Victoire

Chapitre 1 : Le retour d’Etienne

28 février

Assis bien au fond de son fauteuil, le menton appuyé dans la main et les yeux rivés sur la fenêtre, Etienne regardait le paysage défiler. La campagne bretonne était pelée par l’hiver. Les arbres avaient perdu leurs dernières feuilles et leurs branches s’étiraient vers le ciel gris blanc, les champs semblaient s’être endormis, recouverts de givre, et il n’y avait pas âme qui vive sur les chemins bordant la voie ferrée. Le jeune homme soupira et se laissa aller contre le dossier de son siège. Sur ses genoux, le livre ouvert manqua de tomber sur le sol et il le rattrapa d’un geste vif, ce qui fit sursauter son voisin. Il s’excusa, tenta de retrouver la phrase à laquelle il s’était arrêté mais son esprit était ailleurs. Perdu quelque part dans un désert. Ou dans un dédale d’étroites ruelles. Peut-être même sur une plage ou bien au sommet d’une montagne. Il ne savait plus très bien. Et pour être tout à fait honnête avec lui-même, il ignorait ce qui l’avait poussé à mettre quelques affaires dans un sac, foncer à Montparnasse et prendre le premier train pour Vannes quelques heures plus tôt. Son appartement parisien pourtant spacieux lui avait soudain semblé très petit, sans âme. Il avait eu l’impression d’étouffer et avait fui. A présent, prisonnier de ce train qui avalait les kilomètres à une vitesse folle, il se demandait comment il allait justifier son arrivée impromptue chez ses parents. Cette année encore, il avait été absent pour les fêtes de Noël qui réunissaient toute la famille Le Kerbihan le soir du réveillon. Il n’avait pas donné signe de vie non plus au moment du Nouvel An, obnubilé par sa mission. Etienne soupira en se massant le front. Ses liens avec les membres de sa famille s’étaient distendus les uns après les autres ces dix dernières années. D’abord, il avait violemment rejeté l’autorité paternelle au moment de son adolescence, souffrant du fait que son père l’oblige à entrer au Lycée Militaire de Saint-Cyr l’Ecole parce que c’était une tradition familiale et que ses aînés y étaient passés avant lui. L’adolescent qu’il était à l’époque ne se destinait pas à une carrière militaire comme tous les hommes de sa famille. Il rêvait de voyage, il voulait apprendre à parler les langues du monde entier, il voulait connaître les codes de toutes les sociétés pour se fondre dans n’importe laquelle sans jamais avoir l’air idiot ou ignorant. Il avait tenu tête à Hugues Le Kerbihan l’année de son bac, n’avait formulé aucun vœu pour intégrer une prépa militaire, et avait postulé pour une double Licence de Langues Etrangères Appliquées. Ensuite, ayant obtenu une bourse, il était parti terminer sa Licence à Londres et à son retour, devenu bilingue grâce aux nombreux petits boulots qu’il avait cumulés sur place, il avait pu entrer à l’ESIT afin de se former au métier d’interprète. Enfin, discret, ambitieux et fin stratège, doté d’une excellente mémoire et d’une très bonne capacité d’analyse, il s’était ouvert les portes d’un monde dont il n’avait jamais osé rêver et dans lequel il évoluait depuis presque six ans, à présent. Le TGV ralentit et le jeune homme réalisa qu’il était arrivé à destination. Rassemblant ses affaires, il enfila son blouson et se glissa dans la file des passagers qui attendaient de pouvoir récupérer leurs bagages. Au bout du quai, un vieil homme aux cheveux blancs, coiffé d’une casquette de marin et engoncé dans un vieux caban bleu marine élimé par les années attira son regard. Il ne put retenir un sourire en reconnaissant son grand-père, les mains enfoncées au fond de ses poches, le dos bien trop cambré, la pipe coincée entre les lèvres. Il ne changerait jamais ! Chargeant son sac sur son épaule, il le rejoignit.

— Papilyves, qu’est-ce que tu fais là ? s’exclama-t-il.

— Ah, Etienne ! J’étais à Vannes quand j’ai reçu ton message, je me suis dit que j’allais venir t’attendre ici. Ta grand-mère m’a mis à la porte pour la journée, ‘paraît que je l’ennuie quand elle fait son ménage. Ma parole, tu as encore grandi ? Allez, viens, on sort de là, c’est trop bruyant pour mes vieilles oreilles. Et puis, tu offriras bien un café à ton vieux grand-père ?

Etienne acquiesça en riant et le suivit à l’extérieur. Tandis qu’ils marchaient d’un bon pas vers le café préféré du vieil homme, le garçon se remémora le jour où il avait compris qu’il avait trouvé un allié en la personne d’Yves Le Kerbihan, son grand-père paternel. Il devait avoir quinze ans. Une fois de plus, il s’était violemment disputé avec son père. Hugues lui avait encore fait comprendre qu’il n’était qu’un bon à rien, qu’on ne faisait pas d’une passion un métier et que les langues ne lui serviraient à rien dans l’armée. De rage, il avait enfourché son vélo et pédalé à toute allure vers le port de La Trinité, là où mouillait La Goélette, le voilier familial. Il avait défait les amarres, lancé le moteur, et s’était résolument engagé dans le chenal, bien décidé à lui prouver qu’il n’avait pas besoin de faire des études pour pouvoir conduire un bateau. Etienne n’était pas idiot, il savait qu’il y avait une radio à bord, et que le gardien du port ne pourrait pas passer à côté de son départ. Mais, rendu fou par la colère injustifiée de son père, il était prêt à tout, quitte à se mettre en danger. Lorsque son grand-père était apparu sur le pont, alors qu’il naviguait difficilement depuis une demi-heure dans des eaux troubles et agitées, il n’avait pu s’empêcher de soupirer de soulagement. Yves Le Kerbihan n’avait pas dit un mot. Il n’avait jamais su par quel miracle le vieil homme s’était trouvé sur son bateau au moment où la folie lui avait fait perdre la tête. Son grand-père lui avait tendu un gros pull de laine, un gilet de sauvetage et une casquette, et il s’était saisi de la barre, le temps de redresser l’embarcation.

— Regarde, et apprends, avait-il asséné au garçon.

Etienne avait hoché la tête. Il n’avait pas quitté des yeux les mains du vieil homme courant et se crispant sur la barre, il l’avait vu choquer puis border les voiles, et faire tout cela avec un calme absolu. Le regard vif, alerte malgré son âge avancé, Yves Le Kerbihan avait traversé la baie de Quiberon sous le regard médusé de son petit-fils qui n’avait rien perdu de ses mouvements pour diriger son bateau comme il le souhaitait, ni des changements de bords du voilier. Ils avaient jeté l’ancre au large de la pointe de Quiberon et étaient descendus dans la cabine pour se réchauffer. Là, ayant avalé son café, le vieil homme avait plongé son regard bleu dans le sien. Les mêmes yeux, certes, un trait dont tous les Le Kerbihan avaient hérité depuis de nombreuses générations, mais pas le même regard. Une eau paisible chez Yves, une tempête indescriptible chez Etienne. Le regard d’un homme qui est en paix avec lui-même, fier de ce qu’il a accompli, face à celui d’un adolescent perdu, bataillant avec la colère, le doute et la peur, oscillant entre raison et passion. Etienne se souvenait très bien de cet échange silencieux. Il avait compris tant de choses, ce soir-là. Son grand-père était devenu son allié. Sans un mot, d’un seul regard, il avait su l’apaiser, le rassurer, le réconforter. Il ne l’avait pas jugé, il ne l’avait pas non plus sermonné pour son inconscience. Mais au retour, il lui avait tendu la barre et s’était assis en face de lui, bras croisés, pour voir ce dont il était capable. Et ils étaient rentrés au port. Il ne lui avait offert son aide que pour la manœuvre finale, lorsqu’il avait fallu amarrer le voilier à son ponton. Puis ils avaient fait rentrer le vélo du garçon dans le coffre de la vieille Peugeot et repris la route de Kerbihan.

