Victoire

Chapitre 3 : Infiltration

16 mars

Etienne salua amicalement les deux hommes postés de chaque côté de la barrière, passa son badge sur le capteur, et pénétra à l’intérieur de la Centrale. Il monta au deuxième étage du bâtiment et s’assit à son bureau en répondant aux salutations de ses collègues. Il était à peine installé que François, son supérieur, entrait pour lui serrer chaleureusement la main. Intrigué par cette attitude peu habituelle de la part d’un homme qu’il considérait plutôt comme une brute sans scrupule que comme un aimable individu, le jeune homme s’était levé et fixait gravement son interlocuteur, attendant la sentence.

— Les vacances furent-elles bonnes ? s’enquit rudement François.

— Oui, monsieur.

— Eh bien, j’espère que tu t’es bien reposé parce que j’ai du boulot pour toi ! déclara-t-il en s’asseyant, l’invitant à faire de même.

— Je vous écoute.

— Antoine est attendu samedi soir à l’ambassade de Syrie. En pleine forme, prêt à plaisanter avec ces messieurs et à complimenter ces dames, mais surtout à laisser trainer ses yeux et ses oreilles un peu partout, compris ? s’enquit-il en se redressant pour lui tendre une enveloppe.

— Compris.

— Bien. D’ici là, tâche de te renseigner un peu sur les gens que tu retrouveras là-bas !

— Entendu.

François s’éclipsa. Etienne ouvrit l’enveloppe et retourna machinalement le carton d’invitation entre ses doigts. Samedi soir, il serait donc à nouveau Antoine, le jeune et talentueux interprète sans histoire habitué des réceptions mondaines parisiennes. Mais ça, c’était seulement la partie visible de l’iceberg. En réalité, comme d’habitude, il laisserait effectivement trainer ses yeux et ses oreilles dans chaque coin de chaque pièce pour récolter le maximum d’informations utiles à la boîte. Le jeune homme sourit largement et inspira un grand coup. Il piaffait presque d’impatience, tant l’inactivité lui avait pesé ces derniers temps. Il était temps qu’il revienne ! Même si ses retrouvailles avec les siens lui avaient fait du bien, il avait eu l’impression de tiédir à leur contact, et il ne voulait surtout pas se ramollir. Sa mère avait les yeux larmoyants lorsqu’il s’était engouffré dans son taxi, la veille, après le déjeuner. Dans le train, isolé sur une plateforme à l’abri des oreilles indiscrètes, il avait appelé Soline. Premier contact après de longues semaines sans nouvelles. Elle avait accepté de lui laisser parler quelques instants avec Thomas et ils avaient convenu de se voir le week-end suivant. Elle avait quelque chose à lui annoncer, semblait-il. De nouveau seul dans son appartement sens dessus-dessous, Etienne avait savouré ses retrouvailles avec ses meubles, ses livres, son bazar. Il avait ouvert les fenêtres en grand et laissé l’air frais s’engouffrer dans chaque pièce. Il aimait l’ambiance paisible, un peu lourde, qu’il avait su donner à cet endroit depuis son emménagement, quatre ans auparavant. De ses voyages, il avait rapporté des tapis, des poufs, des rideaux, quelques breloques et autres objets inutiles qui encombraient maintenant la moindre étagère disponible. Ce n’était pas très haut de plafond et les poutres apparentes du salon ajoutaient un peu de charme à cette pièce dans laquelle il aimait s’asseoir et oublier le temps qui passe en regardant le ciel depuis l’une des deux belles fenêtres percées dans le mur. La cuisine ouverte ne le dérangeait pas, il était rarement là au moment des repas et n’aurait pas su en profiter si elle avait été séparée de la pièce de vie. Tapie sous les combles, en duplex au-dessus du salon, sa chambre était un peu plus sombre mais pas moins chaleureuse. Il y avait installé une penderie et un grand lit sur lequel il s’écroulait en général au milieu de la nuit, épuisé par ses ressassements interminables. Au fond de la pièce, dissimulée derrière une porte coulissante, une petite salle de douche complétait le tout. A la nuit tombée, il était sorti sur son balcon pour fumer, la tête dans les étoiles. Depuis le dernier étage de son immeuble encaissé dans une petite rue du Troisième Arrondissement, à quelques pas du Square du Temple, il avait une vue imprenable sur les toits de Paris. Longtemps, il était resté là, accoudé à la balustrade, laissant sa cigarette s’éteindre lentement, avant de rejoindre son lit et de s’y étendre, encore tout habillé. Son réveil l’avait surpris en plein rêve et il avait bondi sous la douche pour se libérer des limbes dans lesquelles son esprit s’était aventuré. Revigoré par l’eau froide, puis par un bon café et une demi-baguette beurrée savourés en terrasse pour profiter des premiers rayons du soleil, il avait repris le chemin de la boîte, heureux de retrouver ses petites habitudes. Paris et ses charmes n’avaient pas fini de l’enchanter. Ayant lu attentivement les consignes que François lui avait laissées dans l’enveloppe, Etienne interrogea sa mémoire à la recherche d’informations sur les personnes qui seraient présentes à cette réception. Les noms inscrits sur la liste des invités ne lui étaient, pour la plupart d’entre eux, pas inconnus. Il allait donc retrouver des gens qu’il avait déjà côtoyés, il était temps de réviser sa légende… La journée passa sans qu’il y prenne garde, et la nuit tombait lorsqu’il quitta enfin la Centrale. Ravi, il s’arrêta sur la route pour s’acheter un sandwich et rentra chez lui. Son portable, qui vibrait avec insistance sur le bar sur lequel il l’avait abandonné en entrant, le tira de ses pensées. Il soupira en découvrant le prénom qui s’affichait à l’écran. C’était trop beau pour être vrai, elle ne pouvait pas l’avoir réellement oublié au cours des derniers mois. Il hésita, puis finalement décrocha et se renfonça dans son fauteuil.

