qui que ce soit. Prudence et discrétion étaient ses nouveaux mots d’ordre. Pendant près d’une semaine, il changea de planque chaque nuit, utilisa des sas à chacun de ses déplacements et on fit disparaître Antoine de la surface de la Terre. Antoine n’existerait plus, Etienne devrait désormais éviter les lieux dans lesquels il avait pris l’habitude de se rendre sous ce nom. Il devrait rompre tous liens avec ceux qu’il avait rencontrés au cours de ces dernières années en se faisant passer pour un interprète amoureux des mondanités parisiennes. Tout son parcours fut effacé. Curieusement, alors qu’une part de lui s’était construite tandis qu’il se glissait dans la peau de ce personnage, au moment où elle s’écroulait comme un château de cartes balayé par le vent, Etienne se sentait soulagé. Il se sépara de ses papiers et de tous les objets qui lui avaient été utiles pour entretenir sa légende sans un seul pincement au cœur. Très calme, il se présenta devant François qui lui offrit de prendre son week-end pour se reposer de cette intense semaine, et lui conseilla, clin d’œil à l’appui, de remiser son rasoir au fond d’un tiroir pour un temps. Le jeune homme hocha la tête en souriant et quitta la boîte sans un regard en arrière. Il était délivré pour toujours de ce personnage un peu trop sentimental dans lequel il avait bien failli se perdre. Tout se passa très vite. Alors qu’il allait descendre dans les couloirs du métro ayant marché quelques minutes, une voiture freina derrière lui, deux bras puissants le happèrent, il sentit comme une pression dans le creux de son coude et il perdit aussitôt connaissance. Lorsqu’il reprit ses esprits, une lampe était braquée sur lui et ses mains comme ses pieds étaient attachés à la chaise sur laquelle on l’avait assis. Combien de temps était-il resté endormi ? Quelques minutes ? Plusieurs heures ? Aucune idée. La pièce dans laquelle il se trouvait ne comportait aucune fenêtre. Une cave, sans doute. Il soupira. Une gifle s’abattit sur sa joue, puis une autre.

— Alors Antoine, tu te réveilles ? s’exclama une voix qu’il reconnut immédiatement comme celle de l’inconnu de Crozon.

— Secoue-le encore, il le mérite, repartit une autre.

Ilyès Razaoui. Il l’aurait reconnue entre mille, cette voix grave, rocailleuse, avec son accent à couper au couteau. Il avait vu juste, l’homme était donc revenu pour se venger. Etrange vengeance que de l’enfermer dans une cave en l’attachant à une chaise. Cela ne ressemblait à rien. Qu’allaient-ils lui faire ? Le battre ? Le rouer de coups jusqu’à ce qu’il parle et le laisser pour mort en faisant passer ça pour un règlement de comptes qui aurait mal tourné ? Non, il avait forcément une autre idée en tête. Une nouvelle gifle le fit grimacer. Puis ce fut un coup de poing au creux de l’estomac qui faillit lui faire rendre ce qu’il avait mangé quelques heures plus tôt. Il suffoqua en se retenant tant bien que mal. Une nouvelle question fusa. Elle était adressée à Antoine. Etienne ne répondit rien. Après tout, il n’était plus Antoine… Il se contenta de regarder tranquillement l’homme qui lui faisait face et qu’il reconnaissait. Il avait du mal à émerger de son sommeil et son instinct lui soufflait de gagner du temps. L’inconnu à sa droite reposa sa question, y associa une gifle. Une fois, puis deux. A la troisième, n’en pouvant plus, il disparut un moment et revint armé d’un cran d’arrêt.

— Je vais me faire un plaisir d’abîmer ta belle gueule si tu ne me réponds pas.

Etienne haussa nonchalamment les épaules en continuant à fixer l’homme assis en face de lui. Il le défiait du regard, l’air de dire qu’il ne trahirait pas les siens, même pour sauver sa peau. Alors, que ce soit pour maintenant ou dans dix ans, qu’est-ce que ça pouvait bien changer ? Une pensée, pourtant, titilla son esprit. Un visage enfantin, rayonnant, tout illuminé de bonheur, traversa sa mémoire. Il se ressaisit, se redressa, et se moqua de lui-même. Personne d’autre que lui ne déciderait de sa mort ! Hors de question de moisir plus longtemps dans ce trou à rats ! Il fallait gagner du temps, endormir leur méfiance et tenter de s’échapper au plus vite. Retrouvant ses facultés, il toussa et massa sa joue endolorie à l’aide de son épaule. Un coup d’œil vers l’homme debout à sa droite, le couteau à la main, lui apprit qu’il perdait patience. Une idée s’imposa, toute bête. Ça passe ou ça casse, se dit-il. Mais il faut tout tenter !

