L’appartement aux cinq fenêtres

Incipit

Jeanne Morand ouvrit la porte, la referma doucement et déposa ses clefs sur la console de l’entrée. La chaleur dans laquelle baignait son appartement contrastait avec le froid glacial de ce mois de novembre qui l’avait giflée lorsqu’elle était sortie du taxi. Elle fit quelques pas dans le couloir et adressa un sourire à la jeune fille qui avait refermé son livre en l’entendant entrer et s’affairait maintenant dans le salon pour récupérer ses cours éparpillés sur la grande table.

— François n’est pas rentré ? s’enquit-elle.

— Non, madame, je ne l’ai pas vu, c’est Evelyne qui m’a ouvert quand je suis arrivée.

Jeanne hocha lentement la tête en retenant un soupir de mécontentement, tendit un chèque à la baby-sitter, pianota un moment sur son portable et la congédia en lui disant qu’un uber l’attendait dans la rue. Ensuite, elle retira enfin ses hauts talons. Ayant déposé son sac et sa veste sur le dossier d’un canapé, elle marcha silencieusement vers les chambres des enfants situées au fond du couloir. Dans la première, Alexandre dormait profondément, les bras serrés autour de son oreiller. L’aîné des Morand-Baussère n’avait jamais su dormir autrement. Elle sourit, caressa tendrement ses cheveux bruns, remonta la couette sur ses épaules et quitta la pièce sur la pointe des pieds. A côté, le repaire de Gaspard était encore éclairé par la veilleuse du petit garçon. La peur panique du noir de son cadet durait depuis plus d’un an, maintenant. Blotti sous sa couette, il disparaissait pourtant entièrement dessous, comme s’il avait voulu se soustraire à la lumière. Le pouce dans la bouche et le doudou dans la main, il dormait lui aussi à poings fermés. Elle l’embrassa et passa dans la dernière chambre, l’ancien bureau de François, avant l’arrivée de Louise. La benjamine de leur famille sommeillait paisiblement, étendue sur le dos. Ses boucles blondes répandues sur son oreiller lui donnaient l’air d’un ange. Elle souriait, perdue dans ses rêves. Jeanne resta un long moment debout, au pied de son petit lit à barreaux pour la contempler, le cœur lourd. Depuis sa naissance, plus de quatre ans après celle de Gaspard, elle était déchirée entre l’envie obsessionnelle de continuer à plaire à son compagnon, et l’envie d’aimer sa fille de tout son cœur, comme elle aimait ses aînés. Happée par son travail et par le regard de François, elle délaissait pourtant les trois enfants qui étaient confiés à une nourrice toute dévouée à eux depuis de longues années. Ces derniers temps, il arrivait qu’une baby-sitter prenne le relais, comme ce soir-là, parce qu’ils étaient souvent retenus par une soirée, ou un dîner auquel il fallait à tous prix se montrer sur son trente-et-un et paraître heureux. Jeanne était fatiguée de ces faux-semblants. Elle avait l’impression qu’ils lui avaient volé son bonheur. Autrefois, ils partaient en week-end à la campagne, dans la maison qu’ils avaient acquise au début de leur vie de couple. A présent, lorsque son travail lui laissait enfin quelques jours de repos, François y allait seul. Il disait qu’il avait besoin de calme et de silence, et qu’être à l’appartement le week-end ne lui permettait pas de se reposer. Parfois, il emmenait avec lui leur aîné et lui imposait des entraînements sportifs trop lourds pour son jeune âge. Il n’écoutait pas les remarques de la jeune femme, lui répliquait que ce n’était pas en le chouchoutant qu’on en ferait un homme. Elle n’osait plus rien dire… Tout en laissant libre cours à ses pensées, Jeanne avait retiré une à une les épingles qui retenaient son chignon pour rendre leur liberté à ses boucles châtaines. Elle s’était lentement démaquillée et ses yeux avaient perdu leur éclat. Banals yeux marrons qu’elle peinait de plus en plus à illuminer chaque matin… Elle s’observa dans le miroir de la salle de bain. Son reflet lui renvoya l’image d’une femme fatiguée dont les cernes n’étaient plus dissimulables et dont les épaules s’étaient voûtées au cours des derniers mois. D’ailleurs, toute sa silhouette s’était transformée et elle ne s’aimait plus. Rageusement, elle se débarrassa de sa robe qu’elle abandonna sur le carrelage, enfila une nuisette et se glissa dans le grand lit qui trônait au centre de leur chambre. Elle éteignit la lumière. Au même moment, la porte de l’appartement claqua, le couloir s’alluma, des pas résonnèrent, faisant craquer le parquet, et l’ombre de François apparut.