— Je ne dirai rien à ton père, avait murmuré Yves Le Kerbihan en s’engageant dans l’allée menant au manoir. Je vais t’apprendre à piloter mon voilier. Bientôt, tu pourras sortir seul. Mais je veux que cette expérience te serve de leçon pour l’avenir, Etienne, que tu comprennes qu’une telle colère ne sert à rien. Tu aurais pu te tuer, ce soir, si je n’avais pas été là. J’espère que tu en as pris conscience.

— Mais, c’est Papa qui…

— Ton père a toujours été en colère, Etienne. Cette colère n’est pas dirigée contre toi mais contre lui-même. De ses trois fils, tu es celui qui lui ressemble le plus, tu sais, contrairement à ce qu’il te laisse croire. Il se retrouve en toi, et c’est ça qui lui est insupportable. Parce que lui, il n’a pas su s’imposer comme tu le fais, il ne s’est pas autorisé à vivre autre chose que la voie qui lui était proposée par notre famille. Il s’est cru destiné à être marin. Il est excellent dans ce qu’il fait, et je ne doute pas qu’il soit heureux dans la marine. Mais peut-être aurait-il pu être encore plus heureux en choisissant une autre voie, comme celle que tu souhaites suivre, toi. Ne te laisse pas dicter ta conduite, Etienne. Poursuis ta route comme tu l’entends. Et moi, je te soutiendrai jusqu’au bout.

Au souvenir de cette discussion, Etienne ne put s’empêcher de sourire. Depuis ce soir-là, il avait conclu une alliance avec son grand-père. Yves Le Kerbihan l’avait effectivement soutenu dans ses décisions, lui apportant son aide et se rendant présent lorsque l’adolescent qu’il avait été, puis le jeune homme qu’il était devenu en avait exprimé le besoin. La colère de son père avait fini par passer lorsqu’il avait compris qu’Etienne ne cèderait pas face à ses menaces. Mais le jeune homme n’avait jamais réussi à renouer un lien de confiance avec lui. Sa confiance, il l’avait donnée à son grand-père qui, sans jamais hausser le ton, avait su lui imposer son autorité, le secouer aux moments opportuns et le pousser hors de ses retranchements. A présent, assis l’un en face de l’autre, un café fumant entre les mains, les deux hommes se regardaient en souriant. Yves Le Kerbihan semblait heureux, satisfait, même, face au jeune homme qu’il retrouvait. Plus de tempête dans le regard, plus de pli soucieux au front, plus de tension dans le menton. Une eau paisible et tranquille au fond des yeux, un demi-sourire au coin des lèvres, Etienne affichait un visage détendu. Fatigué, certes, mais détendu. De larges épaules, des bras solides, un torse puissant et des jambes capables de courir des kilomètres sans montrer un seul signe de faiblesse, voilà ce qu’il avait gagné à force d’entraînements au cours de ces dernières années. Ces intenses séances de sport avaient eu raison de sa colère et de tout le ressentiment qu’il avait porté en lui depuis l’enfance. Sa tête ne ressassait plus sans cesse tout ce fouillis indescriptible. Il s’était redressé, il avait accepté d’avoir souffert, accepté que cette souffrance appartienne au passé, et il avait choisi d’avancer. Aujourd’hui, il pouvait dire avec fierté qu’il était heureux. Sa vie à Paris était partagée entre de longues journées à la boîte, des heures de sport régulières, des soirées en compagnie de ses amis, et quelques filatures au besoin. De temps à autre, il disparaissait pour une durée plus ou moins longue. Il justifiait ses absences par des déplacements professionnels. Qui aurait pu mettre sa parole en doute ? Un interprète voyage effectivement beaucoup. Interprète pour le Ministère des Affaires Etrangères… il n’aurait pas pu rêver mieux comme couverture ! Parfois, il en riait, se moquant un peu de la crédulité de ses amis. Mais depuis tout petit, il avait aimé se réfugier derrière ses secrets, s’enfermant dans la solitude de son monde intérieur pendant des journées entières. Et même s’il avait réussi à se faire de vrais amis à son arrivée à Paris, il sélectionnait avec soin les choses qu’il leur racontait et leur confiait, ne pouvant se résoudre à être comme ces gens dans lesquels on peut lire comme dans un livre ouvert. Il avait besoin de conserver son espace, son petit monde, ses petits secrets. On lui reprochait d’être une énigme ambulante mais au fond de lui, que cette image lui colle à la peau depuis dix ans, ça lui plaisait bien. Son grand-père regretta qu’il soit toujours aussi insaisissable voire même inatteignable, et il haussa les épaules en passant distraitement une main dans ses boucles brunes.

— Et Thomas ? osa-t-il enfin.

