Victoire

Chapitre 2 : Le retour d’Alma

22 février

Alma Langevin attrapa la poignée de sa valise, ajusta son énorme sac sur son dos, replaça pour la énième fois une mèche rebelle de ses cheveux auburn derrière son oreille pour dégager son front et se dirigea vers la sortie de l’aéroport. Malgré elle, la jeune femme ne put retenir un soupir en constatant qu’on n’était pas venu l’attendre. Elle se secoua intérieurement. Tu n’avais qu’à leur demander de venir, si tu y tenais tellement, pensa-t-elle en rejoignant les couloirs bondés du RER. Trop de monde, trop de bruit, trop d’odeurs désagréables. Bienvenue à Paname, se dit-elle encore. Elle se réfugia dans le fond d’un wagon, cala ses bagages à côté d’elle, enfonça ses écouteurs au fond de ses oreilles et se laissa emporter par la musique, tout le temps que dura le trajet. Elle l’écoutait encore lorsqu’elle parvint en bas de son immeuble, malgré les rappels incessants de son portable l’avertissant que sa batterie ne tiendrait plus longtemps. Balançant ses lourds bagages dans l’ascenseur, elle monta au deuxième étage, fouilla son sac à main à la recherche de ses clefs, pesta contre le fouillis qui y régnait alors qu’elle l’avait pourtant réarrangé dans l’avion, et ouvrit enfin la porte de l’appartement qu’elle partageait depuis deux ans avec Manon. L’étudiante à laquelle elle avait sous-loué sa chambre ces six derniers mois était partie dans le week-end et il n’y aurait donc personne pour gâcher ses retrouvailles avec sa colocataire. L’appartement était plongé dans la pénombre et le silence. Manon n’avait donc pas eu le courage de veiller et de l’attendre… Dépitée, Alma chercha l’interrupteur et la lumière se fit dans l’entrée.

— SURPRIIIIIIIIIIISE !

La jeune femme en resta bouche-bée. Apparaissant les uns après les autres de derrière les portes du salon où ils s’étaient cachés, tous ses amis riaient du tour qu’ils lui avaient joué, Manon la première. Elle n’eut pas le temps de se défaire de son manteau. Déjà, ils l’assaillaient, la prenaient dans leurs bras, l’embrassaient, et lui souhaitaient la bienvenue au pays à grands renforts de cris. Les larmes aux yeux, et bientôt les joues humides, elle passa de bras en bras dans un état second. Et elle se retrouva assise au milieu du canapé, une bière à la main, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Osanne avait passé un bras autour de ses épaules et la serrait contre elle. Alexis s’inquiétait de son voyage, lui demandait si elle avait eu des compagnons de vol sympas. Emmanuelle lui souriait. Pierre-Grégoire ne cessait de lui tendre à manger, arguant du fait qu’elle avait considérablement maigri chez les English et qu’il était temps de se remplumer un peu. Plus discrets, David et Maxence lui posaient quelques questions sur la fin de son stage. Et Manon, aux anges, dressait déjà la liste de toutes les choses qu’il fallait absolument qu’elles fassent toutes les deux pour rattraper ces longs mois l’une sans l’autre. Il n’y en avait qu’un qui manquait à l’appel. Toujours le même. Elle aurait voulu ne plus être affectée par lui. Elle s’était dit qu’après ces longs mois sans le voir, elle serait peut-être enfin guérie de ce qu’elle ressentait dans le plus grand secret pour lui. Peine perdue. Il n’était pas là, et elle réalisait à quel point il lui manquait. Focalisée sur son absence, elle avait du mal à se réjouir alors que tous les autres s’étaient pourtant réunis pour elle. Se grondant intérieurement, Alma sourit à Manon qui la sondait de ses yeux verts.

— Ne t’inquiète pas, murmura-t-elle, ça va. J’ai juste un peu de mal à atterrir…

— Ça te fait plaisir, alors ? s’enquit la brunette en s’asseyant près d’elle.

— Oui, beaucoup. Merci Manon ! Je savais que je pouvais compter sur toi pour m’éviter le blues du retour.

