Victoire

Chapitre 4 : Du nouveau ?

18 mars

Un peu nerveuse, Alma pénétra à l’intérieur du foyer, serrant son sac sur son épaule pour se donner du courage. Une jeune femme à peine plus âgée qu’elle vint aussitôt à sa rencontre. Elle lui demanda si elle était bien Alma Langevin, ce qu’elle confirma d’un sourire et d’un hochement de tête. Elle se présenta à son tour comme Tiphaine, éducatrice, et la mena jusqu’au bureau du directeur.

— Bonjour Alma, s’exclama l’homme d’une cinquantaine d’années qui se leva pour l’accueillir. Je suis Philippe, poursuivit-il en lui tendant la main.

— Bonjour, murmura-t-elle, impressionnée par la carrure de l’homme qui lui faisait face et rendait tout à coup l’espace encore plus petit qu’il n’y paraissait.

— Assieds-toi, je t’en prie. Ah, ici on se tutoie tous dans l’équipe, j’espère que ça ne t’ennuie pas ?

— Pas du tout, le rassura-t-elle.

Il hocha la tête, visiblement ravi, et se rassit dans son large fauteuil. A travers les quelques mots qu’il lui adressa en guise de bienvenue, Alma comprit très vite qu’elle était attendue et que sa présence au sein de l’équipe allait soulager les éducateurs. Bien sûr, il faudrait qu’elle apprenne à connaître chaque jeune, qu’elle soit suffisamment intelligente et maligne pour gagner leur confiance, qu’elle sache ce que chacun vivait, mais elle était déterminée et elle savait qu’elle y arriverait. Souriant tandis qu’elle lui racontait son expérience en Angleterre ces six derniers mois, Philippe acquiesça et se releva bientôt. Ils quittèrent son bureau et elle le suivit dans le couloir. En face, c’était la salle de réunion dans laquelle ils se retrouvaient tous chaque matin, ainsi que deux fois par semaine pour organiser leur travail et en faire le bilan. Elle y serait bien entendu la bienvenue. A gauche s’ouvrait une salle plus vaste qui leur servait de pièce de repos, en quelque sorte. Au fond, il ouvrit une porte et lui souhaita la bienvenue dans son bureau. Alma esquissa un sourire. La pièce aux murs blancs était plus grande que son propre bureau. Une grande fenêtre ouverte sur le jardin l’éclairait. Au milieu, un large bureau entouré de trois fauteuils. Sous la fenêtre, une petite étagère, et au fond, derrière le bureau, une grande armoire encore vide. Dans l’angle opposé, quelques jeux, une petite table et des tabourets. Elle pourrait remodeler l’espace à sa guise pour créer un espace de confiance où les jeunes aient plaisir à venir. La visite se poursuivit dans l’autre aile du bâtiment. Cantine, salle de repos, salle de jeux, salles de travail. Ouverture sur une terrasse et un beau jardin. A l’étage, enfilade de dortoirs, chambres et salles de bains. Le foyer accueillait actuellement treize enfants et cinq adolescents en internat. Dans les jours à venir, elle les rencontrerait tous, avec leurs éducateurs référents. Leur suivi primait sur celui des externes. Pour l’heure, ils étaient tous à l’école, et les éducateurs devaient maintenant les attendre en salle de réunion. Alma suivit Philippe au rez-de-chaussée. Les présentations faites, elle prit place au milieu de ses nouveaux collègues.

*

— Erwan, je te présente Alma. C’est elle qui remplace Mélanie, d’accord ?

Tiphaine se tenait sur le pas de la porte, serrant la main d’un petit garçon dans la sienne. Alma quitta son bureau et vint s’accroupir devant lui. Il a six ans, se rappela-t-elle, et son père s’est défenestré sous ses yeux il y a quatre mois. Sa mère ne s’en remet pas et enchaîne les séjours en hôpital psychiatrique depuis. Il a une petite sœur, Edna, qui est aussi au foyer. Il n’a pas réussi à apprendre à lire, il est ailleurs en classe. Aucune violence, mais il ne parle plus.