Etienne avait senti la question arriver. Ayant passé en revue tous les autres aspects de sa vie, il fallait bien qu’ils en arrivent à celui-ci. Il prit une profonde inspiration, le visage incliné vers la tasse désormais vide qu’il faisait rouler entre ses doigts. Thomas… Petit bonhomme haut comme trois pommes, aussi brun que son père et doté des très beaux yeux en amande couleur noisette de sa mère. Vif, espiègle, et bêtiseur comme on en fait peu. Sa plus grande fierté et son plus grand regret à la fois. L’enfant d’une jeune fille qu’il avait cru pouvoir aimer jusqu’à la mort mais qui n’avait pas supporté d’apprendre qui il était vraiment. Lorsqu’il avait enfin osé lui dire la vérité sur leur rencontre et sur ses nombreuses absences depuis, il était trop tard et leur enfant grandissait déjà dans le secret de son ventre. Pour Soline, il avait été hors de question de s’en séparer. Pour autant, lorsqu’il lui avait proposé qu’ils construisent un foyer pour entourer ce bébé inattendu, elle avait refusé tout net. Elle l’élèverait seule, mais au moins elle le préserverait du monde de fou dans lequel évoluait son père. Etienne s’était plié à ses conditions. Il avait reconnu Thomas et lui avait donné son nom. Les premiers mois, Soline était restée à Paris et il avait pu voir son fils grandir semaine après semaine. Et puis, un peu avant qu’il fête son premier anniversaire, il avait été choisi pour une mission plus longue de laquelle il n’était rentré qu’au bout de quinze mois. Entre temps, Soline avait déménagé, le privant de la joie de voir son fils quand bon lui semblait. Durant son absence, Thomas avait eu deux ans. Il avait oublié son visage et sa voix, et lorsqu’il avait enfin pu le revoir, qu’il s’était accroupi pour se mettre à sa hauteur et lui avait tendu les bras, l’enfant s’était réfugié dans les jambes de sa mère en hurlant. A force de se revoir, et parce que Soline lui parlait malgré tout de lui, il avait réussi à renouer un lien avec son fils qui fêterait ses trois ans dans quelques semaines. Il lui ressemblait beaucoup, bien qu’ils n’aient jamais vécu sous le même toit. Il avait déjà ce demi-sourire au coin des lèvres et ce regard enjôleur qui avaient fait fondre Soline. Il enchaînait les bêtises, allant jusqu’à grimper sur le plan de travail de la cuisine de la jeune femme pour attraper quelque chose qu’il voulait dans un placard, ou encore prendre un bain tout habillé avec ses doudous en oubliant d’arrêter le robinet. Soline s’en plaignait auprès de lui lorsqu’ils se voyaient, se lamentant sur l’absence d’un homme dans la vie de leur fils. Plusieurs fois, il avait renouvelé sa proposition de bâtir ce foyer, pour Thomas, pour son bien. A chaque fois, elle avait refusé. Elle ne l’aimait plus, elle ne voulait plus de lui, de sa vie de fou, de ses secrets, de ses mensonges, de tout ce que vivre avec un homme de la boîte impliquait. Etienne soupirait, ébouriffait les boucles brunes de son fils, assis sur ses genoux, lui faisait promettre d’être bien sage avec sa Maman jusqu’à son retour, et s’en allait, le cœur lourd. Lui qui avait tant de mal à exprimer ce qu’il ressentait, tant de mal à être certain, justement, que ses émotions ne le trompaient pas, il avait l’impression de s’être saigné à blanc pour Soline. Certes, les circonstances de leur première rencontre n’étaient pas dues au hasard mais bien à la boîte et à ce fichu test qu’il avait dû passer lors de ses derniers entraînements avant d’intégrer définitivement le corps des agents secrets français. Bien malgré lui, il était tombé fou amoureux de la jeune fille qu’il avait dû accoster dans la rue, un soir du mois de juillet, dans le seul but de se faire offrir un verre. Ils s’étaient revus à plusieurs reprises au cours de l’été qui avait suivi, et Etienne n’avait pas mesuré l’ampleur de ses sentiments pour Soline jusqu’à ce qu’elle l’invite à boire un dernier verre, un soir, et qu’il ne la quitte qu’au petit matin, le cœur en fête après qu’elle lui ait fait promettre de revenir une fois sa journée terminée. Quelle imprudence ! Elle ne connaissait même pas son vrai nom… Bien que Soline soit tombée amoureuse d’Antoine, qu’elle surnommait tendrement « l’interprète à lunettes » lorsqu’elle parlait de lui, ce n’était pas le personnage d’Antoine, créé de toutes pièces par Etienne pour agir en toute discrétion lorsqu’il se trouvait à Paris, qui était tombé amoureux de Soline, mais bien le jeune homme caché derrière le masque. Alors qu’il lui cachait sa véritable identité et son vrai métier, la jeune fille s’était attachée à lui et lui à elle. Ce qui, au départ, était un simple jeu, une distraction pour occuper ses longues soirées, était petit à petit devenu sa raison de vivre, son oxygène. Il s’était perdu dans les profondeurs de ses sentiments pour elle, jusqu’à ce qu’elle découvre la vérité, alors même qu’elle allait lui annoncer qu’ils attendaient un bébé. Soline n’avait pas supporté d’apprendre qu’il lui avait menti pendant près d’un an. Elle avait eu l’impression qu’il s’était moqué d’elle depuis le début. Elle avait même remis en doute ses sentiments, allant jusqu’à lui demander s’il avait une autre femme qu’elle dans sa vie. Une autre femme… Comment aurait-il pu en aimer une autre qu’elle, alors qu’il aurait pu renoncer à son avenir à la boîte pour elle ? Il n’y avait rien eu à faire. Ils s’étaient séparés à coups de cris et de larmes. Et Soline était partie… Etienne avait souffert de ce rejet violent et sans appel. Depuis, il s’était barricadé à l’intérieur de lui-même et s’était isolé de ses proches, famille comme amis. Il avait eu besoin de se retrouver seul face à lui-même et à ce déluge de sentiments qui lui avaient presque fait perdre la tête. Pour s’en sortir, il s’était encore plus impliqué dans son travail, s’était perdu dans de nouvelles recherches. Des dizaines de livres étaient venus agrandir sa bibliothèque qui croulait déjà sous leur nombre impressionnant. Qu’à cela ne tienne, il les avait empilés un peu partout dans son salon après les avoir dévorés. Quelques post-it marquaient les pages qui l’avaient le plus intéressé. Ce qu’il voulait retenir avait trouvé place sur les feuillets d’un vieux carnet qui ne le quittait jamais. Yves Le Kerbihan hocha lentement la tête et plongea à nouveau son regard dans celui du jeune homme en lui souriant.

— Et maintenant ? s’enquit-il. Quelles sont tes perspectives ? Tu es conscient, j’espère, que tu ne vas pas pouvoir passer ta vie à fuir le monde dans les livres, Etienne. As-tu cherché à revoir tes amis récemment ?

— Papilyves, j’ai passé presque deux mois au Liban, je suis rentré cette nuit, tu es la première personne que je vois après mon retour, rit doucement le jeune homme.

— J’espère au moins que tu leur as dit que tu étais rentré…

— Non. Je préfère qu’ils me croient encore à l’étranger, ça m’évite de devoir répondre à leurs questions, se justifia Etienne en haussant les épaules. Et ça me laisse un peu de temps pour préparer mes réponses, justement.

— Tu es incorrigible, soupira le vieil homme.

— A moi aussi, ça me fait plaisir de te voir, tu sais, lança-t-il pour tenter de couper court à cette discussion.