— Je suis si heureuse que tu sois là ! Candice était sympa, mais rien ne vaut ta présence ici !! Ta musique me manquait, et nos soirées papote aussi, renchérit la jeune fille, les yeux brillants.

Alma esquissa un nouveau sourire et saisit son portable qui vibrait avec insistance sur la table. C’était sa mère, il fallait qu’elle réponde. Elle s’excusa, s’éclipsa, traversa le couloir et entra dans sa chambre toute vide dont elle referma doucement la porte derrière elle. Lénaïg Langevin voulait simplement s’assurer qu’elle était bien rentrée et qu’elle profitait d’une douce soirée bien entourée. La jeune femme la rassura et lui affirma qu’ils étaient bien tous là, essayant de chasser l’absent de ses pensées. Satisfaite, elle s’en réjouit pour elle et lui demanda s’il était toujours question qu’elle vienne les voir le week-end suivant. Heureuse à l’idée de les retrouver et de se faire chouchouter un peu par les siens, Alma confirma et en profita pour prendre des nouvelles de ses deux petits frères.

— Ils ont hâte de te retrouver, tu penses bien ! lui répondit Lénaïg après lui avoir donné quelques détails sur la crise adolescente qui les guettait.

— Et… Et Pierre-Yves ? souffla enfin Alma en s’asseyant sur son lit.

— Il est près de moi, tu veux lui parler ?

— Oui !

Il y eut un bref silence, elle entendit nettement que le téléphone changeait de mains. Le cœur battant, elle attendit qu’il se manifeste.

— Alma ? s’enquit bientôt Pierre-Yves Langevin.

Voix grave et douce à la fois. Chaleureuse. Exprimant, à travers son simple prénom, toute la tendresse de celui qui avait pris la place d’un père absent et inconnu dans son cœur et dans sa vie entière. La jeune femme chassa une larme qui la gênait.

— Pi… Pierre-Yves, murmura-t-elle. P… Papa…

— Ma chérie, que se passe-t-il ? reprit l’homme. Tu as une toute petite voix. Ça ne va pas ?

— C’est rien, se ressaisit-elle, c’est juste que… ça me fait bizarre de t’entendre enfin !

— Nous t’attendons avec impatience, tu sais. J’ai hâte de te serrer dans mes bras !

— Moi aussi, Papa, moi aussi, j’ai hâte de vous retrouver.

— Retourne profiter de tes amis, nous aurons tout le temps de parler ce week-end. Je t’embrasse, Alma ! Ta mère aussi, d’ailleurs !

Alma raccrocha, abandonna son portable sur son lit et rejoignit ses amis en expirant bruyamment. La soirée se prolongea tard dans la nuit, et Manon tint à l’aider à faire son lit lorsqu’ils furent tous partis. Enfin seule, la jeune femme se coula entre ses draps propres et reprit son portable. Rien. Pas un seul message de sa part. Avait-il seulement retenu qu’elle rentrait ce soir ? Le cœur battant la chamade, les mains moites, elle tapa un message qu’elle effaça tout aussi vite. Se mordant nerveusement l’intérieur de la lèvre, elle recommença pour tout annuler à nouveau. Le cerveau en ébullition, le cœur en miettes, elle finit par abandonner, ne sachant même pas quoi lui dire. Le noir se fit dans sa petite chambre et elle se blottit sous sa couette en fermant les yeux. La joie qui l’habitait quelques heures plus tôt lorsqu’elle avait découvert la surprise qui lui était faite avait cédé la place à un abattement profond. Elle pensa à tous ces jeunes avec lesquels elle avait travaillé ces derniers mois et qu’elle avait laissés derrière elle un peu plus tôt dans la journée. Leurs noms, leurs visages, les parcours accidentés de chacun. Elle n’oublierait jamais ce que cette formidable expérience auprès de tous ces blessés par la vie lui avait apporté et appris. Revivant tous ces aurevoirs qui ne la laissaient pas indemne, Alma sombra dans un sommeil lourd, peuplé de rêves étranges où se mêlaient des voix, des visages et des odeurs gravés dans sa mémoire.