— Bonjour, Erwan, murmura-t-elle. Tu me serres la main ?

L’enfant lui tendit la main et retourna se réfugier dans les jambes de l’éducatrice.

— Est-ce que tu veux venir faire un dessin avec moi ? reprit la jeune femme en lui désignant les feuilles et les feutres disposés sur la table. J’ai appris que tu en faisais de très beaux, et j’en ai même retrouvé un dans les papiers de Mélanie. Mais j’aimerais beaucoup que tu en fasses un pour moi, maintenant. Tu vois, comme je viens d’arriver, les murs de mon bureau sont tous tristes et je voudrais les recouvrir de dessins ! Tu m’aides ?

Le visage d’Erwan s’illumina et il vint s’asseoir sur le petit tabouret à côté d’elle. Tiphaine s’éclipsa et Alma observa son petit protégé. Très appliqué, il reproduisait presque à l’identique ce dessin qu’elle avait trouvé un peu plus tôt. On y voyait une fenêtre, et un visage tout rond qui semblait pousser un cri. Dans l’ombre, deux petits enfants. Elle posa son doigt sur le plus grand.

— C’est toi ? fit-elle.

Il hocha la tête.

— Et là, c’est Edna ?

Il sourit, les yeux plein de larmes.

— Et le cri, c’est celui de Papa ou celui de Maman ?

Il ne répondit rien. Il est bloqué, pensa la jeune femme. Il revit indéfiniment cette scène, sans doute en espérant en modifier la fin. C’est complètement inconscient, et ça l’est tellement qu’il n’a plus de mots pour décrire ce qu’il a vu. Il faut le sortir de cette pièce, lui montrer autre chose. Et ensuite, l’y faire revenir, mais avec des yeux neufs. Appuyant son menton dans son coude, Alma prit une autre feuille et la posa devant lui.

— C’est quoi ton animal préféré ? lui demanda-t-elle.

Il dessina un oiseau multicolore avec de grandes ailes déployées.

— Moi aussi, tu sais, j’aime beaucoup les oiseaux. Quand j’étais plus jeune, j’en ai peint sur les murs de ma chambre. J’avais l’impression d’être dans le ciel et de les entendre chanter autour de moi, c’était comme si je volais aussi. Tu aimerais apprendre à voler, Erwan ?

Nouveau hochement de tête, nouveau sourire.

— Et… Est-ce que tu aimerais apprendre à chanter comme eux ? Tu sais, les oiseaux, on ne comprend pas ce qu’ils se disent, ils n’utilisent pas le même langage que nous. Est-ce que ça te dirait de faire comme eux ?

Les yeux marrons du petit garçon se posèrent sur elle. Il fronça les sourcils, comme s’il attendait la suite. Alma planta son regard noir dans le sien et lui adressa un sourire encourageant.

— Je vais inventer un langage d’oiseau, souffla-t-elle pour que lui seul puisse l’entendre. Comme ça, quand tu viendras me voir, on parlera ce langage là tous les deux, d’accord ?

Les yeux d’Erwan s’illuminèrent. Il passa ses bras autour de son cou et murmura quelque chose à son oreille.

— Ça veut dire « oui », ça, n’est-ce pas ? fit-elle.

Il répéta les trois petites syllabes qu’il avait prononcées. Alma sourit, ébouriffa ses cheveux noirs et l’enjoignit à ajouter d’autres oiseaux sur son dessin. Elle se releva, rangea le précédent dans son dossier, prit quelques notes et le laissa terminer tranquillement. Il le signa et le lui tendit fièrement. Elle y ajouta la date et le punaisa au mur, sous le regard ravi de l’enfant. Ensemble, main dans la main, ils rejoignirent la terrasse, où Tiphaine jouait avec d’autres enfants. Erwan rejoignit le groupe et Alma décida d’aller faire un tour dans la salle d’étude des collégiens. Assis à une table en retrait des autres, Karim semblait bouder, la tête entre les mains. Elle s’approcha et s’assit silencieusement face à lui, respectant la distance dont il avait besoin. Treize ans, victime de grandes violences à la maison à cause de ses mauvais résultats scolaires. Blocage complet avec le collège où les autres se moquent de lui à cause de ses oreilles et de sa voix déjà grave. Manque de confiance total en lui-même et méfiance terrible envers tous les adultes l’entourant.