Pourtant, son grand-père insista alors qu’ils quittaient le café et se dirigeaient vers le port. Tout en descendant les rues de cette ville dans laquelle il avait vécu la fin de son enfance et son adolescence, Etienne lui donna les dernières nouvelles reçues de sa bande d’amis parisiens. D’abord, il y avait Alexis, un grand garçon blond à la carrure de rugbyman rencontré sur les bancs de Saint-Cyr, bien des années plus tôt. Les origines russes de ce dernier avaient tout de suite attiré le jeune homme ayant soif de découvrir le monde. Ils avaient passé un été entier, entre le bac et leur première année d’études supérieures, à parcourir le pays natal du benjamin de la famille Lieroskoff dont les parents, installés en France depuis quinze ans, tenaient un restaurant gastronomique au cœur de Paris. Après Alexis venait Pierre-Grégoire, rencontré, lui aussi, au Lycée Militaire. Aussi brun qu’Alexis était blond, plus petit, plus sec, mais tout aussi bon vivant, il avait été de toutes leurs escapades, de toutes leurs bêtises d’adolescents se prenant déjà pour des hommes. Combien de fou-rires ils avaient partagé, tous les trois ! Aujourd’hui, Alexis était marié et père d’une petite Eléonore depuis un an. Son épouse, la pétillante Osanne, avait rejoint leur bande au cours de leurs études. Petite brune aux yeux verts, elle avait attiré son regard lors d’une soirée et ils ne s’étaient plus quittés. Alexis travaillait maintenant comme journaliste sportif et revendiquait son appartenance à une équipe de rugbymen hors pairs. Quant à Pierre-Grégoire, il avait convolé l’été précédent avec l’adorable Emmanuelle, rencontrée dans son Ecole. Ingénieur civil, Pierre-Grégoire avait mis des mois à réussir à attirer le regard de sa belle. Son esprit mathématique lui avait joué de nombreux tours dont ses deux compères s’étaient gentiment moqués à plusieurs reprises. Venaient ensuite Maxence et David, deux joyeux lurons qu’il avait rencontrés pendant son Master et avec lesquels il aimait discuter parce que la passion des langues les liait et qu’il n’avait pas à leur raconter sa vie. Ils se contentaient d’échanger leurs connaissances sur telle ou telle culture, tel ou tel pays, et cela l’enrichissait.  A cette joyeuse bande s’ajoutait depuis quelques années une ancienne colocataire d’Osanne, Alma. Exubérante, bavarde, pouvant se montrer extrêmement dramatique parfois, la jeune fille lui faisait l’effet d’une tempête lorsqu’elle se joignait à eux. Il l’appréciait parce qu’elle était cultivée, mais fuyait dès qu’elle se mettait à parler de sentiments et d’émotions fortes. Elle venait de passer six mois à l’étranger pour son stage de fin d’études et il ne l’avait pas revue depuis son retour puisqu’il avait quitté la France à ce moment-là. Enfin, venait Manon, une jolie brunette qui avait le béguin pour lui. Il le savait, et sans doute avait-elle compris que ses sentiments n’avaient plus rien de secret pour lui, pour autant elle continuait à jouer les séductrices lorsqu’ils se retrouvaient, cherchant à attirer son attention par tous les moyens. Elle ne lui déplaisait pas, mais elle n’était encore qu’une enfant dans sa tête et leurs discussions ne tournaient qu’autour d’elle et de ses études à rallonge. Dernièrement, elle avait formulé le projet de reprendre un Master de Philosophie en septembre prochain pour compléter sa formation initiale en psychologie. Comme elle lui demandait ce qu’il en pensait, il lui avait répondu qu’il n’était pas son père et qu’elle était assez grande pour prendre ses décisions toute seule. Dépitée, elle avait abandonné son projet… Ayant fait le tour de la question, Etienne se tut. Il croisa le regard amusé de son grand-père qui se moqua gentiment de son arrogance et de son avarice.

— Avarice ? releva le jeune homme, les sourcils froncés.

— Tu es avare de toi-même, Etienne, de ton temps et de tes mots. Regarde, tu n’as pas été capable de me raconter plus d’une phrase sur chacun de tes amis alors que ce sont pourtant des personnes que tu côtoies régulièrement. Ne me dis pas que tu ne sais rien de leurs états d’âme, de leurs cheminements ou de leurs désirs ? Tu me les décris comme des êtres de papiers. Est-ce ce qu’ils sont, pour toi ? Des enveloppes sans matière ? N’ont-ils pas un cœur et une âme ?

Etienne tiqua. Il eut un mouvement d’épaules qui fit doublement sourire le vieil homme qui continuait à marcher au même rythme que lui malgré ses jambes fatiguées.

— C’est là que tu dois creuser, reprit-il. Penses-y, vraiment. Allez, je t’emmène à Plesterven, tes parents t’attendent !

Tout en parlant, ils avaient atteint la voiture d’Yves Le Kerbihan. Etienne y grimpa sans ouvrir la bouche et se mura dans le silence tout le temps que dura le trajet. Le vieil homme accepta son retrait en lui-même et garda les yeux fixés sur la route. Il ne ralentit qu’en abordant l’allée recouverte de graviers qui menait de la départementale à la grande maison bretonne, demeure de la famille d’Hugues Le Kerbihan depuis près de vingt ans. Il n’y avait que deux voitures garées devant la maison et toutes les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées. Il devina aisément la présence de sa mère dans la cuisine et celle de son père dans son bureau. Astrid serait sans doute dans la bibliothèque, si elle était là. D’Artagnan, le vieil épagneul breton de ses parents, vint aboyer dans ses jambes puis, l’ayant reconnu, retourna dans sa niche. Etienne inspira profondément et gravit les quelques marches du perron pour ouvrir la porte d’entrée, suivi de son grand-père.

— Maman ? appela-t-il depuis le couloir où il déposa son bagage et accrocha son manteau à l’un des nombreux crochets disponibles au mur.

— J’arrive, Etienne ! entendit-il.

Remontant rapidement le couloir, le jeune homme pénétra dans la salle à manger qu’il traversa pour entrer dans la cuisine où Hélène Le Kerbihan enfournait un énorme plat dans le four. Elle se redressa et se tourna vers lui, un peu échevelée, tout sourire, en replaçant une mèche de cheveux rebelle derrière son oreille.

— Bienvenue à la maison, s’exclama-t-elle en se hissant sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Le dîner sera prêt dans une heure, j’espère que tu n’as pas trop faim ! Tu es tout bronzé, où étais-tu donc, ces dernières semaines ? enchaîna-t-elle, les mains sur les hanches, avant de soupirer devant l’étendue des dégâts causés par son activité devant les fourneaux.

Le plan de travail de la cuisine ressemblant à un champ de bataille arracha un sourire ému au garçon qui lui proposa son aide pour tout nettoyer. Elle secoua vivement la tête et l’envoya à la bibliothèque où son père avait certainement déjà servi à boire à son grand-père, arguant que cela serait vite fait et qu’elle les rejoindrait plus tard. Mais il avait déjà saisi l’éponge et ouvert le robinet pour commencer la vaisselle, faisant la sourde oreille à la voix insistante de sa mère. Lorsque tout fut propre et rangé, Hélène se hissa à nouveau à sa hauteur pour déposer un baiser sur sa joue et le remercier pour son aide. Il haussa les épaules et saisit le plateau d’apéritifs qu’elle s’apprêtait à soulever pour l’emporter de lui-même vers le salon.

— Tu as beau avoir grandi, tu n’as pas changé, murmura Hélène en lui emboîtant le pas.

— Astrid est là ? lui demanda-t-il pour éviter d’avoir à répondre à son discours un peu trop sentimental à son goût.

— Oui, elle travaillait cet après-midi mais elle ne devrait plus tarder à rentrer, maintenant.

— Elle travaillait ? releva le jeune homme alors qu’ils entraient au salon.

— Ta sœur s’est mise en tête de partir en vacances avec des amis cet été pour fêter son bac, donc elle enchaîne les baby-sittings pour pouvoir se les offrir, lui expliqua Hugues Le Kerbihan en venant à sa rencontre. Bonsoir, Etienne, enchaîna-t-il. Whisky ?