— Jeanne ? s’enquit-il doucement.

— Je ne dors pas, tu peux allumer, lui répondit-elle en se redressant pour s’asseoir.

Il obtempéra, referma la porte, et s’assit au bord du lit pour retirer ses chaussures sans même la regarder. Sa veste atterrit sur le dossier du fauteuil, tout comme sa chemise immaculée et son pantalon gris foncé. Sans un mot, il passa dans la salle de bain.

— Où étais-tu ? fit-elle lorsqu’il revint. Je t’avais dit que j’avais un vernissage ce soir et tu étais censé garder les enfants, pas demander à une baby-sitter de le faire à ta place !

— Jeanne, il est presque deux heures du matin… Si tu comptes me faire des reproches, autant m’envoyer directement dormir sur le canapé, répliqua-t-il, les mains sur les hanches, debout au pied du lit.

— François… soupira-t-elle en levant les yeux au ciel.

— Putain, Jeanne, mais qu’est-ce que tu as en ce moment ? s’énerva-t-il, les sourcils froncés.

— Je t’ai posé une question, et toi, comme d’habitude, tu me réponds par une autre question !

— Je dînais avec des associés. Ce n’était pas prévu mais comme on signe à la fin de la semaine prochaine, je ne pouvais pas dire non. Voilà, tu es contente ? On peut dormir, maintenant ?

Jeanne acquiesça d’un mouvement d’épaules. Il avait toujours une bonne excuse, c’était pire qu’agaçant, elle se sentait humiliée par sa répartie, elle qui avait perdu toute sa verve depuis quelques mois. Il s’allongea et lui jeta un regard appuyé, la sondant tout entière de ces yeux gris dont leurs trois enfants avaient hérité.

— Tu n’es pas satisfaite, nota-t-il.

Elle ne pouvait soutenir ce regard d’acier plus longtemps, surtout pas ce soir alors qu’elle se sentait si fatiguée, aussi baissa-t-elle les yeux avant de s’étendre et de lui tourner le dos. La voix de François s’éleva à nouveau :

— Jeanne, mais qu’est-ce que tu as ?

— Je suis fatiguée, répliqua-t-elle sèchement, espérant qu’il n’insisterait pas plus loin.

— Prends ta journée demain, la galerie tourne bien, Claire et Jérémie comprendront.

— Merci pour ton conseil, claqua-t-elle en se pelotonnant davantage sous les draps.

— Tu ne pourras pas me reprocher de ne pas avoir voulu t’entendre et de ne pas avoir tenté de t’aider, conclut-il sans insister en éteignant la lumière. Bonne nuit.

Il se tourna dos à elle, et le silence revint. Elle remonta la couette sur son visage tandis que des larmes silencieuses coulaient le long de ses joues sans qu’elle comprenne pourquoi. Le lendemain matin, le rythme trépidant de leur vie parisienne reprit son cours, comme la veille, comme tous les jours depuis quinze ans. Eteignant son réveil, François se leva le premier, disparut dans la salle de bain, revint rasé de frais, enfila un nouveau costume, serra son cou dans une cravate, passa une main dans ses cheveux blonds coupés en brosse, et quitta leur chambre. Restée seule, elle se leva à son tour, fourbue, fatiguée, espérant que la douche effacerait les traces de sa mauvaise nuit. Lorsqu’elle le rejoignit dans la salle à manger, il emplissait son bol de café et l’odeur du pain grillé flottait dans la pièce.

— Bonjour, lança-t-il en lui souriant.

— Bonjour, souffla-t-elle en s’asseyant près de lui.

Elle se sentit observée tandis qu’elle portait son bol à ses lèvres. Concentrée sur ses mouvements, elle tenta de se soustraire à son regard perçant.

— Chérie, qu’est-ce que tu as ?

Jeanne tressaillit. Il y avait bien longtemps qu’il ne l’avait pas appelée ainsi. Et c’était la troisième fois qu’il lui posait cette question en quelques heures. Bien sûr, si elle avait eu une réponse, elle la lui aurait donnée. Mais elle n’en avait aucune. Son cerveau était à la fois vide et empli de mille pensées. Elle était au bord des larmes, à fleur de peau. Tout son être lui hurlait de se laisser aller, mais elle n’y arrivait pas, elle voulait, elle devait garder le contrôle, ne pas craquer devant lui. Qu’allait-il penser d’elle ? Ses muscles se tendirent, ses entrailles se serrèrent, se tordirent, même. Un sourire crispé naquit sur son visage.