— J’y arrive pas, claqua-t-il sans même la regarder. C’pas d’ma faute si la prof explique mal et que j’comprends pas.

— Karim, ce n’est pas la prof qui explique mal, c’est toi qui n’entends qu’une seule chose à travers tout ça : que tu n’y arriveras pas, murmura la jeune femme en croisant les bras et en adoptant délibérément un ton de voix franc et détaché, presque provoquant.

— Tu m’cherches ? s’exclama-t-il en relevant la tête, ses yeux lançant des éclairs.

— Tu crois ? fit-elle.

Il tiqua et croisa les bras, se renversant contre le dossier de sa chaise.

— Pourquoi tu viens travailler avec nous ? lui demanda-t-il.

— Si tu veux me poser des questions, tu viens me voir dans mon bureau, lui répondit-elle. Je ne suis pas venue m’asseoir ici pour papoter avec toi mais pour voir comment tu travailles. Je vois sur ton agenda que tu as l’exercice 4 de la page 132 à faire. Tu n’as même pas ton livre ouvert à cette page-là, comment peux-tu espérer arriver à quoi que ce soit ?

— Eeeeh t’es une maligne, toi, en fait, se moqua-t-il.

— Page 132, reprit-elle, plus autoritaire.

Il rentra la tête dans les épaules et s’exécuta. Elle observa la page en question, lui désigna la leçon présente en rappel en haut, lui intima de la relire, de bien lire la consigne, de bien observer l’exemple proposé et d’appliquer la même chose à tous les verbes demandés. Puis elle se leva, lui rappela qu’il avait un quart d’heure pour le faire car l’heure tournait, lui adressa un clin d’œil, et s’en alla. Il ne lui restait plus qu’à transmettre ses derniers bilans à Philippe avant de pouvoir quitter le foyer. Alors qu’elle se dirigeait vers la sortie, bataillant avec son écharpe et la bandoulière de son sac qui s’étaient emmêlés, des pas résonnèrent dans son dos. Intriguée par la petite voix qui l’appelait, elle se retourna. Flore lui faisait face, le visage défait. Elle avait pleuré et son mascara avait coulé, cernant ses yeux d’un noir épais. La jeune adolescente de quinze ans était l’une des dernières arrivées à l’internat cette année. Elle y avait été placée lorsqu’on s’était rendu compte que son père abusait d’elle et que sa mère fermait les yeux sur cette relation incestueuse qui détruisait leur enfant.

— Flore, murmura-t-elle en posant ses mains sur ses épaules. Que se passe-t-il ?

— J’crois que j’suis enceinte, Alma, lâcha la jeune fille en plongeant ses yeux bleus dans les siens.

Alma frémit et raffermit sa prise sur ses épaules. Elle avait beau en avoir vu d’autres, parfois, son cœur se serrait et son ventre se soulevait lorsqu’elle réalisait à quel point la vie de ces pauvres enfants qui n’avaient rien demandé à personne pouvait être chienne ! Gardant pourtant la tête froide, elle demanda à l’adolescente si elle avait fait un test de grossesse. Flore secoua négativement la tête, elle avait trop honte pour oser entrer dans une pharmacie et en acheter un. La jeune femme lui demanda pourquoi elle se croyait enceinte. Retard de règles, maux de ventre… Elle ne se sentait pas comme d’habitude, elle était fatiguée. Et paniquée, surtout, nota mentalement la jeune femme en voyant à quel point elle tremblait, et comme ses yeux roulaient, effarés, effrayés, incapable de se fixer sur un point. Prenant son visage pâle entre ses mains, elle lui promit de passer elle-même à la pharmacie le lendemain pour lui rapporter le précieux test. Ensuite, ensemble, elles aviseraient.