— Oui. Bonsoir, Papa, lui répondit-il en se laissant embrasser. Le ton de voix de l’homme qui se rasseyait tranquillement après avoir tendu un verre à son épouse avait déplu à Etienne. Il s’assit à son tour sur un vieux pouf disposé autour de la table en espérant que son père ne menait pas la vie dure à la benjamine des Le Kerbihan dont il était, lui, si fier en secret. Alors qu’Hugues se lançait dans un énième discours enflammé sur la dernière opex d’Arnaud, l’aîné de la famille, un crissement de pneus sur les graviers et les aboiements joyeux du chien faisant la fête à sa jeune maîtresse annoncèrent le retour fracassant d’Astrid. Etienne reposa son verre et se leva pour aller l’accueillir. Elle avait ouvert la porte à la volée et le cherchait déjà des yeux, comme si elle avait deviné qu’il serait là. Son cri de joie retentissant emplit d’allégresse le cœur du jeune homme qui tendit les bras à la jolie petite brune aux yeux bleus malicieux qui traversait le couloir en courant pour venir à sa rencontre, pareille au vent qui souffle sur la mer et l’agite lors des grosses marées. Quelques secondes plus tard, il serrait Astrid dans ses bras et la faisait tournoyer autour de lui. La toute jeune fille se blottit dans les bras de son grand frère.

— Tu m’as manqué ! Pour combien de temps es-tu revenu, cette fois ? s’enquit-elle.

— Durée indéterminée, j’ai quelques jours de vacances bien méritées !

— Génial, en plus j’ai plein de choses à te raconter !

— Toi, tu dois effectivement avoir quelque chose à me dire, affirma le jeune homme en la voyant se mordre les joues pour se retenir de sourire.

— Oui, souffla-t-elle, mais il faut que tu me promettes de ne rien dire à personne !

— Je te le promets.

La benjamine s’approcha de son grand frère et se hissa sur la pointe des pieds pour murmurer quelque chose à son oreille. Etienne la regarda en souriant. Comme il ne réagissait pas, elle fit la moue et fronça les sourcils. Une vive déception s’alluma dans son regard.

— Ça ne te fait rien ? s’attrista-t-elle. Tu ne veux pas savoir qui c’est ? Ni comment je le connais ?

— Que faudrait-il que ça me fasse ? renchérit-il. Si tu es heureuse, alors je suis heureux pour toi, je n’ai pas besoin d’en savoir plus, c’est ta vie, Tridette !

— Tu n’as pas changé, soupira la toute jeune fille dont le regard s’était voilé.

— Tiens, c’est marrant, Maman m’a dit la même chose il y a quelques minutes. Dans sa bouche ça sonnait plutôt comme un compliment alors que dans la tienne on dirait un reproche, releva le garçon, mi vexé mi amusé.

— Tu ne t’intéresses à rien d’autre qu’à ton travail et à tes livres, reprit Astrid. Mais c’est pas ça, la vie, Etienne ! Un jour, tu t’en voudras d’avoir laissé passer tant d’occasions de vivre dans le réel ! J’espère que tu sauras trouver quelqu’un qui t’ancrera dans la réalité et te sortira la tête de tes bouquins et de tes idées. Je te le souhaite sincèrement.

— Je te remercie pour le sermon, claqua-t-il.

— De rien !

La tête haute, le menton tremblant, Astrid passa dans le salon sans l’attendre. Hébété, Etienne regarda la porte se refermer derrière elle. Il eut un mouvement d’épaules agacé. Pourtant, une immense tristesse s’empara de son esprit, lui laissant entrevoir, l’espace d’un instant, combien son cœur était gelé. C’était la première fois qu’il se disputait avec sa toute petite sœur et il n’était pas fier de lui. Il s’en voulait de n’avoir pas su la rattraper pour lui poser toutes ces questions qu’elle attendait. Un goût amer dans la bouche, il attrapa son sac abandonné au pied de l’escalier et gravit lentement les marches jusqu’au deuxième étage. Là, sous les combles, se trouvaient les repères des trois garçons de la fratrie. A gauche, la chambre d’Arnaud, l’aîné, face à l’arrivée des escaliers, la salle de bain, et sur la droite, un couloir desservant trois pièces : une chambre d’amis depuis longtemps transformée en chambre d’enfants, la chambre d’Aimery, le second, et enfin, au fond, la sienne. Il en poussa la porte. Rien n’avait changé depuis son premier départ de la maison, de ce grand lit bateau à ce bureau fait d’une planche et de tréteaux encore encombré de vieux cahiers abandonnés lors de son dernier passage, sans doute. Les deux fauteuils de style Louis XV de ses grands-parents occupaient toujours le centre de la pièce, face à la fenêtre. Aux murs étaient encore épinglés des posters en couleur de Pierre Joubert. Dans un pêle-mêle accroché au conduit de cheminée s’entassaient des photos aux teintes passées. Et les étagères de la bibliothèque ployaient sous le poids des ouvrages qui les recouvraient. Des livres, des catalogues, des manuels scolaires et même des notices de montage y étaient réunis. Ecrits en français, en anglais, en espagnol, en italien, en russe, parfois même en chinois ou en arabe. Il avait tout lu dans le seul but d’amasser un maximum de vocabulaire pour chaque langue dans laquelle il voulait exceller. Etienne s’assit sur son lit et saisit un livre au hasard. Il l’ouvrit, s’installa plus confortablement et en parcourut quelques pages avant de le rejeter à ses pieds en soupirant. Astrid et son grand-père avaient raison : à quoi cela pouvait-il bien lui servir de connaître et de maîtriser toutes ces langues s’il n’était pas capable de partager ce que cela lui avait apporté avec ses proches ? Toute cette richesse enfermée dans sa mémoire, jalousement gardée pour lui et lui seul, à quoi servait-elle ? Etienne poussa un nouveau soupir d’agacement, se redressa et prit sa tête entre ses mains. Yeux clos, il inspira et expira longuement pour calmer le flot de questions qui l’envahissait. Ça ne va pas, pensa-t-il. Je ne sais pas ce qui se passe, mais vraiment ça ne va pas. Je n’aurais jamais dû revenir ici, il faut que je parte. Je ne peux pas rester là, ils me prennent tous la tête, c’est insupportable… Tout à ses réflexions, il n’avait pas entendu les pas qui se rapprochaient dans le couloir, ni la porte de sa chambre s’ouvrir. Il sursauta lorsqu’une voix joyeuse brisa le silence dans lequel il s’était retiré.

— Sympa d’être descendu pour accueillir ton frangin ! s’exclama Aimery en entrant dans la pièce.

La même taille, la même stature aux larges épaules, les mêmes yeux bleus… On aurait presque pu croire qu’ils étaient jumeaux si leurs sourires et leurs regards n’avaient pas été si différents depuis toujours. Ils se complétaient et se combattaient à la fois, comme le blanc et le noir, le plein et le vide, la lumière et les ténèbres. Aimery était la lumière, le joyeux luron, toujours prêt à faire une blague, toujours partant pour faire un jeu. Son sourire ne le quittait jamais. Jaloux de cette aisance avec laquelle son frère avançait dans la vie sans prendre garde aux obstacles qui se dressaient sur son chemin, Etienne l’avait souvent surnommé « l’imbécile heureux ». Aujourd’hui encore, le jeune marin rayonnait en s’avançant vers lui.