— Alma m’a dit que tu étais rentré, s’exclama la voix joyeuse de Manon. Je viens aux nouvelles, et puis je voulais aussi te prévenir qu’on organise un apéro à la coloc samedi. Tu viendras, hein ? Je suis sûre que tu as des milliers de choses à nous raconter !

La garce, pensa-t-il, ne pouvait-elle pas tenir sa langue ? Qu’est-ce qui m’a pris, aussi, de lui donner ma date de retour lorsqu’elle m’a appelé pour mon anniversaire… Tu ramollis, Etienne, poursuivit-il en n’écoutant qu’à moitié l’inutile bavardage de son interlocutrice.

— Alors, conclut-elle enfin, seras-tu là samedi ? Je t’ai convaincu ?

— Non, j’ai déjà quelque chose samedi soir.

— C’est toujours pareil, soupira-t-elle. Et dimanche ? Ne me dis pas que tu as aussi quelque chose de prévu ?

— Eh bien si, et je ne serai pas à Paris, en plus.

— Mais… Quand est-ce qu’on se revoit, alors ?

— Je ne sais pas. La semaine prochaine, sans doute ? Allez, je vais te laisser, il est tard. Bonne nuit !

Et il raccrocha sans attendre qu’elle réponde en se réjouissant de pouvoir reprendre son livre. Quelques instants plus tard, son téléphone sonnait à nouveau. Cette fois, c’était Alma qui appelait. Il pesta : ne pouvait-on pas le laisser tranquille ? La jeune femme lui demanda pourquoi il s’était montré aussi mufle avec sa colocataire qui, désespérée, avait décidé d’annuler leur soirée samedi et s’était enfermée dans sa chambre pour pleurer. Mufle ? Elle y allait fort, il l’avait écoutée parler, quand même ! Sa présence était-elle à ce point nécessaire ? Il n’y pouvait rien s’il avait quelque chose de prévu. Et, oui, il avait vraiment quelque chose, promit-il à la jeune fille qui remettait sa parole en doute. Non, il ne lui avait pas menti, on l’avait invité à une réception dans une ambassade, voilà, livra-t-il, sur le point de se mettre en colère face à l’insistance d’Alma. Comme elle ne disait plus rien, il hésita à raccrocher. Finalement, sa voix brisa le silence qui s’était installé entre eux. Elle allait essayer de calmer Manon et faire en sorte que leur apéro ait quand même lieu. En revanche, elle lui demandait de choisir et de bloquer une date pour qu’ils se retrouvent très vite. Il n’aurait qu’à s’arranger avec Alexis ou Pierre-Grégoire pour les détails pratiques si besoin. Elle raccrocha, et le jeune homme regarda l’écran de son téléphone s’éteindre. Haussant les épaules, il reprit son livre là où il l’avait laissé. Mais l’agitation, le désespoir et la colère des deux jeunes filles avaient eu raison de sa tranquillité d’esprit. Abandonnant sa lecture, il monta à sa chambre, ouvrit la fenêtre et sortit sur le balcon pour respirer un peu d’air frais. Yeux clos, il revit son grand-père lui dire, le jour de son arrivée à Vannes, qu’il n’avait pas de cœur. Ces deux-là, elles en avaient un gros comme l’océan et ça lui foutait une trouille incroyable. Il ne supportait pas leurs pleurs, leurs plaintes, leurs attentes. Il ne pouvait pas y répondre. Il n’arrivait pas à comprendre comment on pouvait réagir comme elles. Se mettre à pleurer ou à rire pour un rien, s’énerver d’un coup ou se calmer tout aussi sec. Leur attitude étrange envers lui, leurs émotions à fleur de peau, tout ça, ça lui prenait la tête. Inspirant longuement et profondément, il alluma une cigarette dans l’espoir que celle-ci calme ses nerfs et lui apporte un peu de réconfort. Et dès le lendemain, il renoua avec la vie faite d’imprévus qu’il avait choisie des années plus tôt. Alors qu’il relisait ses notes, la porte de son bureau s’ouvrit sur l’un de ses collègues :