*

29 février

A peine sortie du train, Alma se précipita dans les bras ouverts de sa mère. Un peu en retrait, Pierre-Yves, Maël et Baptiste attendaient leur tour. La jeune femme se colla contre Lénaïg, nicha sa tête dans son cou, passa ses bras dans son dos. Maman… Qu’il était doux d’être enlacée par ces bras aimants et, dans cette douce étreinte, de ressentir tout l’amour de sa mère pour elle. Une mère qui n’avait pas pris une ride en six mois. Ses yeux noirs, semblables aux siens, brillaient toujours autant. Pas un seul fil d’argent ne courait dans ses cheveux auburn relevés en chignon. C’est à croire qu’elle ne vieillirait jamais… Elles rirent, toutes les deux, de se retrouver enfin. La mère et la fille se ressemblaient tellement que s’il n’y avait pas eu ce sourire apaisé et ce regard attendri par les années chez l’une, et cette tempête sous le front de l’autre, on aurait presque pu les confondre.

— Ma chérie, qu’est-ce que tu es belle ! s’exclama madame Langevin en saisissant tendrement son visage entre ses mains. Tu rayonnes !

— Ta mère a raison, renchérit Pierre-Yves en s’approchant.

— C’est de vous retrouver qui me rend si heureuse, frémit la jeune femme en se blottissant contre lui.

Très grand, large d’épaules, le torse solide, Pierre-Yves Langevin était le genre d’homme sur lequel on pouvait aisément s’appuyer et se reposer. Très calme, toujours souriant, d’un naturel enjoué, le visage, hâlé par le soleil et l’air marin, illuminé de deux yeux d’un brun orangé pétillant, le cheveu souple et châtain parsemé de gris par endroits, il aimait profondément ces deux bouts de femmes, comme il s’amusait à les appeler, qui lui avaient été confiées par la Providence. Il referma ses bras sur elle et la serra contre lui.

— Et nous ? On n’a pas le droit d’avoir un câlin ? s’exclamèrent alors les garçons d’une même voix, l’air moqueur.

— Mais siiii ! rit-elle en leur tendant les bras, tout sourire.

Maël et Baptiste étaient tous deux le portrait de leur père. De vrais Langevin, bâtis dans le roc. Maël avait cependant hérité des traits du visage plus doux de sa mère, tandis que son cadet se voyait attribuer son regard étoilé, à l’instar de sa sœur aînée. Sensiblement de la même taille, la voix déjà grave, ils la soulevèrent avec aisance en se moquant des cris de protestation qu’elle poussa, ses jambes battant le vide. Ils remontèrent de la gare, bras-dessus bras-dessous et arrivèrent bien vite devant la demeure familiale des Langevin. Depuis son mariage avec Pierre-Yves, Lénaïg était venue s’y installer. Elle qui n’avait connu que l’agitation nantaise durant sa courte existence avait tout de suite apprécié le calme des Moutiers en Retz, petit village coincé entre la mer et les marais, à quelques kilomètres de la Vendée. Ici, personne ne viendrait cracher dans son dos, elles seraient à l’abri des ragots et des potins, elle, et sa petite fille de presque dix ans dont le père n’avait pas eu le cran de rester. Derrière un petit portillon étroit, un jardinet encombré d’herbes et de fleurs précédait la maison. Un peu austère à l’extérieur avec ce lierre accroché à la façade, ses volets peints en vert foncé et sa toiture d’ardoise, elle était chaleureuse et doucement feutrée à l’intérieur. Trois marches, et on passait la porte. Un couloir un peu sombre desservait le salon à droite, qui s’ouvrait sur une vaste salle à manger face à un jardin ombragé et parfaitement entretenu. Les deux pièces avaient les murs unis et de larges poutres apparentes au plafond. Au fond, une petite cuisine complétait les pièces présentes dans cette partie du rez-de-chaussée. En poussant une porte ouverte sur le salon, on pénétrait dans le bureau de Pierre-Yves, puis dans la chambre qu’il partageait avec Lénaïg depuis plus de quinze ans, à présent. En revenant dans l’entrée, à gauche de la porte, un escalier de bois vieilli menait à l’étage où un long couloir, éclairé d’une unique fenêtre percée dans la toiture côté rue, desservait trois chambres et une salle de bain donnant toutes sur le jardin. Longtemps, Maël et Baptiste avaient partagé la même, au plus près de l’escalier, Alma dormant dans celle du fond. En grandissant, ils avaient voulu posséder chacun leur espace et Pierre-Yves avait donc transformé l’ancienne chambre d’amis en repaire pour le plus jeune de ses fils. Seule la salle de bain séparait désormais le monde des deux adolescents de celui de leur aînée. Alma retrouva sa chambre d’adolescente avec bonheur. Tout y était propre et bien rangé, les livres s’étalaient en ordre dans la bibliothèque, son grand lit était recouvert de ses draps préférés, et de nombreuses photos de familles et d’amis encombraient les murs sur lesquels elle avait peint elle-même toutes sortes d’oiseaux fantasmagoriques dont elle avait aimé s’entourer autrefois. C’est l’anniversaire d’Etienne, pensa-t-elle en croisant son visage sur une photo. Il faut que je l’appelle… Profitant d’un peu de répit après toutes ces embrassades, elle ferma la porte, saisit son portable en tremblant et chercha son nom dans ses contacts. Le cœur battant à se rompre, elle colla son téléphone à son oreille, les yeux rivés sur la fenêtre. Une sonnerie, puis deux. Il décrocha à la troisième.