— Qu’est-ce que tu fais là ? fit-il, les yeux arrondis de surprise, incapable de se lever pour l’accueillir.

— Mon vieux, tu verrais ta tête ! On dirait que tu as vu un fantôme, rit Aimery en s’asseyant lourdement à ses côtés.

— Je ne m’attendais pas à te voir, c’est tout.

— Maman m’a appelé dans l’après-midi pour me dire que tu rentrais au bercail, je n’allais pas rater cette occasion de te présenter enfin Inès !

— Donc tu arrives de Brest, là, murmura Etienne, étourdi.

— Exactement, et on crève la dalle en bas, donc tu es prié de descendre pour qu’on puisse enfin dîner !

Aimery s’était relevé et tendait la main à son frère pour l’aider à faire de même. Ils descendirent rapidement les escaliers en échangeant de brèves nouvelles de leurs carrières respectives. Promu Lieutenant de Vaisseau quelques mois plus tôt, le jeune marin commandait à présent « en second » l’un des patrouilleurs de haute-mer de la flotte française. De quoi faire la fierté de leur père, en somme. Haussant les épaules, l’aîné rabroua son cadet : ne pouvait-il comprendre qu’il était heureux ainsi et qu’avoir choisi cette voie le comblait au-delà de ses espérances ? Depuis tout petit, Aimery avait toujours admiré les marins, il s’amusait même à enfiler les tenues de leur père les soirs où ils étaient gardés par une baby-sitter pour se pavaner fièrement devant ses frères et sœurs ! Toute sa vie avait été guidée par ce rêve : rejoindre le corps des officiers de Marine, pouvoir revêtir, enfin, le bel uniforme bleu marine et porter des épaulettes et une casquette qui soient les siennes et non plus celles de son père. Etienne reconnut qu’il avait raison et saisit son frère par les épaules alors qu’ils atteignaient le rez-de-chaussée. Les yeux dans les siens, il chercha ses mots pour lui dire sa fierté et son admiration, sa joie et son envie aussi, mais pas un seul ne vint. Tous, ils restèrent bloqués dans sa gorge. Qu’il était difficile de parler, de s’ouvrir, de se livrer un peu alors qu’il s’agissait pourtant de son propre frère ! Aimery lui sourit tendrement, envoya une franche tape dans son dos et lui adressa un clin d’œil complice : il avait compris, nul besoin d’en faire des tonnes. Dans la salle-à-manger, la grande table avait été dressée pour huit, et on n’attendait plus qu’eux pour commencer. Etienne embrassa sa grand-mère qui les avait rejoints et se retrouva bientôt face à cette jeune fille dont il avait tant entendu parler mais qu’il n’avait encore jamais rencontrée. De belles boucles noires encadraient un visage parsemé de taches de rousseur, éclairé par deux grands yeux verts pétillants de malice. Elle était aussi grande que lui et aussi lumineuse qu’Aimery. L’ayant chaleureusement salué, elle lui sourit en lui tendant la joue et le cœur du jeune homme se serra lorsqu’il vit son frère passer fièrement un bras autour de sa taille en se plaçant à ses côtés. Ils étaient beaux, tous les deux. Ils rayonnaient vraiment. Ils seraient encore plus beaux, sans doute, dans quelques mois, lorsque le moment serait venu pour eux de se dire « oui » pour la vie. Etienne leur sourit et prit place à côté de sa mère. Le dîner lui permit de retrouver sa place au milieu des siens. Il respira mieux. Habile, il fit dévier leur conversation sur le bac de la benjamine et la préparation du mariage de son aîné. Hors de question qu’il parle de lui. Il se plut à leur poser des questions et à laisser son esprit vagabonder tandis qu’ils lui répondaient. Le moment venu, il embrassa chaleureusement ses grands-parents qui reprenaient la route de Vannes et s’isola avec Astrid dans la bibliothèque. Quelques mots murmurés à mi-voix, un doux sourire de la toute jeune fille, et leur querelle fut oubliée. Lentement, Etienne monta à sa chambre. Dans le pêle-mêle accroché à son mur, il récupéra une très vieille photo et ouvrit grand la fenêtre. Faisant fi du froid qui s’engouffrait dans la pièce, il alluma une cigarette et s’assit confortablement dans l’un de ses fauteuils, le papier jauni entre ses doigts. Cette photo avait été prise à la naissance d’Astrid, presque dix-huit ans plus tôt. On y voyait cinq enfants assis sur un énorme tronc d’arbre, souriants au photographe. Dans les bras du plus âgé, un tout petit bébé sommeillait, enveloppé dans une couverture. Arnaud était fier d’avoir eu le privilège de porter sa toute petite sœur. Treize ans, la tignasse blonde soigneusement peignée, il souriait de toutes ses dents. Il était déjà grand et solide. Il avait déjà la carrure d’un soldat, d’un officier. Malgré son sourire, on le devinait ferme, autoritaire, comme leur père. Sorti de Saint-Cyr dix ans plus tôt, il avait très vite épousé sa chère Laure, son amie de toujours. Depuis, sa vie oscillait entre déménagements et régiments successifs, quelques opex, sa femme et leurs trois enfants. Aux dernières nouvelles, il en était heureux… A ses côtés, Aimery et Etienne se tenaient par les épaules. Le jeune homme se souvenait qu’ils avaient préparé une mauvaise blague, juste avant que la photo soit prise. Ils avaient glissé un verre de terre dans le dos de Claire qui, bien droite, ne semblait pas s’en être aperçue à ce moment-là. Elle souriait, elle aussi, montrant sa bouche édentée. Des boucles brunes s’échappaient de la tresse nouée en vain, comme tous les matins, par leur mère. On voyait aussi, bien qu’elle tente de le cacher, que son collant n’avait pas résisté à la course effrénée dans laquelle elle s’était lancée pour arriver la première au tronc d’arbre. Elle avait trébuché et s’était retrouvée à genoux dans une flaque de boue. D’ailleurs, elle en avait jusque sur le bout du nez. Etienne éclata de rire à ce souvenir. Avec Claire et Aimery, lorsqu’ils étaient enfants, ils avaient passé des heures à construire des cabanes dans le jardin, à jouer aux indiens, aux soldats, aux pirates… Que ce temps lui semblait loin, à présent ! Cette petite sœur tant aimée, tant chérie, il ne la reverrait plus que derrière une grille. Il ne passerait plus sa main dans ses boucles, désormais dissimulées sous un voile. Il ne rirait plus avec elle, ne lui lancerait plus de défis, ne lui jouerait plus de tours… Comme il s’était senti trahi, lorsque Claire lui avait annoncé qu’elle entrait au Carmel, quelques années plus tôt ! Comment pouvait-elle mourir au monde de cette façon ? Elle, la vivante, comment pouvait-elle s’enfermer entre quatre murs pour le restant de ses jours ? Etienne se leva et écrasa sa cigarette sur le rebord de la fenêtre. Il envoya sa dernière bouffée vers le ciel sans étoiles et revint à la photo. A gauche de Claire, toute menue, assise en tailleur, les mains jointes, les doigts entrelacés, se tenait Margod. Blonde, comme Arnaud, sage comme une image. Elle venait d’avoir cinq ans. Son bavardage incessant et son innocence réjouissaient son cœur de grand frère, à l’époque. Il l’aimait beaucoup, il aimait prendre soin d’elle. En grandissant, il avait eu l’impression qu’elle le rejoignait dans cette tendance qu’il avait prise à se retirer en lui-même. Tout comme les siennes, les étagères de sa bibliothèque s’étaient petit à petit recouvertes de livres. Margod s’était découvert une passion pour l’art et les vieilles pierres en particulier. Passion qu’elle partageait avec Henri, son mari depuis trois ans. Etienne avait halluciné lorsqu’il avait trouvé le jeune homme en compagnie de sa cadette, chez lui, quelques années plus tôt. Ils étaient en classe ensemble au collège, et jamais il n’aurait cru que ce frêle garçon à lunettes capterait un jour le regard et le cœur de sa petite sœur. Il avait bien changé, le Riton. Encore plus depuis qu’il était devenu Papa… Etienne soupira et replaça la photo dans le pêle-mêle. Demain, Arnaud et Margod viendraient déjeuner avec leurs familles. Pour la première fois depuis de longues années, ils seraient presque tous là, il ne manquerait que Claire. A cette pensée, le jeune homme vacilla et se laissa tomber dans un fauteuil. Ils venaient tous pour lui… Mais lui, qu’avait-il fait pour eux ces dix dernières années ? Rien… Il n’avait pensé qu’à lui. Méritait-il qu’on se déplace, qu’on bouleverse ses plans pour venir le voir ? Il en doutait encore en se couchant, quelques minutes plus tard, après s’être glissé sous la douche pour tenter de mettre un terme au tourbillon de pensées qui le submergeait.