— Etienne, on t’attend à la cellule !

Intrigué, le jeune homme hocha la tête, rangea précautionneusement ses papiers et quitta son bureau. Un étage plus bas, plusieurs hommes groupés dans une pièce, affairés autour d’un écran, discutaient à voix basse. Il entra. On l’informa qu’on avait reçu un message pour un certain Antoine : quelqu’un cherchait à entrer en contact avec sa légende… Etienne prit le papier qu’on lui tendait, parcourut le message déjà décrypté et fronça les sourcils. Il ne reconnaissait rien qui puisse venir de l’un de ses nombreux informateurs dispersés à travers la Capitale.

— Crypté, ça donne quoi ? fit-il.

— C’était une bande son, une annonce parmi d’autres et une voix certainement transformée.

— Rien de plus ?

— Non, pas pour le moment. Alors, tu as une idée ?

— Absolument pas. C’est d’autant plus étrange qu’Antoine n’a jamais mis les pieds en Bretagne, et encore moins à Crozon… Pourquoi veut-il me rencontrer là-bas ?

— A toi de le découvrir. Le rendez-vous est demain après-midi, Gaétan s’est occupé de te réserver un train et un hôtel à Brest. Tu pars demain à la première heure !

— Très bien. Protocole habituel ?

— Absolument !

Etienne quitta la pièce, perplexe, emportant le message avec lui. Ainsi donc, quelqu’un l’attendait à proximité de Brest… Et il avait eu beau retourner ses souvenirs, il ne pouvait identifier cette personne. Et qui, en Bretagne, pouvait connaître Antoine ? Antoine n’avait jamais quitté Paris… 

*

A Brest, Etienne investit sa chambre d’hôtel et sortit respirer l’air chargé d’embruns sur le port. Il louerait un taxi pour se rendre à Crozon à l’heure fixée par le message. Les yeux fixés sur l’horizon, il se remémora les détails de cette curieuse demande. Puis, comme son estomac criait famine, il commanda une pizza qu’il paya en liquide pour ne laisser aucune trace de son passage. Un peu avant l’heure, il se présentait au lieu de rendez-vous, un rien nerveux malgré tout. Si c’était un piège, il pourrait toujours sauter dans le vide, la mer amortirait le choc et il aurait le temps de disparaître avant que l’inconnu ait atteint la plage en contrebas. Un coup d’œil à sa montre lui indiqua que ce dernier n’allait plus tarder. Il promena son regard autour de lui : plusieurs personnes étaient venues profiter du soleil et de la vue, était-il caché parmi elles ? L’homme avait dit qu’il porterait un pull rouge. Deux touristes en étaient vêtus. Etienne ne bougea pas d’un iota pour autant. Le protocole était clair, c’était à l’autre de se manifester. Mains dans les poches, bien campé sur ses jambes, le regard perdu dans le lointain, il attendit. A l’heure dite, sa montre émit un bip significatif. Il sentit un mouvement derrière lui mais ne se retourna pas.

— Bonjour Antoine.

Voix grave, léger accent méditerranéen. Profil tout à fait banal. Et jamais rencontré auparavant.

— Bonjour, murmura-t-il en reportant son regard sur la mer. Vous vouliez me voir ?

— Oui, j’ai besoin de vous. Il parait que vous êtes interprète.

— Il paraît.

— Et que vous avez l’habitude d’assister Axel Gaudin dans ses conférences.

— C’est possible, oui, répondit Etienne, de plus en plus intrigué.

— J’ai besoin d’infos sur son compte.

— Que me donnerez-vous en échange ? Je ne peux pas prendre le risque de trahir mon patron si on ne couvre pas mes arrières…

— Des noms.

— Des noms ? rit le jeune homme.

— Allons, nous savons, vous et moi, que vous n’êtes pas qui vous prétendez être. Ces noms vous intéressent bien plus que ce que vous cherchez à montrer. Je veux tout ce que vous pouvez trouver sur cet homme.