Am, stram, gram, pic et pic et colégram, bour et bour et ratatam, am, stram, gram, murmura-t-il tout en promenant son regard autour de lui pour mieux se rendre compte de l’endroit où il se trouvait.

— Tu te moques de moi ?

— Moi ? Jamais, fit-il en haussant un sourcil. J’ai soif, je peux avoir à boire ?

— Si tu me dis qui tu es.

— J’ai tellement de noms différents que je ne sais pas lequel pourrait bien t’intéresser, soupira le garçon, moqueur. On est plusieurs dans ma tête et je n’ai jamais su qui était le chef.

L’homme s’assit lourdement, l’air désespéré. L’autre avait disparu pendant leur bref échange. Etienne se retint de sourire. Il regagnait du terrain, il fallait continuer. Le faire rire… Ou peut-être l’user par des paroles sans sens. Il se mit à réciter ses vieilles leçons d’Histoire. Les minutes filaient, et l’homme le regardait, ébahi. Reprenant de plus belle, il construisit des démonstrations mathématiques, mélangeant ses souvenirs. Il récita tous ses verbes irréguliers anglais, puis ses déclinaisons russes, et passa à l’arabe. Son estomac commençait à crier famine, et la soif le tenaillait. Des heures avaient dû passer depuis son arrivée dans cette cave humide et il se retenait à grand peine de frissonner. Il s’arrêta et soupira bruyamment. L’homme se redressa en baillant.

— J’ai soif, reprit Etienne. Et j’ai faim aussi !

— Tu n’auras rien tant que tu n’auras pas parlé, lâcha-t-il.

— Je ne fais que ça depuis des heures !

— Je veux des infos, tes souvenirs du collège ne m’intéressent pas.

— Tu ferais mieux d’aller te coucher dans ce cas, car je n’ai rien à te dire.

— Ne me dis pas que tu es prêt à mourir dans cette cave !

— Si c’est le prix à payer pour mon silence, ça ne me fait pas peur, tu sais. Je suis en bons termes avec le bon Dieu, la mort ne m’effraie pas.

Une nouvelle gifle le fit grimacer de douleur.

— Tu pourrais me gifler l’autre joue, s’il te plaît ? Je commence à avoir sacrément mal, là, ironisa le jeune homme, tremblant de ne pouvoir se défendre contre les coups gratuits que lui administrait cet inconnu semblant être le bras vengeur de Razaoui.

Exaspéré, celui-ci leva les yeux au ciel et quitta la pièce en serrant les poings. Comme il ne revenait pas, Etienne se laissa glisser dans le sommeil, épuisé, n’ayant même plus la force de réfléchir à une tentative d’évasion. Pendant plusieurs heures, aucun bruit ne vint troubler le silence dans lequel les lieux étaient plongés. À son réveil, se trouvant seul à nouveau, le jeune homme en conclut que la nuit avait dû passer. Il bailla, étira son cou douloureux et fit de nouveau le tour de la pièce du regard. En plus de la chaise sur laquelle il était assis, deux autres lui faisaient face, derrière une table de bois très simple. Sur la table, une lampe et le cran d’arrêt abandonné par l’homme. Les murs avaient dû être blancs, autrefois. Aujourd’hui, dans la pâle lueur de la lampe tournée vers le plafond, ils semblaient presque jaunes et étaient tâchés d’humidité. Des toiles d’araignée depuis longtemps désertées par leurs propriétaires pendaient dans tous les angles. Hormis la porte, aucune ouverture ne perçait le mur. Il faudrait donc passer par la porte, et trouver le moyen de sortir sans être vu, ni entendu. Il y avait fort à parier qu’il se trouvât dans le lieu même de l’émission des messages parvenus à la boîte, au cœur du Douzième, donc. Il pourrait aisément rentrer chez lui s’il parvenait à sortir d’ici, mais c’était prendre le risque d’être suivi et rattrapé, et cette fois, ils ne lui feraient pas de cadeau. Depuis quand était-il là ? Il avait perdu la notion du temps, seules la faim et la soif le tenaillant lui indiquaient que de nombreuses heures avaient dû s’écouler depuis son arrivée. Peut-être que la boîte s’était rendu compte de son absence ? Sans doute étaient-ils déjà à sa recherche ? Le silence régnait toujours. Etienne se força à reprendre une respiration plus normale. Ses pensées en tous sens avaient augmenté les battements de son cœur qui s’affolait maintenant dans sa poitrine. Toujours ces mêmes questions, lancinantes : pourquoi était-il là ? Que lui voulaient-ils ? Que feraient-ils de lui s’ils n’obtenaient pas ce qu’ils cherchaient en le retenant ainsi prisonnier ? Le jeune homme secoua la tête. Ah ! si seulement ça pouvait se taire, là-haut, pour une fois, au lieu de réfléchir sans cesse ! Ce n’était plus le moment de tergiverser, il lui fallait agir, et vite ! Avisant le couteau abandonné sur la table, il se pencha en avant, essaya de l’attraper entre ses dents mais n’y parvint pas. Il rapprochait sa chaise lorsque la lumière éclaira le couloir. Pestant, il recula et fit semblant de dormir. Quelques instants plus tard, on l’attrapait par les cheveux pour l’obliger à relever la tête. La lampe fut de nouveau braquée sur ses yeux.