— Alma ? s’exclama-t-il, parfaitement surpris.

— C’est moi, rit-elle doucement. Je… Je voulais te souhaiter un joyeux anniversaire ! C’est… rare de pouvoir le faire vraiment, enchaîna-t-elle, tremblante.

— Merci, c’est gentil d’y avoir pensé, fit-il sobrement.

Derrière lui, elle distingua des bruits de voix, des pas, des cris d’enfants.

— Je ne vais pas te déranger plus longtemps, tu n’es pas seul, reprit-elle courageusement parce qu’il ne disait rien, le bougre !

— Je suis en vacances chez mes parents pour une quinzaine de jours. Toute la smala est au complet, ça fait un peu de monde, en effet.

— Ah, d’accord… Alors, euh… Bonne journée, et euh… Profite bien des tiens !

— Merci. Tu es bien rentrée, toi ?

— Oui oui, mardi. Et je suis aussi chez mes… Enfin, chez moi.

— Ah. Alma, je te rappelle, mon neveu essaye de grimper sur une jardinière de Maman, il va se casser la figure, cet idiot !

Il raccrocha tout aussi sec. Son téléphone à la main, la jeune femme soupira. Elle l’envoya promener sur son lit, traversa sa chambre, revint sur ses pas, croisa les bras, les décroisa, soupira encore et finalement, frappa du poing contre l’encadrement de la fenêtre. L’entendre n’avait fait qu’accroître le malaise grandissant qui obstruait son cœur depuis qu’elle avait constaté à quel point son absence lui pesait, le soir de son retour. Elle jura entre ses dents serrées, secoua la tête et descendit rejoindre les siens. Hors de question de se laisser abattre par ce bougre d’animal aveugle et dénué de sentiments humains. D’autant plus qu’ici, pas plus qu’ailleurs, personne n’avait jamais entendu parler de lui et il était hors de question que cela change.

*

Yeux clos, Alma cherchait le sommeil. Au loin, elle entendait nettement les vagues agitées sur la plage. Le vent frappait ses volets. La tempête faisait rage, comme souvent à cette période de l’année. Sensible aux éléments déchaînés, il lui était impossible de dormir, tout son corps luttait pour pouvoir en profiter le plus longtemps possible. Vive les tempêtes ! Elle se redressa, alluma la lumière et traversa sa chambre pour ouvrir la malle posée sous la fenêtre. Elle y récupéra deux gros cahiers, revint se pelotonner sous sa couette épaisse et ouvrit le premier. De son écriture maladroite, la petite fille qu’elle était à l’époque avait tout consigné ou presque pendant des années… Elle tourna rapidement quelques pages et se retrouva bientôt plongée au milieu des premiers mois de l’année 2005.