— Mais Alma… Je pourrai jamais porter l’enfant de mon père, je…

— Calme-toi, Flore, lui intima la jeune femme. On n’en est pas encore là, d’accord ? Pour ce soir, tu vas rejoindre le dîner et te coucher comme d’habitude. C’est Angèle qui est de nuit, tu commences à la connaître non ? Tout ira bien, je te le promets.

Rassurée, la jeune fille hocha la tête et essuya ses dernières larmes. En rejoignant le métro, Alma essaya de se persuader qu’elle n’était pas enceinte. Après tout, avoir du retard était une chose fréquente chez les jeunes. Flore était encore sous le choc de ce à quoi elle avait été arrachée quelques semaines plus tôt. Il était normal qu’elle se refasse le film en permanence dans sa tête et envisage les pires horreurs comme conséquences de ce qu’elle avait subi tout ce temps. Le front dans la paume de la main, Alma soupira. Elle aussi, plusieurs fois, elle avait cru revivre l’histoire de sa mère. Plusieurs fois, à la fin de son Lycée et pendant sa Licence, elle avait timidement acheté un test de grossesse et pleuré de soulagement en le découvrant négatif. Accepter un verre d’alcool ou une cigarette ne lui suffisait plus pour faire partie de la bande. Il avait fallu qu’elle se donne tout entière à un premier garçon, puis à un deuxième, puis à un troisième. Peut-être plus. Elle ne se rappelait plus très bien. Que n’aurait-elle fait pour être aimée, à cet âge-là ! Que n’aurait-elle pas donné pour se sentir considérée par tous ces jeunes qui l’entouraient et semblaient traverser la vie sans douleur ! Pourquoi fallait-il qu’elle souffre tant, elle ? Pourquoi se sentait-elle tellement différente des autres ? Elle mettait ça sur le compte de l’absence de son « vrai » père, se disait qu’il lui manquerait toujours quelque chose et cherchait par tous les moyens à combler ce manque, ce vide abyssal qui se creusait en elle, inexorablement, année après année… Et pourtant ! Pourtant elle était chérie par Pierre-Yves qu’elle n’arrivait plus à appeler « Papa ». Pourtant elle était adorée par ses deux petits frères qui faisaient tout pour attirer son attention ! Pourtant elle était aimée par sa mère qui avait tout abandonné pour pouvoir s’occuper d’elle alors qu’elle était si jeune à sa naissance. Parvenue à ces conclusions, Alma se traitait d’ingrate et se punissait de l’être autant. Enfermée au plus profond d’elle-même, elle se persuadait à répétition qu’elle n’était pas aimable. Car qui aurait pu aimer une telle ingrate ? « Tu as tout pour être heureuse ! » se répétait-elle lors de ses insomnies, les yeux fixés au plafond, comme s’il pouvait lui renvoyer l’image de cette vie au travers de laquelle elle passait. Mais les jours succédaient aux jours sans jamais lui apporter ce qu’elle désirait encore et encore. Le temps passant, ce manque sur lequel elle ne parvenait même plus à mettre des mots était devenu comme un vieil ami, un confident, un complice, presque ! Elle le côtoyait, l’entretenait avec soin et le choyait, se complaisant dans l’idée qu’elle se faisait de la vie parfaite à laquelle elle n’aurait jamais droit parce qu’elle en était indigne. Elle vivait un cauchemar éveillé aux allures de rêves jusqu’à ce que…

*

— Alma ? ça va ?

La voix de Manon tira la jeune femme hors de ses pensées. Elle secoua vivement la tête, massa son front, renvoya ses cheveux dénoués en arrière et sourit pour la rassurer.