— Oh, pitié, soupira-t-il, vous pourriez y aller un peu plus doucement, non ?

— La nuit fut bonne ? s’enquit l’homme.

— Si je pouvais avoir un oreiller pour la prochaine, ça m’arrangerait.

— Tu commences à m’agacer, Antoine.

— C’est vous qui m’agacez, à me cloîtrer entre quatre murs de cette façon. Et puis, je ne vois pas pourquoi vous vous entêtez à m’appeler Antoine. Je vous l’ai déjà dit, ce nom ne figure pas dans mes souvenirs. Libérez-moi, je suis fait pour les grands espaces, moi, pas pour les caves !

— Il ne tient qu’à toi que cela cesse, et tu le sais bien.

— Toujours le même refrain… Je vous ai raconté toute ma vie hier, ça ne vous suffit pas ?

L’homme soupira bruyamment et accentua sa pression sur les cheveux du garçon, qui grimaça. Il le relâcha et d’un violent coup de pied dans la chaise, l’envoya sur le sol. Etienne tomba sur les genoux, son épaule gauche craqua, retenue derrière le dossier, alors que le poids de la chaise dans son dos lui arrachait un gémissement de douleur. L’inconnu s’amusa à le balancer à droite puis à gauche plusieurs fois en l’abrutissant de coups de pieds et de poings, puis il éteignit la lumière et quitta la pièce en claquant la porte derrière lui. Le nez ensanglanté, le jeune homme reprit ses esprits, fit lentement le tour de ses membres endoloris, se redressa sur les genoux tant bien que mal en ravalant sa souffrance et constata que le lien retenant son bras droit s’était rompu. Saisissant le couteau abandonné sur la table, il libéra son autre bras, puis entreprit de couper les colliers de serrage qui lui emprisonnaient les chevilles. Enfin, il put se mettre debout mais la tête lui tourna, et un éblouissement le força à s’appuyer au mur pour ne pas tomber. Je dois avoir quelques côtes en sale état, se dit-il en se mordant les lèvres. Et je n’ose même pas imaginer l’état de mon visage, il s’est bien défoulé l’animal, ça pisse le sang, il faut que je trouve le moyen d’arrêter ça, sinon ils me suivront à la trace ! Respirant profondément, Etienne se pinça le nez, déchira un morceau de sa chemise et fourra le bout de tissu dans sa narine. A tâtons, il chercha la porte et soupira lorsque la pression qu’il exerça sur la poignée lui révéla que celle-ci était fermée à clef. Bien sûr, il aurait fallu être idiot pour ne pas l’enfermer à double-tour… Gémissant de douleur, au bord du malaise, il se laissa glisser contre le mur, le corps perclus de souffrance. Il ne sut combien de temps il resta prostré ainsi, plié en deux, essayant tant bien que mal de faire cesser l’hémorragie à son côté en appuyant dessus de sa main la moins abimée. Bon sang, mais qu’est-ce qui m’arrive, se demanda-t-il en relevant la tête vers le plafond. Pourquoi me suis-je laissé embarquer dans cette galère ? Je ne vais quand même pas crever ici ! Il dut s’évanouir parce que la pénombre de la cave devint de plus en plus opaque autour de lui et qu’une impression de flottement le saisit. Engourdi, il se sentit soulevé, des mains agrippèrent ses chevilles, d’autres ses épaules. Que se passa-t-il ensuite ? Il se réveilla à l’arrière d’une camionnette, une lampe torche braquée dans ses yeux le fit grimacer. Le visage d’Ilyès Razaoui, exultant de joie, était à quelques centimètres du sien. Il recula, effrayé et dégoûté par cette soudaine proximité.