10 avril. Aujourd’hui, Maman est venue me voir avec un grand sourire pendant que je jouais. Elle a fermé la porte de la chambre et elle s’est assise près de moi. Elle m’a dit qu’elle avait quelque chose à m’annoncer. J’ai posé ma poupée et je l’ai regardée. Elle n’arrêtait pas de sourire. Elle m’a dit que notre vie allait changer, qu’on allait quitter Bon-Papa et Bonne-Maman, et Nantes, et l’appartement. On va aller vivre dans une maison au bord de la mer avec un monsieur qu’elle a rencontré il y a longtemps et qui l’aime beaucoup. Il s’appelle Pierre-Yves, et moi aussi je vais le rencontrer bientôt. Il va épouser ma Maman. Je sais pas trop ce que ça veut dire, mais Maman a l’air heureuse alors je suis heureuse pour elle.

13 avril. J’ai rencontré Pierre-Yves. Il est très beau et il est très gentil. C’est le Papa de mes rêves. Il m’a prise sur ses genoux, il m’a posé plein de questions, il m’a dit qu’il était heureux parce qu’en plus d’épouser ma Maman, il gagnait une petite fille. Il regardait Maman avec des yeux comme dans les films. On aurait pu en faire sortir des cœurs. Ça se voit qu’il l’aime. Moi je veux bien qu’il soit mon Papa puisqu’il aime Maman.

18 avril. Aujourd’hui avec Maman on a pris le train pour aller voir la maison de Pierre-Yves. Elle fait peur, on dirait un peu une maison hantée. Mais elle est grande, et j’aurai ma chambre pour moi toute seule, une belle chambre avec plein de lumière qui donne sur le jardin. La plage est tout près. On a visité le village aussi, il nous a montré son bureau. Maman a dit qu’il est notaire. Je sais pas ce que ça veut dire mais il a un beau bureau.

28 avril. Pierre-Yves m’a demandé si ça me ferait plaisir de m’appeler Alma Langevin, et plus Alma Trevellho. C’est joli Alma Langevin, j’aime bien. On se moquera plus de moi en disant que je fais du vélo qui tombe dans l’eau ! J’ai dit oui. Maman a dit que ça voulait dire qu’à partir de leur mariage, il sera mon Papa. Je pourrai même l’appeler comme ça ! Je vais enfin avoir un Papa, moi aussi, comme tout le monde !

15 mai. Hier Papa et Maman se sont mariés. C’était une belle fête ! Ils ont signé plein de papiers, ils se sont fait de bisous comme dans les films, on a fait des photos, on a mangé plein de gâteaux et on a même dansé. Y avait des gens que je connaissais pas. Je crois que Bon-Papa et Bonne-Maman ont pleuré un peu. Moi j’étais la reine de la fête, c’est mon nouveau grand-père qui l’a dit. Je reste encore un peu à Nantes, parce qu’ils sont partis en voyage au soleil. A l’école, personne n’est venu me voir pour me dire que j’avais une belle robe alors qu’hier tout le monde a dit qu’elle était belle. J’ai hâte de changer d’école !

8 juin. Papa et Maman sont rentrés. Ils sont tout bronzés et ils sourient tout le temps. C’est bizarre, Maman ne m’a pas serrée très longtemps dans ses bras. Mon nouveau Papa m’a fait l’avion dans le salon. Il m’a demandé comment j’allais, si j’étais prête à déménager. Je me suis blottie dans ses bras. Je veux plus qu’ils me quittent, c’était trop dur sans eux. Il a dit que maintenant on était une famille et qu’on s’aimerait toujours.