*

Exclamations de joie, merveilleux sourires, grands yeux lumineux, petites mains qui se tendent… Etienne, qui jouait avec D’Artagnan, fut pris d’assaut par les aînés d’Arnaud, Vianney et Ombeline, âgés respectivement de six et quatre ans. Libérés de leurs ceintures, ils avaient jailli de la voiture et couru vers lui à grands renforts de cris. Il s’accroupit pour être à leur hauteur et les prit contre lui, comme il l’aurait fait avec Thomas s’il avait pu. Son cœur se serra tandis qu’il enlaçait les deux enfants. Déjà, leur petite sœur, Agathe, réclamait, elle aussi, câlins et baisers de l’Onc’Tienne. Il se redressa, un enfant accroché à chaque jambe, et la souleva dans ses bras pour l’embrasser. Arnaud et Laure rirent de ce charmant tableau en les rejoignant.

— Allez embrasser Mamig et Tadig au lieu de vous accrocher à Etienne comme ça, les enjoignit la jeune femme, libérant ainsi son beau-frère.

— Merci, Laure ! s’exclama-t-il tandis que les deux enfants disparaissaient à l’intérieur de la maison.

— En voilà une qui est heureuse de retrouver son parrain, constata Arnaud en adressant un clin d’œil à son cadet.

Ils entrèrent à leur tour dans la maison et rejoignirent les membres de la famille déjà installés au salon. Les discussions allaient bon train lorsque Margod et Henri arrivèrent. Ventre rond, cernes épais mais sourire radieux, la blonde jeune femme s’assit parmi ses frères et sœurs. Titouan aurait donc bientôt un petit frère ou une petite sœur, songea Etienne en accueillant son quatrième neveu sur ses genoux. Pensif, il observa Arnaud et Laure, assis l’un contre l’autre. Un peu plus grand que ses frères cadets, Arnaud avait toujours apprécié la solitude, la préférant aux escapades en tous genres et c’est en cela qu’il se distinguait des siens. Mais il avait les mêmes yeux bleus, le même sourire à larges fossettes, et le même caractère bien trempé. Laure, quant à elle, était une jeune femme délicate, douce, aimant croquer la vie à pleines dents. Ils ne s’étaient quittés que pour leurs études, ayant toujours été dans la même classe depuis l’installation des Le Kerbihan à Vannes. Grande, un peu épaissie par ses grossesses successives, elle avait des cheveux bruns tirant sur le roux, des yeux pétillants de malice et un sourire d’ange. Il envia leur tendre étreinte, ce bras qu’Arnaud avait passé autour de sa taille, cette joue que Laure avait posée contre son épaule, et leurs doigts entrelacés. A genoux à leurs pieds, Vianney construisait une tour de kaplas, visiblement très concentré, tandis qu’Ombeline tournait dangereusement autour, tendant par moment un doigt vers la pyramide. Quelques instants plus tard, elle s’écroulait et le petit garçon se serait jeté sur sa sœur si le bras de son père ne l’en avait pas empêché. Laure gronda gentiment sa fille, qui baissa la tête, penaude, avant de jeter ses bras autour du cou de son frère pour lui demander pardon. Etienne sourit. Un peu plus loin, Titouan et Agathe jouaient avec quelques vieilles figurines en bois dans un langage bien à eux. Astrid avait rejoint Aimery et Inès à l’opposé de la pièce et ils semblaient s’amuser, tous les trois. Henri expliquait à Hugues et Hélène en quoi consistait son nouveau chantier. Il se tourna vers Margod. Elle regardait son homme en souriant tendrement, caressant d’une main distraite son ventre rond. Se sentant observée, elle glissa vers lui et lui prit le bras.

— Toujours dans tes pensées, Etienne, murmura-t-elle.

— Ça me fait plaisir et bizarre à la fois d’être là, lui répondit-il.

— C’est parce que tu n’es pas là assez souvent, ça, le gronda-t-elle gentiment.

— Je me demande ce que j’ai fait de bien pour mériter votre présence autour de moi aujourd’hui.

— Etienne ! Tu es notre frère, enfin ! Est-ce que ce n’est pas la meilleure des raisons pour nous de t’entourer ? s’exclama Margod en serrant plus fort son bras. Je suis heureuse que tu sois là, heureuse que nous soyons tous là ! J’espère que tu te souviendras longtemps de cet anniversaire. Ça fait tellement longtemps qu’on n’a pas pu le fêter, le jour même, tous ensemble !

Etienne hocha la tête. Treize ans, très exactement. Depuis ce jour où il était parti en pension, il n’avait plus jamais pu fêter son anniversaire en compagnie des siens. Ses études ne le lui avaient pas permis non plus. Son travail encore moins. Quelle idée, en même temps, d’être né un 29 février ! Il sourit à sa petite sœur et déposa un baiser sur son front. Elle s’éclipsa en lui adressant un clin d’œil : il était temps de faire déjeuner Titouan et ses cousins. Bientôt, il ne resta plus que les hommes au salon, les femmes ayant rejoint la cuisine. Etienne détesta que son père ne se lève pas pour aller prêter main forte à sa mère. Acceptant toutefois un nouveau verre, il sortit sur la terrasse pour fumer et calmer son esprit tempêtueux. Besoin d’être seul. Tout ce monde autour de lui, cette avalanche d’embrassades chaleureuses, ça lui faisait tourner la tête, il avait l’impression de perdre le contrôle de ce personnage qu’il avait mis tant de temps à créer pour se protéger du monde extérieur. Et pourtant, quelque part, il y avait quelque chose d’agréable à être si bien entouré en ce jour si particulier pour lui… Paradoxe des paradoxes ! Il alluma une deuxième cigarette en maudissant ses faiblesses.