— Que cela te serve de leçon, Etienne, Antoine, qui que tu sois, susurra l’autre à son oreille. Sache qu’on ne peut jouer avec moi sans rester impuni ! Je n’aime pas me salir les mains et je ne souhaite pas te voir mort non plus, je te laisse donc en vie. Qui sait, un jour, je pourrais peut-être avoir besoin de toi puisque tu n’es pas celui que tu prétends être…

Etienne le regarda, effaré, délirant à cause de ses blessures. Comment avait-il compris ? Il ne le saurait sans doute jamais. Les portes de la camionnette s’ouvrirent, des bras le saisirent et le tirèrent hors de l’habitacle. Où était-il, à présent ? Il faisait frais, humide. Un parc ? Les bords de Seine ? Ou d’un lac ? Les phares de la camionnette qui avait redémarré en trombe s’éloignèrent, disparurent. Il essaya de se lever, peine perdue. Promenant son regard autour de lui, plissant les yeux, il ne reconnut rien. La souffrance était trop grande, Etienne se sentait glisser dans un engourdissement étrange. Il ne sentait plus ses pieds, ni ses jambes, seule une douleur lancinante dans le ventre, et la tête qui lui tournait. Vague de brume. Il avait chaud et froid en même temps. Il aurait voulu parler, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Il était rassuré de s’en être sorti et affolé de ne pas savoir où il se trouvait. Son esprit fonctionnait au ralenti, il ne saisissait plus rien, ne comprenait plus rien. La lumière s’éteignit et il perdit connaissance.

— Monsieur ? Eh, monsieur, vous m’entendez ? Oh la vache, y a du sans partout, j’espère qu’il est pas mort !

— Hugo ? Putain c’est quoi ça ?

— Je sais pas, appelle les pompiers, j’ai l’impression qu’il respire encore !

*

15 avril

Blanc. Le plafond, les murs, les draps. Tout est blanc. Un bruit rythme le silence, le bruit d’une machine qui surveille sa respiration. Bip… Bip… Bip… Etienne émerge petit à petit de son sommeil artificiel. Il est dans une chambre d’hôpital. Comment s’est-il retrouvé là ? Depuis quand dort-il ? Tout est flou, tout se mélange. Il tente de se redresser mais retombe mollement contre ses oreillers. Son poignet droit est perfusé. Le gauche est bandé. Ses mains lui font mal. Sa joue gauche lui fait mal. Il ne sent plus son nez. La tête, ça a l’air d’aller. Les pieds, les jambes, tout va bien à part ses chevilles qui ont dû souffrir à cause des liens qui les attachaient à la chaise. Le dos ? Ah, le dos fait mal. Le ventre aussi, les côtes, sans doute ? Oui, et plus bas. Plus bas aussi ça fait mal, surtout à gauche. La porte s’ouvre sur une infirmière. Elle semble ravie qu’il soit enfin réveillé. A nouveau, cette question s’impose : depuis quand dort-il ? Elle vérifie sa perfusion, pose une main fraîche sur son front, lui adresse un sourire satisfait et lui tend une enveloppe. A sa demande, elle dresse rapidement le bilan de son état : le nez est cassé, il a quelques côtes fêlées, quelques lombaires déplacées et une vilaine plaie au côté qui guérira très vite s’il se tient sage. En riant, elle lui fait promettre de ne plus se bagarrer comme ça. Le jeune homme hoche la tête. Il ne comprend pas un traitre mot de ce que la jeune femme lui raconte mais il est rassuré. Elle ressort et il se retrouve à nouveau seul. Il ouvre l’enveloppe qu’elle a laissé sur la table attenante à son lit et y découvre des instructions de François. Elles sont cryptées et il n’a vraiment pas la tête à les décoder dans l’instant mais il a bien reconnu la griffe de son supérieur. Il replie le papier et s’adosse à ses oreillers. La porte s’ouvre à nouveau et Alexis entre, le visage grave. Il s’effondre dans le fauteuil qui jouxte le lit. Les deux hommes s’observent un moment.

— Mon vieux, je crois que j’ai eu la trouille de ma vie, murmure le grand blond sans le quitter des yeux. Que s’est-il passé ?

— Tu sais bien que je ne peux rien te dire, souffle le jeune homme.

— C’est la boîte, c’est ça ? lui demande-t-il, inquiet.

— Non, mais ça fait partie du jeu.

— Tu es un grand malade, soupire Alexis.

— C’est quoi cette histoire de congés dont me parlait l’infirmière ? reprend Etienne en dédaignant sa grimace.

— Si tu crois que tu peux retourner travailler dans ton état… Tu as perdu beaucoup de sang et tu es quand même sacrément amoché. Si tu te voyais, tu comprendrais !

— Aide-moi à me lever, que je voie un peu l’étendue des dégâts.