— Juste un petit coup de fatigue. Je t’assure que tout va bien, je me reposerai ce week-end, lui répondit-elle en plongeant courageusement son regard dans le sien.

— Je demanderai à ma mère de venir chercher les petits, si tu veux, ce sera plus calme pour toi.

— Pourquoi pas.

— On en reparle ce soir ? Je suis en retard, il faut que je file, s’exclama-t-il en se levant après avoir jeté un coup d’œil à la Jaeger-LeCoultre attachée à son poignet.

Elle hocha la tête, surprise qu’il prenne le temps de déposer un baiser sur sa tempe avant de disparaître. Quelques instants plus tard, il claquait la porte de l’appartement. L’horloge accrochée au mur indiquait sept heures et quarante-cinq minutes. Elle se leva et traversa le couloir pour aller réveiller ses aînés. Alexandre émergea en souriant, Gaspard en bâillant. Ils jaillirent de leurs petits lits et coururent à la salle à manger pour y prendre leur petit-déjeuner. Evelyne arriva pendant que Jeanne terminait de se préparer. La nourrice habilla, débarbouilla et peigna les deux garçons qui se disputaient presque pour lui raconter leurs rêves. A cette femme qui s’était occupée d’eux depuis sept ans, ils disaient tout. Elle, elle ne recevait jamais aucune confidence, ne soignait aucun bobo, et se révélait piètre consolatrice lorsque l’un ou l’autre faisait un cauchemar. Elle avait pourtant essayé de renouer avec eux au moment de la naissance de Louise, mais le mal était fait. Elle les avait trop délaissés, trop éloignés d’elle. Ils ne l’embrassaient même plus, de peur d’abîmer son beau maquillage. Après l’avoir saluée de la main, ils descendirent avec leur nourrice, cartable au dos, et elle les déposa à l’école située à quelques mètres à peine de l’immeuble. Jeanne enfilait ses talons, vêtue de son tailleur-pantalon préféré, lorsqu’elle revint.

— Bonne journée, Evelyne, s’exclama-t-elle en quittant l’appartement alors que Louise n’était même pas encore réveillée.

Elle ouvrit sa galerie à dix heures, après avoir passé en revue le catalogue des ventes des deux dernières semaines en compagnie de ses associés. Claire et Jérémie travaillaient pour elle depuis près de deux ans, maintenant. C’est à Claire, une stagiaire extrêmement talentueuse, qu’elle avait confié les rênes de son bijou lorsqu’elle avait dû prendre son congés maternité quelques semaines avant la naissance de Louise, épuisée par sa grossesse. La jeune femme avait engagé Jérémie pour la seconder en comptabilité, et comme les affaires fonctionnaient bien, Jeanne avait décidé de le garder à son retour. A eux trois, ils avaient un œil sur les artistes les plus en vogue du moment et ne rataient aucune occasion de développer leur marché avec du neuf. Claire savait, tout comme Jeanne, repérer une sensibilité, une particularité qui ferait toute la différence. Jérémie leur apportait un regard plus masculin, plus terre-à-terre, et leur trio remportait de francs succès. Jeanne tenait cependant à rester maître de sa galerie et il lui arrivait de plus en plus souvent de jalouser ses collègues pour leur jeunesse et la liberté avec laquelle ils se laissaient vivre. Elle aurait voulu, elle aussi, avoir encore l’énergie de ses vingt ans, ne pas être une compagne fidèle, encore moins une mère, pour pouvoir disposer de son temps comme elle le souhaitait. Elle prenait de moins en moins part à leurs conversations, se sentant en décalage constant avec eux. Quelle horreur de vieillir, se dit-elle en sentant la fatigue de la veille refaire surface en milieu d’après-midi alors que ses deux associés se demandaient à quel endroit ils allaient retrouver leurs amis pour faire la fête le soir-même. L’entrée d’un visiteur la ramena au présent et elle s’empressa de lui faire bon accueil, sourire aux lèvres et regard charmeur. Il ressortit une heure plus tard, non sans avoir laissé un énorme chèque à la jeune femme. Au moins pouvait-elle encore compter sur ses charmes pour séduire un potentiel acheteur !

*

A suivre… 😉