— Bien. Je vous transmets tout ça comment ?

— Je vous recontacterai.

— Et si je refuse ?

— Vous ne le ferez pas.

— Comment pouvez-vous en être si sûr ?

— Parce que j’en sais bien trop sur vous, monsieur Antoine…

L’homme le quitta en riant. Perplexe, Etienne alluma une cigarette, attendit quelques minutes, puis quitta lui aussi la pointe à laquelle ils s’étaient retrouvés. Il rappela un taxi et se fit déposer dans le centre de Brest. Si, l’homme n’était effectivement pas dupe de sa fausse identité, il y avait lieu de penser que sa chambre d’hôtel avait pu être fouillée pendant son absence. Il ne fallait pas risquer d’y dormir, tant pis pour la réservation et la discrétion, il appellerait son frère pour qu’il le dépanne pour la nuit et irait chercher ses quelques affaires plus tard. Aimery serait trop heureux qu’ils puissent passer un peu de temps ensemble, il ne se douterait de rien. Etienne prolongea son séjour de deux jours, laissant croire au marin qu’il était là pour assister à une conférence. Après tout, il n’était attendu à Paris que le samedi soir et il pouvait continuer ses recherches depuis n’importe quel ordinateur convenablement programmé. En réalité, il prit soin d’effacer toute trace de son passage dans cette ville. Il ne rendit sa chambre d’hôtel que le jour de son départ, pour ne pas éveiller plus de soupçons. L’homme ne l’avait pas recontacté.

*

Etienne-Antoine pénétra à l’intérieur de l’ambassade, sourit aimablement au portier qu’il connaissait bien, se fit reconnaître et fut introduit dans le salon où avait lieu la réception. Très vite, il repéra ses collègues disséminés un peu partout dans la pièce. Ils n’échangèrent que des regards entendus. Le jeune homme se dirigea vers le buffet, se fit servir une coupe de champagne et se mêla à une discussion en se présentant comme un simple interprète de conférence. Qui aurait pu se méfier de lui en se retrouvant face à son sourire charmeur et à ses fausses lunettes à la mode ? Il retrouva quelques-unes de ses vieilles connaissances, complimenta plusieurs jeunes femmes sur leurs tenues, flatta d’autres hommes à propos d’une nouvelle décoration qui leur avait été attribuée… Complimenter, flatter, questionner, mémoriser consciencieusement le moindre mot ou comportement suspect, observer les gestes et les attitudes de chacun… Une goutte de sueur sur le front, l’homme en face de lui n’était donc pas à l’aise. Un regard fuyant, il mentait sans maîtriser son mensonge. Des mains agitées, ou au contraire fourrées bien au fond des poches, et il trépignait, pressé d’en finir. Etienne savait jouer avec ses interlocuteurs, les mettre en confiance et les pousser à révéler quelques secrets aussi lourds qu’intéressants. Tous les moyens étaient bons pour y parvenir. Il s’étonnait du pouvoir qu’il réussissait à avoir sur eux, à travers un personnage inventé de toutes pièces. Il se prêta au jeu de bonne grâce. En vérité, il adorait ce genre de soirée. Il s’amusait énormément en se faisant passer pour un autre que lui, misant tout sur son personnage. Au milieu de la réception, il s’isola, écrivit rapidement un premier rapport sur ce qu’il avait entendu, dressa la liste des gens qui pourraient potentiellement intéresser la boîte, le déposa là où seuls ses collègues pourraient le retrouver et revint se mêler à la foule… La nuit fut courte, et c’est fatigué, l’esprit encore un peu embrumé par les vapeurs de l’alcool dont il avait un peu abusé, qu’il arriva chez Soline le lendemain, peu avant midi. Comme à son habitude, il gara sa voiture à côté de la sienne. Il s’extirpa de l’habitacle, s’étira, remit un peu d’ordre dans ses vêtements froissés par la route et passa une main dans ses cheveux coupés plus courts depuis son retour à Paris. La porte de la maison s’ouvrit alors qu’il traversait le jardin et un petit garçon en jaillit, tout sourire. Thomas, dont les boucles brunes étaient de plus en plus nombreuses et dont les yeux rieurs illuminaient le visage encore si poupon.

— Papa ! s’exclama-t-il en courant maladroitement vers lui.

— Thomas !

Etienne s’accroupit et reçut son fils entre ses bras. Il le serra contre lui, respirant le parfum fruité de son shampoing pour enfant. Le petit garçon avait entouré son cou de ses bras et blotti son visage dans son épaule. Le nez dans son pull, il roucoulait des mots sans suite dans un langage volontaire mais encore un peu hésitant en s’accrochant à lui.