Alexis obtempère et aide le garçon à marcher jusqu’à la salle de bain. Il serre les dents : effectivement son visage est bien abîmé et les blessures ne sont pas que superficielles. Ses joues sont bleues, la faute aux gifles, sans doute. Des cernes entourent ses yeux, quelques égratignures zèbrent son cou, un plâtre lui recouvre le nez. Tout le haut de son corps le fait souffrir. Il s’allonge à nouveau en soupirant. Quelques instants plus tard, des coups frappés à la porte interrompent leur discussion. Le visage inquiet d’Alma Langevin apparaît dans l’entrebâillement. Elle hésite à entrer. Alexis se relève, lui sourit comme pour l’encourager et s’éclipse discrètement, refermant la porte derrière lui, non sans avoir couvé la scène d’un regard amusé. Etienne regarde la jeune femme debout au pied de son lit sans vraiment comprendre pourquoi elle est là. Elle tremble, mord ses lèvres et tord ses mains. Pourquoi est-elle là si ça la met dans cet état ? La tension est montée d’un cran depuis qu’elle est entrée. Il refuse de se laisser envahir par le trouble dont elle est saisie.

— Décidément, lance-t-il, la voix rauque, à chaque fois qu’on se voit je suis dans un sale état !  

Alma a du mal à dissimuler le rire qui la secoue en l’entendant. Elle y cède volontiers, faisant voler en éclats le rempart derrière lequel elle semblait s’être réfugiée. Il la regarde, la scrute de ses yeux bleus. Il a envie de sourire, lui aussi, mais ses joues lui font mal. Elle a changé. Elle s’est même embellie. Son regard est de plus en plus profond et de plus en plus lumineux à la fois. Mais qu’est-ce qu’elle fait là, bon sang ? Il ne sait pas quoi lui dire. La dernière fois qu’ils se sont vus, il était ivre-mort. Autrefois, il n’y avait pas cette gêne entre eux. Ils se parlaient simplement, partageaient leurs lectures, riaient volontiers. Quelque chose a changé. Ça le titille et il ne peut s’empêcher de se perdre dans ses questionnements.

— J’imagine que si Alexis était là, c’est que tu as suivi mon conseil, lui dit-elle en s’asseyant, rompant le silence.

Etienne hoche la tête sans la quitter des yeux. Elle se dérobe à son regard insistant et se relève soudain d’un bond. Il sursaute, surpris. Va-t-elle vraiment s’en aller ? Elle n’est là que depuis quelques minutes et ils n’ont échangé que des banalités. Ça ne lui ressemble pas.

— Je vais y aller, en fait. Je… J’étais juste venue m’assurer que tu allais bien, bégaye-t-elle, confuse, en récupérant le sac qu’elle a déposé au bout de son lit quelques instants plus tôt. Je suis désolée de t’avoir dérangé, il faut que tu te reposes.

Pourtant, alors qu’elle s’apprêtait à ouvrir la porte, elle se ravise, se retourne et revient vers le lit, le visage impassible. L’instant d’avant, elle semblait désespérée. Comment a-t-elle fait pour se recomposer une tête aussi facilement ? A nouveau, il se demande ce qu’elle fait là et pourquoi elle n’est pas partie comme elle en avait l’intention. Ils ne se sont pas vus depuis des mois et il a de plus en plus l’impression qu’elle n’est plus tout à fait cette jeune femme qu’il a connue. Elle semble avoir gagné en assurance, et pourtant elle tremble comme une feuille sous le regard dont il la couve. Il voudrait bien comprendre ce qui se passe. Tout à l’heure, le regard d’Alexis ne lui a pas échappé. Est-ce qu’il a manqué quelque chose, à force de les fuir ? Face à lui, elle prend une grande inspiration et reprend, en plantant ses yeux devenus flamboyants dans les siens :

— J’ai trouvé la photo de ton fils en rangeant ton salon, l’autre soir. Il te ressemble beaucoup et vu ce qu’il y avait écrit derrière la photo, j’ai saisi. Et pour le reste, continue-t-elle, les mains agrippées à la lanière de son sac à main, cela fait longtemps que j’ai compris que tu n’es pas celui que tu dis être, Etienne. Je… Je suis désolée, il fallait que je te le dise.