— Tu en es sûre ? insista la jeune fille en s’accroupissant devant elle.

En rentrant du foyer, Alma s’était assise dans le canapé et depuis, elle n’avait plus bougé, prostrée, dans un état second. Comme souvent, son esprit s’était échappé de sa prison, de ce corps dans lequel il se sentait trop à l’étroit. Comme souvent, elle avait remonté le temps avec lui et s’était perdue dans ses souvenirs. Elle hocha la tête. Tout à l’heure, Flore avait fait son test de grossesse. Il s’était révélé négatif. La jeune adolescente avait pleuré de joie et de soulagement, blottie dans ses bras, une fois de retour dans son bureau. Elle ne comprenait pas pourquoi elle avait cru avoir tous ces symptômes. Secouée, Alma l’avait gardée contre elle un long moment, lui expliquant que parfois, le corps était bien mystérieux. Un traumatisme aussi violent que celui qu’elle venait de subir pouvait en modifier le fonctionnement un temps. Alma regarda sa colocataire. Pouvait-elle lui raconter ça ? La jeune fille évoluait dans un monde de bisounours. Comprendrait-elle ? Elles avaient peu de secret l’une pour l’autre, Manon savait ce par quoi elle était passée ces dernières années. Pour autant, elle se demandait parfois si elle pouvait garder un secret. Passant les plus gros détails sous silence, elle évoqua une journée éprouvante et sourit à nouveau. Manon sourit à son tour et, optant pour un ton de bavardage insouciant, embraya d’emblée sur le récit enflammé de la sienne, passée en partie à la BU en compagnie de quelques amis de la fac pour réviser ses examens. Son innocence, sa légèreté et sa candeur lui firent du bien. Emportées par un éclat de rire, elles optèrent pour une soirée sushis et se précipitèrent sur le portable de la jeune psychologue pour en commander. La vie est belle, pensa Alma en se glissant dans son lit bien plus tard qu’à son habitude, grisée par la douce soirée qu’elles venaient de passer toutes les deux. Le week-end était arrivé. Demain soir, après de longs mois sans nouvelles, elle reverrait enfin Etienne. Une envolée de papillons lui brûla le ventre et elle soupira d’aise, les lèvres étirées par un sourire heureux. Comme elle fermait les yeux pour se laisser glisser dans les bras de Morphée, il lui sembla qu’elle était transportée bien des années en arrière, lors de leur première rencontre… C’était là, sur cette terrasse, dans la lueur de ce soir d’été si particulier. Elle venait de valider sa première année de Licence et, avec Osanne, elles fêtaient leur future installation en colocation. En cette fin d’année, ils s’étaient réunis chez la brunette, quelque part en Bourgogne, pour profiter de quelques jours de vacances bien méritées. Et soudain, il était apparu. Glissant telle une ombre le long du mur, il s’était approché et avait distribué des sourires, des regards et des accolades à leurs amis communs. Elle avait entendu parler de cet Etienne, étrange personnage souvent retranché en lui-même, mais c’était la première fois qu’elle se retrouvait face à lui. Il s’était comme figé en croisant son regard. Elle s’était sentie happée par sa prestance, cet air sûr de lui qu’il affichait, et son cœur avait eu un raté. Elle avait détesté sa façon de la regarder, de la sonder, même, d’un seul regard. Elle avait détesté la douce intonation de sa voix lorsqu’il l’avait saluée par son prénom. Elle avait détesté que son corps frémisse lorsque sa joue avait frôlé la sienne. Puis il s’était tranquillement détourné et ne lui avait plus rien dit. Elle avait eu l’horrible impression qu’il l’oubliait déjà. Pourtant, son visage paisible, son sourire enjôleur, ses yeux si bleus, tout en elle était resté gravé à jamais. Et plus les jours passaient, alors qu’elle se rendait bien compte qu’ils étaient très différents, plus elle se prenait à espérer qu’il la regarde et qu’il puisse l’aimer. Mais il passait des heures à discuter avec Alexis ou Pierre-Grégoire de choses qu’elle ne comprenait pas. Et lorsqu’il n’était pas absorbé par des démonstrations interminables, il se retirait dans un coin du jardin pour lire. A table, il parlait peu, et souvent, d’ailleurs, il reculait volontairement sa chaise et se retirait de la discussion. Il était toujours là mais ne montrait plus aucun signe d’intérêt envers ceux qui étaient rassemblés autour de lui. Poli, il lui avait posé quelques questions et avait brillamment ignoré les siennes, détournant chaque fois de manière très habile leur conversation vers un autre sujet. Le soir, il s’asseyait au bord de la terrasse et allumait une cigarette qu’il fumait en contemplant les étoiles. Elle avait bien essayé de l’y rejoindre une fois, espérant obtenir un peu d’attention de sa part, mais malgré sa présence, il était resté silencieux, et une fois sa cigarette consumée, il s’était relevé et avait disparu dans la maison sans même penser à lui souhaiter une bonne nuit. Des semaines, puis des mois, et même des années s’étaient écoulés depuis. Plus elle le voyait, plus elle se sentait indéniablement et irrésistiblement attirée par lui. Le mystère qui planait autour de sa personne entretenait les rêves dans lesquels elle se perdait. Il la saluait toujours très poliment, ne manquant jamais de l’appeler par son prénom mais sans jamais lui offrir plus de quelques minutes de ce temps qui lui semblait si précieux. Ça la mettait hors d’elle, autrefois. Combien de fois elle avait voulu le prendre par les épaules, le secouer, fixer son regard noir dans le sien et hurler, hurler de toutes ces forces ces désirs qui faisaient battre son cœur ! Combien de fois elle avait frémi en croisant, au hasard de son vagabondage, ses yeux bleus et son demi-sourire paisible parmi ceux de leurs amis. Combien de fois elle s’était sentie idiote, presque cruche, alors que, contre toute attente, il se rapprochait pour lui parler, s’assurer qu’elle allait bien et lui poser quelques questions sur ses études, ses recherches, ses projets. Tout avait changé, maintenant. Et demain… demain, elle le reverrait enfin !