— Tu as encore grandi, constata Etienne en l’écartant un peu de lui pour mieux le regarder, les mains sur sa taille toute mince. Tu es presque un homme, dis donc, poursuivit-il sur le ton de la plaisanterie en avisant sa petite chemise au col bien plié sous son pull, et son jean aux genoux raccommodés. Qu’est-ce que tu es beau, mon chéri ! Tu m’as beaucoup manqué, tu sais ?

— Toi aussi m’as manqué, Papa. Tu viens zouer avec moi ? s’enquit l’enfant en lui prenant la main pour l’attirer vers la balançoire.

— Attends, il faut d’abord que j’aille voir ta Maman.

— L’est dans la cuisine, viens voir !

Etienne suivit Thomas dans la maison et se retrouva bientôt dans la même pièce que la mère de son fils. Comme à chaque fois qu’ils se retrouvaient, son cœur eut un raté. Ses cheveux bruns, à peine retenus en arrière par une pince, balayaient ses épaules et voilaient en partie son front. Ses yeux en amande étincelaient, illuminant un visage aux pommettes saillantes et au sourire paisible. Vêtue très simplement d’une blouse fleurie et d’un jean collant à ses jambes de gazelle, elle était belle. Belle à couper le souffle. Était-ce là sa punition pour n’avoir pas su être honnête avec elle dès le début ? Soline lui adressa un sourire, posa une main sur son bras et embrassa sa joue pour lui souhaiter la bienvenue. Prenant Thomas dans ses bras pour se donner une contenance, il lui demanda s’il pouvait lui être d’une quelconque aide et elle lui répondit qu’occuper leur fils pendant qu’elle terminait de préparer leur repas suffirait. Il hocha la tête et ressortit dans le jardin avec le petit garçon. En ce premier jour du printemps, il faisait suffisamment doux pour qu’il n’ait pas besoin d’enfiler un manteau. Plutôt que de le hisser sur la balançoire, Etienne dénicha un ballon et le lui envoya d’un coup de pied. Riant à gorge déployée, Thomas courut derrière le ballon, cherchant à le lui reprendre ou à l’attraper avant lui. Jouer calma les nerfs du jeune homme et acheva de désembrumer son esprit. Il observa cet enfant qui, bien qu’il soit le sien, lui semblait parfois totalement inconnu. Qu’aimait-il faire ? A quoi jouait-il ? Combien de mots avait-il encore appris ? Dans quelques jours, Thomas aurait trois ans. Trois ans, pensa-t-il. J’ai un fils depuis trois ans mais je ne sais toujours pas ce que c’est qu’être un père. Je ne vis pas avec lui, je ne lui suis utile en rien. Je ne sais rien de lui, de ses peurs, de ses cauchemars, de ses joies non plus. Il me reconnait, bien sûr, et sans doute m’aime-t-il, comme tous les enfants. Mais il va grandir. Un jour, il comprendra que je n’ai été qu’un homme de passage dans la vie de sa mère. Peut-être me jugera-t-il lâche de ne pas avoir tout fait pour elle. Et pourtant… Si seulement elle avait dit oui ! Je pourrais les protéger, prendre soin d’eux… Réveille-toi, Etienne, se morigéna-t-il intérieurement, tu sais bien que c’est impossible. Tu n’es jamais là, comment pourrais-tu tenir tes promesses ? Il sourit à l’enfant qui lui renvoyait encore la balle en riant. Bientôt, Soline les appela à table. Le déjeuner fut calme, ponctué de petites phrases de Thomas cherchant à raconter ses histoires à son père. Et puis, comme il tombait de fatigue au moment du dessert, Etienne le prit dans ses bras et monta à sa chambre pour le coucher. L’enfant ne résista pas longtemps et se pelotonna bien vite contre son torse, nichant son visage au creux de son cou. Ayant retiré ses chaussures, il déposa un long baiser sur son front, remonta la couverture sur ses épaules et quitta la pièce sur la pointe des pieds, ayant promis d’être encore là à son réveil. En bas, Soline achevait de débarrasser la table. Elle lui offrit un café et ils s’assirent sur la terrasse pour le boire au soleil. Un long silence s’ensuivit. Puis elle parla, et le cœur d’Etienne se mit à battre plus vite, plus fort, de manière complètement désordonnée :

— J’ai rencontré quelqu’un, Etienne. Quelqu’un de bien. Il m’aime, et je crois que je l’aime aussi. Nous allons nous installer ensemble, très bientôt.

— Et Thomas ? s’enquit le jeune homme, la voix tremblante, les yeux rivés sur la tasse qu’il serrait entre ses doigts.