Etienne s’est redressé d’un bond. Il fulmine. La garce ! Elle a fouillé dans ses affaires. Si seulement il pouvait la rattraper pour la corriger comme elle le mérite ! Mais elle est partie, la tête haute, sans ajouter un mot de plus, sans un regard en arrière. Il s’en veut de lui avoir ouvert sa porte quelques jours plus tôt, et il s’en veut de l’avoir laissée entrer tout à l’heure. Elle n’avait rien à faire là, pour qui se prend-elle ? Rageur, il retombe mollement en arrière. Ça va être long. Il n’en peut déjà plus de ne pas pouvoir bouger et de n’avoir accès à rien d’autre qu’à des chaînes de télévision stupides pour s’occuper. Alors il ferme les yeux et s’évade. Loin. Il retrouve des odeurs, des bruits, des couleurs. Il est au milieu du souk de Saïda, une paire de lunettes noires protège son regard auquel rien n’échappe. Il fait beau et chaud. Les ruelles étroites sont noires de monde. Et il veille. Là-bas, un peu plus loin, sa source se démène pour obtenir les informations dont il a besoin. Il le surveille tout en faisant mine de leur chercher à manger parmi les étals qui encombrent le trottoir. Enfin, le garçon revient vers lui, tout sourire, et lui apprend ce qu’il attendait. Etienne le remercie, lui tend le falafel tout chaud qu’il a commandé pour lui et le quitte en avalant le sien. Il n’a plus une minute à perdre, chaque seconde est devenue précieuse ! Plus loin encore. Cette fois, il fait froid. Un froid vif, piquant. Le jeune homme fait les cent pas devant un banc recouvert de neige, emmitouflé dans son grand manteau, la tête protégée du froid par un bonnet ridicule. Il peste contre cette fille qui ne comprend rien à la ponctualité et qui est toujours en retard. Elle arrive enfin, tout essoufflée, s’excuse platement, comme d’habitude. Derrière ses joues rouges et ses yeux brillants d’excitation, il devine qu’elle a trouvé ce qu’il cherchait. Il la réprimande pour la forme, la remercie pour l’enveloppe qu’il glisse dans son manteau et l’emmène se réchauffer. Il revient à Paris, il est assis sur un banc, une oreillette dissimulée dans son oreille droite, et il attend, les mains tremblantes, les jambes frémissantes. Soudain, elle grésille. Un homme est passé devant lui. Il doit le suivre. Il regarde à droite, puis à gauche, se lève, enfonce ses mains dans ses poches et le prend en chasse, s’arrêtant à bonne distance lorsqu’il s’arrête, descendant à sa suite dans les couloirs du métro, puis du RER. Il ne sait pas où il va, il suit, comme on le lui a demandé. L’homme sort. Il le rejoint sur le quai, le garde en vue tandis qu’il quitte la gare. Son téléphone sonne. Il répond. « C’est bon, lui dit-on, tu peux rentrer chez toi. Il ne t’a pas vu, félicitations et bienvenue à la maison ! »

*

— Etienne ?

Etienne sursauta et ouvrit les yeux. Il faisait jour. Et debout à côté de son lit, elle était là.

— J’ai appris ce qui t’est arrivé, reprit-elle en s’asseyant. Thomas était à côté de moi quand Alexis a appelé parce qu’il a pensé que c’était important que je sois au courant. Il… Il a eu peur, tu sais, alors il est là. Il voulait s’assurer que tu allais bien… Tu dormais, il a été assez impressionné par toutes tes blessures, il est avec Rémi dans le couloir. Tu veux bien le voir, lui parler, le rassurer ? Il en fait des cauchemars…

Etienne se redressa et passa une main sur son visage encore tuméfié. Il ne devait pas être beau à voir. Pourtant, à l’idée que Thomas soit là, tout près, il eut envie de sourire et il accepta d’un hochement de tête que Soline le fasse entrer. Timidement, le petit garçon s’approcha alors de son lit. Ses cheveux coupés courts le vieillissaient un peu. Il se mordait presque les doigts. Dans son regard, il décela une pointe d’appréhension qui disparut lorsqu’il lui sourit, lui adressa un clin d’œil rassurant et tendit les bras vers lui pour l’inciter à venir plus près. « Salut, bonhomme… » Etienne aida son fils à grimper sur son lit et le serra dans ses bras en prenant garde à ne pas trop appuyer sur ses côtes fêlées encore douloureuses.

— T’as quoi, Papa ? s’enquit Thomas, assis sur ses genoux, en promenant sa main sur son visage et sur les bandes recouvrant son torse.

— J’ai eu un accident, murmura-t-il. Mais ce n’est rien, tu vois ? Je suis toujours là.

— Ça te fait mal ? reprit l’enfant.

— Un peu, oui.

— Tu vas rester à l’hôtipal longtemps ?

— L’hôpital, mon chéri, rit le jeune homme en caressant ses cheveux. Encore quelques jours, le temps que ma plus grosse blessure soit bien guérie. Après je rentrerai chez moi.

— Et tu vas venir zouer avec moi ? lui demanda Thomas en souriant de toutes ses dents.

Etienne chercha Soline du regard. Elle fit non de la tête. Il regarda son fils. Fixa son regard sur lui. Planta ses yeux dans les siens. Doucement, il prit son visage entre ses mains. L’enfant s’accrocha à ses poignets, toujours souriant.

— Thomas, reprit le jeune homme, pesant chacun des mots qu’il allait prononcer. Tu sais, Maman va se marier, bientôt. Tu as compris, n’est-ce pas ? C’est Rémi qui va s’occuper de toi, maintenant. Moi, je ne peux pas le faire. A cause de mon travail, je voyage beaucoup. C’est pour ça qu’on ne se voit pas beaucoup, tous les deux. Je t’aime, Thomas, et je suis très fier du petit garçon que tu es. Je suis très fier d’être ton Papa, chuchota-t-il encore. Mais je vais partir, je vais passer ma vie à partir et à revenir, et je ne peux pas te demander de m’attendre, tu comprends ?