— Encore cette mauvaise habitude, soupira Hélène lorsqu’elle vint lui annoncer qu’il était temps de passer à table.

Les petits avaient terminé leur repas et rejoignaient tous leurs lits pour y faire la sieste, en ayant obtenu de leurs parents qu’ils les réveillent au moment où Onc’Tienne soufflerait ses bougies. Etienne embrassa sa mère en esquivant sa remarque.

— J’attends avec impatience le jour où tu rencontreras quelqu’un qui saura t’y faire renoncer, renchérit-elle, comme il déposait son paquet de cigarettes sur l’appui de fenêtre, à côté d’un cendrier.

— Pauvre Maman, tu vas devoir attendre encore longtemps ! rit-il doucement en passant un bras autour de ses épaules.

— Ne ris pas, lui intima-t-elle. Je suis certaine qu’elle y arrivera !

— Qui ça, elle ? s’enquit-il en levant un sourcil étonné.

— La jeune fille qui t’a appelé tout à l’heure.

— Qui ? Alma ? Voyons, Maman, cette fille-là, depuis que je la connais, elle aurait pu avoir des dizaines d’occasions de sortir avec quelqu’un, et à chaque fois, elle s’est retranchée dans ses murs au dernier moment.

— C’est peut-être parce qu’elle t’attend, glissa-t-elle, le regard malicieux.

— Pfff ! Elle attend un prince charmant qui ne viendra jamais, se moqua-t-il.

— Mais elle t’appelle pour te souhaiter un bon anniversaire, renchérit Hélène Le Kerbihan.

— Parce qu’elle a une bonne mémoire et qu’elle est généreuse, c’est tout.

— Et tu ne serais pas heureux avec elle ? tenta encore sa mère alors qu’ils rentraient dans la maison.

— C’est elle qui ne serait pas heureuse avec moi, conclut Etienne. Je n’ai rien d’un prince charmant.

Madame Le Kerbihan secoua la tête, dépitée. Ils rejoignirent les leurs dans la salle-à-manger et tout le monde prit place autour de la grande table. Bien qu’il soit en son honneur, le déjeuner parut extrêmement long au jeune homme. Pour quelqu’un qui avait horreur d’être au centre de l’attention, il était verni ! A ses côtés, sa mère ne cessait de le regarder, en face de lui, Aimery enchaînait les souvenirs d’enfance, racontant une blague, une histoire de cavale, une bêtise qu’ils avaient inventée tous les deux. Inès et Astrid riaient, Margod applaudissait, et Hugues Le Kerbihan tentait vainement d’en placer une. Enfin, le fromage circula entre eux, et alors qu’Arnaud se levait pour changer les assiettes, enjoignant sa mère à rester assise parce qu’elle en avait beaucoup fait, Laure et Henri montèrent réveiller les enfants tandis qu’Aimery, Margod et Astrid disparaissaient. Etienne se demanda à quelle sauce il allait être manger en croisant le regard amusé d’Inès, restée avec eux. Elle haussa les épaules et aida silencieusement Arnaud à redresser la table. Hugues se leva à son tour et murmura quelque chose à l’oreille de son épouse qui sourit et acquiesça en serrant tendrement sa main posée sur son épaule. Le jeune homme se retint à grand peine de s’enfuir en courant. Il ne supportait pas ce qui était en train de se passer parce qu’il ne savait rien, justement. Plongeon dans l’imprévu, flou total. L’angoisse lui tordait le ventre. Ressaisis-toi, bon sang, se morigéna-t-il intérieurement. C’est un anniversaire, juste un d’anniversaire, rien de plus. Tu vas souffler tes bougies comme un gamin, recevoir des cadeaux et ce sera terminé. Ter-mi-né. Il expira discrètement et se força à sourire. Tout le monde revint à cet instant en chantant à pleine voix, petits et grands portant cadeaux et gâteau. Au fond de lui, Etienne se sentit alors profondément ému de toute cette attention déployée autour de lui. Il remercia ses neveux qui lui avaient apporté ses cadeaux et recula pour qu’Astrid puisse déposer le gâteau devant lui. A trois, il souffla ses vingt-huit bougies et se laissa embrasser par sa mère, encore plus émue que lui. Son père lui tendit un dernier paquet. Hissant Agathe sur ses genoux pour se donner une contenance, le jeune homme lui demanda par lequel il devait commencer. La fillette aux boucles blondes lui désigna celui qu’elle lui avait apporté et qui était le cadeau de ses frères. Etienne déballa la biographie d’un jeune marin qu’il avait longtemps admiré et sourit à Arnaud et Aimery pour les rassurer : non, il ne l’avait pas encore lu celui-là. Agathe lui tendit ensuite le paquet déposé par Tadig. Ayant ouvert l’écrin volumineux dissimulé par le papier cadeau, le jeune homme découvrit la montre dont il avait rêvé, enfant, lorsque son père l’accrochait fièrement à son poignet les jours de fête. Une très belle montre à trois cadrans sur fond blanc dont le bracelet de cuir foncé avait été changé tout récemment. Etienne chercha le regard de son père et le remercia.

— Elle t’ira bien mieux que cette vieille montre que tu t’obstines à remettre chaque jour, murmura Hugues Le Kerbihan en désignant le bracelet élimé et le verre rayé de celle qu’il portait.

— L’est belle ta montre, Onc’Tienne, approuva Agathe.

Il en ceignit fièrement son poignet en acquiesçant silencieusement. Sans lui laisser de répit, Agathe lui tendit un nouveau paquet. Celui-ci, c’était celui de ses sœurs. Etienne ne fut pas surpris de découvrir un nouveau dictionnaire à ajouter à sa collection. Cependant, celui-ci n’avait rien de tous ceux qu’il possédait déjà. Celui-ci, c’était un « spécial Etienne » comme elles dirent. Un dictionnaire pour les amoureux du dictionnaire. Il secoua la tête en riant de la dédicace inscrite au crayon sur la première page et embrassa ses sœurs. Enfin, le jeune homme déballa le paquet laissé par ses grands-parents, la veille. C’était un pull marin, en vue de l’usure de celui qu’il portait actuellement sur lui et dont les coudières résistaient vaillamment depuis de nombreuses années. Etienne le retira pour enfiler le nouveau. Il avait été gâté. Ayant embrassé chaque membre de sa famille et presque broyé l’épaule de son père sous le coup de l’émotion, il se rassit pour couper son gâteau et distribuer une part à chacun. Il était près de seize heures lorsqu’ils quittèrent la table, la débarrassèrent, et enfilèrent leurs manteaux pour une longue promenade. Margod préféra rester se reposer, Astrid remonta travailler. Trop heureux de pouvoir se dégourdir les jambes, D’Artagnan partit le premier sur le sentier qu’il connaissait par cœur, suivi de Vianney et Ombeline qui espéraient le rattraper. Etienne installa Agathe sur ses épaules et Henri fit de même avec Titouan. Ils partirent à l’assaut de la forêt endormie par l’hiver qui n’en finissait pas de retarder l’arrivée du printemps en marchant d’un bon pas.