30 juin. Voilà, on est dans ma nouvelle maison, maintenant. Maman y habite depuis son retour de voyage, mais moi je devais finir l’école à Nantes alors je les voyais juste le mercredi et le week-end. Ma chambre est belle, j’ai plein de nouveaux jeux, et des livres, et un vrai bureau avec une chaise de grande. Dans mon lit, il y a de la place pour tous mes doudous et même ma poupée. Papa a accroché une guirlande qui fait de la lumière au-dessus de ma tête pour que je rêve des étoiles.

10 juillet. On va partir en vacances ! C’est la première fois que je vais prendre l’avion. Papa nous emmène dans un pays qu’il aime beaucoup, ça s’appelle le Portugal. Il y a vécu quelques années quand il ne nous connaissait pas. Il paraît que c’est très beau. On va y vivre quinze jours, ça veut dire deux semaines. On pourra se baigner tous les jours, et on verra plein de trucs qu’on voit pas en France. Ça va être trop bien d’être rien que nous ! Et comme ça, pour une fois, j’aurai des choses à raconter de mes grandes vacances à la maîtresse.

4 août. Pour mon anniversaire, on a fait une super fête avec toute ma nouvelle famille. Il y avait des cousins que je connais pas encore, tout le monde m’a fait des cadeaux, et Maman avait cuisiné un super bon gâteau au chocolat sur lequel il y avait 10 bougies. Papa pleurait presque quand je les ai soufflées ! Moi j’avais le cœur tout chaud, tout gonflé, et le ventre qui allait exploser tellement j’étais heureuse !

2 septembre. Je rentre en CM2 dans la petite école des Moutiers. Papa m’emmène à l’école, ce matin, pour la première fois. Il va me donner la main, il l’a promis.

5 septembre. J’ai bien regardé les papas de mes nouvelles amies. C’est moi qui ai le plus beau ! Il m’appelle « ma princesse » et il me donne la main. Je monte sur les petites buttes du trottoir et il m’aide pour que je ne tombe pas. Ce soir on est allés goûter sur la plage et il m’a appris comment on fait des ricochets.

12 septembre. Papa a proposé de m’inscrire à la danse. J’en rêvais ! Maman a dit oui, j’étais aux anges ! Moi aussi, je vais pouvoir danser comme les petites ballerines, maintenant. On va aller acheter mes affaires ce week-end. Je n’en peux plus de joie !

20 septembre. J’ai eu mon premier cours de danse. Maman m’a accompagnée parce que je tremblais un peu. Il y a Sophie, qui est dans ma classe, qui est là aussi. On a suivi les mouvements de la maîtresse et elle nous a félicitées.

21 septembre. Cette nuit, j’ai rêvé que je dansais à l’opéra devant tout le monde !

14 octobre. Maman sourit tout le temps. Papa l’embrasse beaucoup. Il se passe quelque chose, mais je ne sais pas ce que c’est. Ils se regardent, et parfois il pose sa main sur son ventre et alors ils rient, et moi je n’existe plus. Qu’est-ce qui se passe ? Est-ce que c’est parce que j’ai raté mon évaluation de géométrie ce matin ?

17 octobre. Ce soir, Papa m’a pris sur ses genoux après le dîner. Il m’a dit que j’étais sa fille chérie et que ça ne changerait jamais. Qu’avec Maman, on était les deux plus belles surprises de toute sa vie. Moi je suis la plus heureuse de toutes les filles du monde quand je suis dans ses bras.

18 octobre. Maman est venue me voir pendant que je faisais mes devoirs. Elle a relu mon travail en souriant, et elle gardait sa main sur son ventre. Je lui ai demandé si ça lui faisait mal. Elle a dit non. Elle a dit qu’elle avait une surprise. J’ai posé mon stylo. Dans quelques mois, je vais avoir un petit frère ou une petite sœur…

20 octobre. J’ai bien réfléchi. Je crois que je suis pas très heureuse de la surprise de Maman. J’aurais préféré un nouveau voyage tous les trois, ou que Papa puisse revenir me chercher à l’école, comme au début de l’année. Elle a dit qu’il a beaucoup de travail en ce moment.