— Pourquoi ? le coupa l’enfant en plissant les yeux et en croisant les bras.

— C’est comme ça, Thomas, les interrompit Soline en s’approchant. Viens, maintenant. Tu as vu qu’Etienne va bien, il faut le laisser se reposer. Dis-lui aurevoir.

— Non, lui répondit-il en secouant vivement la tête.

— Rémi nous attend, viens ! insista-t-elle en le soulevant péniblement.

— Non, j’veux pas ! se débattit-il alors qu’elle marchait déjà vers la porte.

Depuis son lit dont il ne pouvait bouger, Etienne vit Thomas cogner contre les épaules de la jeune femme de toutes ses forces avec ses petits poings. Il vit ses yeux qui le cherchaient. Il vit ses larmes, aussi. La porte se referma mais il pouvait encore entendre les cris désespérés de son fils dans le couloir. « Lâche-moi, lâche-moi, t’es méchante ! Papa ! Papaaaa ! J’veux pas, mais j’veux paaas ! Papa ! » Etienne serrait les dents et les poings. Il aurait voulu se lever, courir, le prendre dans ses bras, le consoler… Pour une fois qu’il en avait l’occasion, pour une fois qu’il pouvait montrer à Thomas qu’il était là, il se retrouvait couché dans un lit avec tout le haut du corps réduit en bouillie… Des larmes de honte et de dépit jaillirent de ses yeux clos. Il en vint à regretter de ne pas avoir trouvé la mort dans cette cave, quelques jours plus tôt. La face de la Terre eut été débarrassée définitivement de sa personne qui ne savait que faire souffrir les gens qui l’aimaient et qu’il aimait. Ma vie n’est qu’une suite de désillusions et de déceptions, pensa-t-il en retombant pour la énième fois contre ses oreillers. Il faut que je parte. Il faut vraiment que je parte, que je disparaisse. Il faut que je protège mon fils de moi-même, il faut qu’il grandisse sans moi, qu’il n’entende plus parler de moi. Rémi prendra soin de lui. Soline l’aime, elle lui pardonnera ses colères. Alexis, qu’est-ce qui t’a pris de les appeler ? Pourquoi les as-tu mis au courant ? Je ne risquais rien, il ne fallait pas qu’ils sachent. Et s’ils me retrouvent ? S’ils apprennent l’existence de Thomas ? S’ils l’enlèvent pour me faire chanter ? Seigneur, pas ça, pas ça… Je suis en danger, Thomas est en danger ! Il ne faut pas qu’il revienne, jamais… Transpirant, Etienne se débattait contre ses fantômes, murmurant des paroles sans suite, rejetant les draps qui lui collaient à la peau. Il avait faim et soif, et les coups pleuvaient les uns après les autres. Il entendit son nez craquer, ses genoux se briser, ses épaules se démettre. La douleur se fit de plus en plus forte au bas de son abdomen, distillant petit à petit son venin dans chaque parcelle de son corps, accélérant le rythme effréné de son cœur comprimé dans sa poitrine. Il hurla. Il hurla de toutes ses forces. La porte s’ouvrit, la lumière s’alluma, des pas claquèrent sur le sol, il sentit une main se poser sur son front, une autre appuyer sur son épaule pour le maintenir contre son matelas.

— Chhhhhut, fit l’infirmière, calmez-vous monsieur Le Kerbihan, vous avez fait un cauchemar. Calmez-vous, chhhhuut, respirez, tout va bien… Il est brûlant de fièvre, appelle le médecin !

Etienne se débattit encore un peu, lutta contre l’aiguille qui s’enfonçait dans sa veine. Il avait envie d’avoir mal, il avait envie de souffrir ! Ne pouvait-elle pas comprendre ? Il se sentait presque davantage vivant qu’avant. Il eut envie d’en rire. Quelle ironie d’avoir besoin de souffrir pour se sentir en vie ! Pourtant, le liquide qui s’écoulait peu à peu dans ses veines calma les battements affolés de son cœur et la douleur passa. Il retomba dans les bras de Morphée en soupirant, apaisé par la main fraîche de l’infirmière posée sur son front, bercé par sa voix qui n’était plus qu’un lointain murmure tandis qu’il sombrait dans un sommeil plus paisible.