— Ils se sont déjà vus plusieurs fois, lui répondit-elle. Rémi l’aime beaucoup, et je crois que Thomas l’apprécie aussi. Il a du mal à comprendre, bien sûr. Mais il lui faut un équilibre… Tes visites, une fois de temps en temps, ce n’est plus possible.

Elle lui fermait définitivement la porte. Il en avait mal au cœur, mal au ventre, comme à chaque fois qu’il repensait à leur vie d’autrefois, comme à chaque fois qu’il revivait leur séparation. Au fond de lui, il avait eu envie d’y croire jusqu’au bout, et à présent, il se sentait vidé, épuisé par cet espoir déçu pour lequel il avait été prêt à tout quitter. Combien de fois lui avait-il dit qu’il la voulait, elle, et qu’il était prêt à lâcher la boîte pour elle ! Combien de fois lui avait-elle répondu qu’elle ne voulait plus de lui, qu’elle ne voulait pas le priver de sa passion… Aujourd’hui encore, elle creusait un fossé entre eux pour se protéger de lui.

— C’est mon fils, Soline. Tu ne peux pas m’empêcher de le voir. Je ne te le permettrai pas, murmura-t-il en plongeant ses yeux dans les siens.

— Ce n’est pas ce que je souhaite, Etienne, crois-moi, mais il est complètement perdu, là. Il vit seul avec moi, tu viens de temps en temps, et maintenant nous avons ce projet avec Rémi… Il faut que nous trouvions un équilibre, pour son bien.

— Quoi ? Un genre de garde alternée ? Tu sais bien que c’est impossible, soupira-t-il en se laissant aller contre le dossier de son fauteuil.

Soline ne répondit pas. Le silence se fit à nouveau. Etienne ferma les yeux. Quelque chose lui disait qu’elle allait l’achever, là, dans quelques instants. Il sentait qu’elle préparait ses mots, les choisissait avec soin. Yeux clos, dents serrées, il attendit que la sentence tombe. Et elle tomba. Et ce fut pire que tout ce qu’il avait pu envisager.

— Si nous nous marions, Rémi est prêt à adopter Thomas.

Abasourdi, Etienne laissa toutefois échapper un rire nerveux. Il serra et desserra ses poings à plusieurs reprises, sentant la colère prendre lentement possession de tout son être. Il eut l’impression qu’un ouragan le submergeait, le plongeant tout entier dans un enfer insupportable. Il s’embrasa. Comment avait-elle pu envisager cette option ? Comment avait-elle pu imaginer qu’il dirait oui ? Il ne pouvait nier qu’il était peu présent dans la vie de leur fils, mais enfin, il avait accepté de le reconnaître et de lui donner son nom tout en sachant qu’il ne pourrait sans doute jamais l’élever ! Par amour pour Soline, il avait déjà renoncé à son fils une première fois. Jamais il n’y consentirait à nouveau. Jamais ! Comme la jeune femme ne bougeait pas, il se redressa vivement et la fusilla du regard, un regard qu’il souhaitait froid, glacial, dur et brûlant tout à la fois.

— Moi vivant, jamais, tu m’entends ? Jamais personne n’adoptera mon fils, gronda-t-il. Je suis son père et je veille sur lui de mon mieux. Il n’a manqué de rien jusqu’à maintenant… C’est dingue ! Je ne comprends même pas que tu aies pu y penser, poursuivit-il en se frappant le front du plat de la main. Soline, putain, mais c’est MON fils. MON fils, répéta-t-il en enfonçant son index dans son thorax, le cœur battant, le regard toujours rivé au sien. Tu ne peux pas faire adopter MON fils par ce type, aussi bon et merveilleux soit-il !

— Alors il faut que nous trouvions une solution, murmura-t-elle simplement, se tenant toujours aussi droite face à lui, nullement impressionnée par la colère qui le secouait. 

— Moi je l’ai, ta solution. Ne l’épouse pas, c’est tout, claqua-t-il, bras croisés, en se renfonçant dans son fauteuil.

— Depuis quand décides-tu à ma place de ce qui est bon pour moi ? lui demanda-t-elle, soudain très pâle.

— Et depuis quand envisages-tu de me prendre mon fils ? renchérit-il, de plus en plus en colère en se redressant à nouveau.

— Notre fils, souligna-t-elle. C’est le nôtre, et c’est moi qui l’élève. Je ne pense pas que tu sois le mieux placé pour me dire ce que je dois faire.

— Il porte mon nom. Je te verse de l’argent pour lui. Soline, tout serait tellement plus simple si tu acceptais que nous vivions tous les trois ! s’exclama-t-il, exaspéré par leur discussion qui tournait en rond.