3 décembre. Ce sera un petit frère. Il va naître en avril. Papa est fou de joie. Maman commence à avoir un gros ventre et elle est fatiguée. Elle s’occupe moins de moi. Hier je suis rentrée toute seule de l’école…

Alma referma le cahier après en avoir caressé les feuillets d’une main tremblante. Inconsciemment, à l’époque, elle avait pensé qu’après avoir vécu quelques mois de bonheur absolu en profitant de l’amour inconditionnel de sa mère et de ce père tombé du ciel, elle n’avait plus suffi à les combler. Pour être heureux, il fallait que Pierre-Yves et sa mère aient un autre enfant qu’elle. Et Maël était né, et à peine un an après lui, Baptiste était arrivé à son tour. A la maison, ça criait, ça pleurait. Oh, bien sûr, elle avait été heureuse d’accueillir ces deux petits frères et elle les avait aimés de tout son cœur de grande sœur, les cajolant à tout bout de champ, leur racontant les histoires que Pierre-Yves inventait pour elle, fredonnant des berceuses au-dessus de leurs berceaux, poussant fièrement leur poussette lorsqu’ils se promenaient en famille au bord de la mer. Mais il n’y en avait que pour eux. Elle peinait à se concentrer sur ses devoirs. Pierre-Yves était fatigué, sa mère aussi. Ils passaient moins de temps avec elle. Alma se recroquevilla sur elle-même, les bras autour de ses jambes, le menton dans les genoux. Son ventre lui faisait terriblement mal lorsqu’elle se revoyait, seule, à l’arrêt de bus le matin, grelottant dans la nuit. Elle n’avait plus d’amis. Au collège, elle était la « bizarre », celle qui préfère lire plutôt que de rigoler avec les autres. Celle qui pleure facilement pour une broutille. Celle qui a toujours des bonnes notes. Celle qui n’a jamais le dernier pull à la mode parce que la mode ne lui disait rien et qu’il n’y avait pas beaucoup de magasins autour des Moutiers. N’en pouvant plus d’être transparente, Alma s’était rebellée au milieu de son année de troisième. Avisant un groupe d’ados de sa classe qui fumaient devant l’établissement à la sortie des cours, elle s’était approchée et avait courageusement demandé à partager leur cigarette. On lui en avait tendu une en l’observant d’un air narquois. Et comme elle avait fièrement relevé la tête après en avoir envoyé la première bouffée vers le ciel, elle avait enfin commencé à exister autrement que comme la « petite coincée ». Ils l’avaient conviée à leurs premières soirées, à ces premières booms d’ados qu’aucun adulte ne surveillait vraiment. Ses parents étaient heureux qu’elle se fasse des amis et ils l’encourageaient dans cette voie. Si seulement ils avaient su à quoi ressemblaient ces soirées auxquelles ils la déposaient en souriant. Si seulement ils avaient vu dans quel état elle était raccompagnée, surtout ! En y repensant, Alma ne parvenait pas à comprendre comment elle avait pu se laisser entraîner dans leurs délires. Elle avait voulu appartenir à leur groupe et pour ce faire, elle avait sans doute renié la part d’elle-même qui la représentait le plus. Après… Tout n’avait plus été que cauchemars, mensonges et dissimulation pour que surtout, surtout, personne ne se rende compte qu’elle était en train de sombrer. Affichant un sourire rayonnant, elle pleurait intérieurement sur ses rêves brisés d’indépendance et de pureté. Un immense besoin d’être reconnue et aimée telle qu’elle était lui vrillait le cœur. Au Lycée, à chaque fois qu’elle pensait avoir trouvé celui qui comblerait enfin ses désirs, il finissait par se lasser d’elle et l’abandonner à ses chimères. Alors elle s’évadait, par la danse, le dessin, et d’autres drogues moins douces qui lui permettaient de se sentir, pour un temps au moins, plus légère, plus libre, plus heureuse. Prostrée, la jeune femme envoya les carnets sur le sol et se pelotonna sous ses draps en pleurant amèrement. C’était toujours pareil. Le temps avait beau passer et les blessures cicatriser, elle souffrait chaque fois qu’elle y repensait. Et cet imbécile qui n’avait pas rappelé…