*

19 avril

Alexis remercia le conducteur du taxi, claqua la portière de la voiture et rejoignit Etienne sur le trottoir, son sac sur l’épaule. Ils montèrent lentement et silencieusement jusqu’au troisième étage de son immeuble et le jeune homme ouvrit la porte de son appartement. Il y faisait sombre et frais. Qui avait donc fermé les volets et coupé le chauffage en son absence ? Un clin d’œil du grand blond leva le doute. Il le remercia d’un sourire et réenclencha l’électricité. Alexis se chargea d’ouvrir grand les fenêtres, ce mouvement étant encore compliqué pour lui. Il lui apprit qu’Osanne avait gentiment commandé quelques courses pour lui qui ne devraient plus tarder à arriver et lui permettraient de se nourrir et de ne manquer de rien au moins les premiers jours. Touché, Etienne remercia à nouveau son ami et lui offrit de partager un verre, bien que ce soit peu indiqué dans son état. Ils s’assirent et se servirent un bon whisky qui réchauffa le cœur du garçon.

— Que comptes-tu faire de ces longues semaines de liberté qui s’offrent à toi ? s’enquit Alexis en posant ses yeux bruns sur son ami.

— Dormir, lire, apprendre une nouvelle langue, peut-être ? rit Etienne. Je vais aussi faire venir Thomas quelques jours si Soline est d’accord. Il est temps que je prenne la place qui me revient dans sa vie, je crois…

— Eh bien ! s’exclama le grand blond. Toi qui disais ne plus vouloir en faire partie, justement, je peine à croire ce que je viens d’entendre !

— J’ai eu pas mal de temps pour cogiter à l’hôpital, reprit le jeune homme en s’installant plus confortablement au fond de son fauteuil.

Ils discutèrent encore un peu, puis Alexis s’éclipsa. Resté seul, Etienne alluma son enceinte, lança sa playlist et poussa le volume un peu fort en s’accoudant à la balustrade de son balcon, un nouveau verre à la main. Des souvenirs un peu flous de son hospitalisation lui revinrent en mémoire. Dans son délire enfiévré des premiers jours, oppressé par les fantômes qui peuplaient sa mémoire, il avait voulu disparaître pour de bon. Il avait souhaité ne plus faire partie de la vie de son fils et laisser Soline libre d’agir comme bon lui semblerait. Et il avait bien cru qu’il allait y passer, sa blessure à l’abdomen s’étant infectée malgré les soins qui lui étaient prodigués. La panique l’avait gagné, lui d’ordinaire si calme. Il avait enchaîné les cauchemars et les divagations, incapable de maîtriser ses pensées, ni même de leur donner un sens. Pourtant, au milieu de ses hallucinations, le même visage, parfois rayonnant, parfois dévasté par le chagrin, lui était apparu à plusieurs reprises. Il s’était senti appelé par une petite voix enfantine qui l’implorait de se battre et de revenir. « Papa, Papa, Papa. » Le même mot tournait en boucle dans sa tête. Les jours passant, la fièvre l’ayant quitté, il avait réalisé que ce petit bonhomme qu’il connaissait à peine était devenu son moteur pour s’en sortir. Il s’était promis que s’il venait à bout de cette infection, il ferait tout pour le revoir, il ferait tout pour négocier avec la boîte un moyen de l’avoir auprès de lui plus souvent. Il ferait tout pour devenir enfin le père dont son fils avait besoin. Les deux hommes qui l’avaient enlevé ne lui faisaient plus peur. Personne ne toucherait à un seul cheveu de Thomas, il ne le permettrait pas. L’idée d’annoncer enfin sa paternité à sa famille le faisait trembler d’effroi et le réjouissait à la fois. Il devait mûrir ce projet avant d’être certain qu’il ne se laisserait pas dépasser par les conséquences mais au fond de lui, il en avait bien envie. Quelque chose avait changé tandis qu’il luttait comme un fou contre le froid qui l’engourdissait lorsqu’Ilyès l’avait relâché, puis contre la morsure brûlante de l’infection à l’hôpital. Une toute petite chose. Infime. Un grain de sable qui s’était glissé dans les rouages de sa descente amorcée vers les enfers et qui avait mis fin à cet enchaînement systématique de jours douloureux pour lui. Il avait eu envie de s’en sortir. Il avait eu envie de se battre. Il avait eu envie de vivre. Alors qu’il avait cru que la vie le quittait, l’abandonnait, elle était revenue comme une énorme vague dévastant tout sur son passage. Il avait d’abord suffoqué sous le poids de cette existence qui reprenait ses droits sur lui, puis sa poitrine s’était soulevée et, enfin, il avait pu respirer librement. A présent, il était prêt à affronter les nouvelles épreuves que la vie lui enverrait même si, pour cela, il devait renoncer à la tranquillité d’esprit derrière laquelle il s’était retranché depuis des années. Souriant, il choqua son verre contre la rambarde à laquelle il était appuyé et en avala d’un trait le contenu.