— Etienne, tu ne vas pas recommencer, soupira-t-elle en se massant le front. On en a déjà parlé des dizaines de fois, et je t’ai dit non. Je ne t’épouserai pas. Je ne t’aime pas, je ne t’ai jamais aimé, se défendit-elle en le fixant intensément.

— Tu as aimé Antoine, lui rappela le jeune homme en essayant de saisir ses mains agitées par l’énervement qui la gagnait à son tour.

— Jusqu’à ce que j’apprenne qu’il me mentait depuis un an ! hurla-t-elle en se levant pour s’écarter de lui et remettre de la distance entre eux. Un an, Etienne ! Tu m’as menti, baratinée pendant un an ! Et tu oses revenir me voir, encore et encore, pour me dire que tu m’aimes ? Et tu penses que je vais te croire ? Mais je… je ne sais même pas qui tu es vraiment ! Maintenant, ne peux-tu comprendre que je n’en peux plus d’être seule ? Rémi m’aime, il est prêt à m’épouser, à fonder un foyer avec moi, à offrir ce foyer solide et chaleureux à Thomas qui en a besoin, lui aussi. Toi, tu ne peux pas nous offrir ça.

— Qu’en sais-tu ? l’attaqua-t-il en se levant à son tour. Qu’en sais-tu ? Ne sais-tu pas, n’as-tu pas compris que moi aussi, je t’aime, Soline, et que pour toi, je suis prêt à quitter la boîte, à chercher un autre travail, n’importe quoi, pourvu que je puisse être avec toi et Thomas !

— Arrête, Etienne, le coupa-t-elle en levant les mains à hauteur de ses épaules, comme si elle refusait que les derniers mots qu’il avait prononcés la touchent. Tu sais très bien que je ne peux pas te demander de tout quitter pour nous. Tu aimes ton travail, tu ne serais pas heureux ailleurs. Nous ne serions pas heureux ensemble. Il y a trop de choses auxquelles nous devrions renoncer tous les deux.

— Qu’en sais-tu ? insista-t-il encore en s’approchant plus près d’elle.

— Ah ! Mais arrête avec tes questions et tes insinuations, tu me fatigues ! soupira-t-elle.

Il avait envie de la prendre par les épaules et de la secouer de toutes ses forces pour qu’elle arrête de nier les sentiments qui les liaient encore. Il avait envie de lui faire aussi mal qu’elle lui avait fait mal ces dernières années en le privant de son fils, et encore plus cet après-midi en lui proposant de faire adopter Thomas par le nouvel homme de sa vie. Les lèvres pincées et le regard plus noir que jamais, elle alla s’asseoir un peu plus loin, dans l’herbe, et se recroquevilla sur elle-même, calant son menton dans ses genoux repliés. Etienne l’y rejoignit et s’assit à ses côtés, bien décidé à ne pas la laisser échafauder de nouveaux plans pour le futur de leur enfant sans lui. Elle tressaillit mais ne chercha pas à s’écarter de lui. Longtemps, ils fixèrent leurs pieds sans échanger un mot. Etienne se sentait incapable de réfléchir. En fait, la pensée qu’un autre que lui allait bientôt partager sa vie le révoltait. Plus encore, l’idée que cet homme aurait un ascendant sur son fils et ferait preuve d’autorité à sa place le rendait fou. Comment avait-il pu se retrouver dans cette situation ? Cet homme, ce Rémi, s’il avait vraiment pris sa place dans le cœur de la jeune femme, comment avait-il fait ? Comment avait-il su se faire aimer d’elle, rendre son bonheur dépendant de lui, au point qu’elle envisage de l’épouser ? A coup sûr, s’il était à ce point merveilleux, il saurait sans aucun doute se faire aimer et respecter de Thomas parce qu’il vivrait avec lui, partagerait ses joies et ses peines, lui offrirait un cadre affectif sécurisant. Tout ce qu’il n’avait jamais pu faire et qu’il ne ferait jamais. Désespéré, Etienne tourna son regard vers Soline. Depuis combien de temps fréquentait-elle cet homme pour savoir qu’il était le bon ? Était-ce vraiment la fin de leur histoire ? Dédaignant son regard, la jeune femme poussa un profond soupir, se releva, épousseta son pantalon et planta ses yeux dans les siens :

— Si tu m’aimes vraiment, prouve-le, déclara-t-elle très calmement.

— Comment ? s’enquit-il en se levant à son tour, le cœur battant.

— En partant. En me rendant ma liberté.