*

28 mars

— Ça devient une fâcheuse habitude ! tempêta Alexis en tapant du poing sur la table. Il est carrément injoignable, il se fout donc littéralement de nous, là !

Cela faisait deux heures qu’ils essayaient désespérément de joindre Etienne, sans succès. Le cœur d’Alma, gonflé de bonheur au début de la soirée, ressemblait de plus en plus à une éponge desséchée à présent. Ils avaient tenté de profiter de leur dîner, tenté de rire et de plaisanter, mais leur attention à tous restait malgré tout fixée sur le grand absent. Alexis et Pierre-Grégoire enrageaient, Manon soupirait de plus en plus fort, Osanne et Emmanuelle échangeaient des regards lourds de sens, et Maxence et David avaient fini par quitter l’appartement des Foulques en haussant les épaules. Fidèle à lui-même, Etienne se taisait et tentait de se faire oublier. Comme il se trompait ! Si seulement il avait su que plus il se retranchait ainsi, plus ses amis parlaient de lui, de ses absences devenues presque intolérables.

— C’est la fois de trop, rugit à nouveau Alexis, je vais le chercher !

Il se levait déjà, et Pierre-Grégoire était prêt à lui emboîter le pas. Leurs épouses avaient beau tenter de les ramener à la raison, ils secouaient la tête, exhibaient leurs montres, désignaient les restes du dîner et tapaient poing contre paume. Ils ne se laisseraient pas faire, pas cette fois. Il allait les entendre, il fallait qu’il les entende ! Mue par un instinct qui lui hurlait de faire quelque chose, Alma se leva. Raide, droite, elle se plaça entre eux.