Etienne tiqua et recula d’un pas. Il était pris au piège et elle avait raison. C’était une immense preuve d’amour que d’accepter le fait de ne plus être aimé d’elle en retour. Il hocha lentement la tête. Pour leur bien à tous les trois, il lui fallait définitivement renoncer aux deux êtres qu’il chérissait le plus au monde. Il en avait à nouveau mal au cœur et ne trouvait pas les mots pour lui dire à quel point ça lui coûtait d’accepter cette décision.

— Je ne demanderai pas à Rémi d’adopter Thomas, poursuivit Soline en le regardant droit dans les yeux, mais je ne renoncerai pas à lui pour autant. Je vais vivre avec lui, Etienne, et tu ne pourras plus venir comme tu le faisais jusqu’à maintenant. A toi de trouver une solution si tu veux que Thomas continue à te voir sans que cela bouleverse le quotidien que nous allons créer ensemble.

Elle semblait si sûre d’elle, si à l’aise. Il hocha à nouveau la tête. Qu’est-ce qu’elle croit ? pensa-t-il en lui rendant son regard, essayant de lire dans ses pensées, que je ne vais pas me battre pour continuer à le voir ? Je vais trouver un moyen, je DOIS trouver un moyen. Soline s’était tue. Au loin, le bruit d’un moteur se rapprochant se fit entendre. Un demi-sourire éclaira le visage fermé de la jeune femme et elle passa une main dans ses cheveux pour les remettre en ordre. Il lui sembla que tout son être frissonnait. Il suivit son regard et comprit. La voiture ralentissait. C’était donc Rémi qui arrivait. Que faire ? Rester ? Mettre un visage sur le nom de celui qui lui avait ravi son cœur et assister à leurs retrouvailles ? Il se secoua et se redressa. Pas question d’avoir l’air idiot face à lui ! Sans un mot, Soline se dirigea vers la route et il lui emboîta le pas.

— Va-t-en, Etienne, murmura-t-elle alors en lui indiquant sa propre voiture du menton.

— J’ai promis à Thomas d’être là à son réveil.

— Je lui dirai que tu as dû partir.

— Si tu commences à lui mentir…

— Son père a menti le premier, claqua-t-elle, le regard noir. Va-t-en, maintenant !

Déjà, le nouveau venu ouvrait sa portière. Peuh ! pensa Etienne en avisant l’homme vers lequel Soline s’était précipitée, je lui mets une tête ! Qu’est-ce qu’elle peut bien lui trouver ? Il est laid, il est gras, il a l’air d’un abruti fini ! Et c’est cet homme qui va élever mon fils ? Hors de question ! Le jeune homme afficha son plus beau sourire et se dirigea vers eux, faisant fi de la supplication muette de Soline dont le regard assassin lui labourait l’estomac.

— Etienne, je crois que Soline t’a demandé de partir, lança l’homme en faisant quelques pas vers lui.

— Il aurait été impoli de ma part de le faire sans t’avoir salué au préalable, lui répondit-il mielleusement en lui tendant la main.

Dédaignant sa main tendue, Rémi le fusilla du regard.

— Tu nous ennuies, reprit-il. Va-t-en ! Je doute que Thomas apprécie d’assister à une scène à son réveil.

Il a un sacré caractère, pensa le jeune homme, mais je ne me laisserai pas impressionner par sa grosse voix, encore moins par son regard qui semble lancer des éclairs.

— Tu n’as pas à penser à la place de mon fils, reprit-il en le dominant de toute sa hauteur. J’ai promis d’être là à son réveil et je tiendrai ma promesse.

— J’en doute. Rentre chez toi, maintenant. Et reviens lorsque tu auras les moyens de t’occuper de lui.

— Laisse-nous, Etienne, renchérit Soline en les rejoignant. S’il te plaît…

Tiens donc ! Elle le suppliait, à présent ! C’est le monde à l’envers, pensa le jeune homme. Elle doit savoir qu’il n’a aucune chance de me battre si on en vient aux mains et elle ne veut certainement pas que j’abîme sa figure, si flasque soit-elle. Il serra les poings. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui manquait d’envoyer son poing dans son nez pour se venger de l’humiliation qu’il lui infligeait. Ils se toisèrent un moment du regard, Soline frémissant entre eux. Un appel provenant de la maison brisa la tension électrique qui chargeait l’air entre eux. Thomas s’était réveillé.

— Va-t-en, siffla Soline entre ses dents en le poussant violemment vers sa voiture avant de remonter rapidement vers la maison, son chien de garde sur les talons.

Assommé, le jeune homme se lança à toute vitesse sur la route de Paris. Il savait que s’il hésitait un peu, il perdrait toute dignité. Il fallait fuir, fuir au plus vite. Il allait rentrer chez lui, s’y barricader, se soûler à mort et oublier que la femme de sa vie ne l’aimait plus et allait en épouser un autre.