— Donne-moi son adresse, murmura-t-elle en plongeant son regard dans celui d’Alexis, réalisant soudain qu’elle ne savait même pas où il habitait. Je vais y aller.

— Alma, non, ce n’est pas à toi de…

— Alexis, donne-moi son adresse, répéta-t-elle en refusant de l’écouter. Dans ton état, avec toute ta colère et tout ce que tu as bu, tu n’en tireras rien de bon et vous risquez de vous faire du mal.

— Mais toi… insista-t-il, les yeux dans les siens.

— Je ne crains rien, affirma-t-elle courageusement.

Il savait, lui. Il avait bien compris ce que signifiaient tous ses silences, ses regards, les sourires avec lesquels elle masquait sa peine. Il ne lui en avait jamais rien dit, sans doute par respect pour elle, mais ce soir, il était évident qu’Alexis lui montrait qu’il avait parfaitement conscience de ce qu’elle ressentait pour leur ami. Il ferma les yeux un moment et soupira. S’ils avaient été seuls, sans doute lui aurait-il demandé pourquoi elle était tombée bêtement amoureuse de ce garçon. Pourquoi de lui et pas d’un autre, plus accessible, plus fidèle, plus présent… Elle haussa les épaules. Alexis et Pierre-Grégoire se concertèrent du regard et finirent par approuver sa requête d’un coup de menton. Alma nota l’adresse qu’ils lui transmettaient et intima à Manon, qui se proposait déjà de l’accompagner, de rentrer. Pour le coup, la jeune fille n’avait ni vu, ni compris quoi que ce soit. Elle tiqua, fit la moue, mais n’insista pas. Alma récupéra son sac et son manteau, embrassa ses amis et sortit, la tête haute. En se retrouvant seule à l’entrée du métro, la jeune femme frémit pourtant. Elle ne savait absolument pas ce qu’elle était en train de faire. Pourquoi était-elle intervenue ? Pourquoi s’était-elle levée et proposée d’y aller à leur place ? Le cœur battant à se rompre, elle s’assit sur le premier strapontin disponible dans la rame et fixa obstinément la pointe de ses bottines. Était-elle seulement vraiment prête à ce à quoi elle aspirait de tout son être ? Le revoir. Frapper à sa porte alors qu’il ne l’attendait pas. Elle ne savait que trop ce que cela représentait. Pénétrer dans le repaire de cet homme sans y avoir été invitée pouvait faire naître une grande hostilité entre eux… Peut-être ne supporterait-il pas de la découvrir sur le pas de sa porte alors qu’il ne l’attendait pas. Mais pourquoi me suis-je embarquée là-dedans ? soupira-t-elle en prenant sa tête douloureuse entre ses mains moites. Les stations s’enchaînaient, un changement de ligne s’imposa pour quelques minutes encore, et bientôt, elle fut dehors. La nuit était opaque, sans lune ni étoile. Resserrant sa grosse écharpe autour de son cou, la jeune femme enfouit ses mains au fond de ses poches. Elle traversa une rue et s’engagea dans la suivante. C’était là. Une lourde porte en bois à ouvrir à l’aide d’un premier code, puis une autre au fond de la cour à l’aide d’un deuxième. Optant pour l’escalier, elle gravit lentement les trois étages. Ses pas hésitants étaient étouffés par le tapis recouvrant le grand escalier de bois ciré. Sa main s’accrochait à la rampe en fer forgé. Il était près de minuit et il n’y avait pas âme qui vive hors de son appartement dans cette partie de l’immeuble. Parvenue au dernier pallier, un peu essoufflée, elle retira son écharpe, ouvrit un bouton de son manteau et secoua ses cheveux en se dirigeant vers la porte la plus au fond du couloir. Une vieille étiquette maintes fois rescotchée couvrait la sonnette y correspondant : « Le Kerbihan – Frappez fort ». Prenant une grande inspiration, Alma cogna son poing contre la porte. Une fois. Deux fois.