A l’école du bonheur

Lundi 30 novembre : Ce matin, c’est le traditionnel Quoi de Neuf qui lance notre semaine. H est toute fière de raconter qu’elle a mangé des bonbons en cachette dans son lit « alors qu’elle s’aver lavé les dents ». E va toujours chez lort’f’niste et ça change d’orthographe chaque lundi, ça, d’ailleurs ^^ Après la dictée qui, comme d’habitude, permet à K de déployer des trésors d’imagination pour des mots pourtant appris, lus, revus, relus, écrits et répétés pendant une semaine, nous reprenons notre travail sur la santé.

— Alors, que faut-il pour être en bonne santé ? Avez-vous retenu ce dont on a parlé vendredi ?

« Il faut de l’hyvette, c’est très important ! »

— De l’hyvette… Connais pas.

« Il y a le lavage ! »

— Le lavage… Oui, le fait de se laver, c’est plus joli dit comme ça.

« Mais maîtresse, c’est ce que j’ai dit ! l’hyvette, c’est se laver, non ? »

— Ah, mais tu voulais dire l’hygiène ?

« Ben oui ! »

— Ben scuse mais bon voilà quoi, ça se ressemble pas trop mon chou ! Quoi d’autre ?

« L’alimentation équitable, maîtresse, c’est très important ! »

— On dit équilibrée…

Je crois que je préfère mourir tout de suite que de continuer à les entendre massacrer la langue comme ça…

Mardi 1er décembre : « C’est Noël, maîtresse, maîtresse, c’est Noël ! » Voilà, ça c’est E. Aucune notion du temps qui passe, son anniversaire est à peine passé qu’il demande déjà si c’est dans longtemps… Alors imaginez un peu ce que crée le mot « décembre » lorsqu’il résonne dans sa tête ! Et quelle tête, justement, pauvre petit bonhomme, lorsqu’il apprend que non, ce n’est pas encore Noël et qu’il va falloir encore attendre 25 jours. 25 jours ! Mais il ne compte même pas jusqu’à 3… « Bon, ben c’est dans longtemps, d’accord ? Dans trèèèès longtemps, et maintenant, on peut peut-être commencer à travailler ? » Enfin, travailler, ça va être compliqué aujourd’hui, parce que qui dit décembre, dit surexcitation maximale dans la tête de chacun, en fait ! Surtout lorsqu’on leur annonce tout ce qu’on a comme projets pour ces trois dernières semaines d’école… Dans les jours qui viennent, nous allons bien évidemment décorer le sapin (on devrait dire recouvrir le sapin de guirlandes et de boules toutes plus laides et criardes que les autres, mais c’est pas grave, ils sont contents !), nous allons aussi décorer la classe (enfin on va essayer), chaque matin, un élève aura droit à son chocolat puisque nous avons un beau calendrier… et 24 élèves ! et puis nous allons veiller les uns sur les autres de manière un peu particulière, et ça, ça les rend fous de joie ! Chaque élève sera le petit lutin de Noël d’une personne de la classe – maîtresses incluses – dans le plus grand secret jusqu’aux vacances. Ils sont tout contents…et tellement pas discrets ! On avait dit que ça devait rester secret, les chous ! Pas gagnée, c’t’affaire. M’enfin, ils sont contents, nous aussi, et on passe une très bonne journée ! Des petits mots fleurissent sur les tables, des bricolages et des dessins un peu chelous aussi, mais bon, c’est l’intention qui compte, hein ?

Mercredi 2 décembre : Il fait sombre lorsque les enfants entrent dans la classe. Et pour cause, nous avons voulu leur faire une surprise : le sapin (recouvert par leurs soins hier après-midi) est tout illuminé au fond de la classe ! ça y est, on a perdu E… K est la reine de la journée : elle a enfin 7 ans ! Du coup, l’autre en remet une couche : « Maîtresse c’est quand mon anniversaire à moi ? » Pas d’bol, c’était le mois dernier. Dans longteeemps, très trèèèèès longtemps, d’accord ? Au moins mille dodos ! » « Mais j’sais pas compter jusqu’à miiiille, j’sais compter que jusqu’à 131, maîtresse… » « Eh bah compte plusieurs fois jusqu’à 131. » Il me regarde, les yeux vides, il ne comprend pas, en fait. J’abandonne. La matinée passe tranquillement, on termine nos exercices sur le son [on], l’occasion de leur faire, une fois de plus, remarquer que le français est bourré d’exceptions : Bah oui, parce qu’on dit que devant les lettres m, b et p, le n devient m mais qu’est-ce qu’on fait de bonbon, hein ? C’est quand même leur mot préféré, qu’on se le dise. Et puis tiens, le comté, va leur expliquer qu’il n’y a effectivement ni m, ni b, ni p et qu’on l’écrit pourtant avec un m ! Dans une autre vie, je choisirai un autre métier. Après ça, on part à la découverte des polygones. Des poly-quoi ? « Est-ce que c’est comme des Polly Pocket, maîtresse ? » Ok, c’est bon, je rentre me coucher.

Jeudi 3 décembre : Existe-t-il une journée pire que le premier jeudi du mois de décembre dans l’année ? Ben franchement, vu celle-ci, je ne crois pas. Pourtant, elle avait bien commencé, ils faisaient de jolies figures en acrogym’, les devoirs avaient été faits par tous, et le petit bilan de mathématiques de mi-période (oui, on l’a fait un peu à la bourre) plutôt réussi ! C’était compter sans une pause déjeuner plus mouvementée pour certains. Explication : après notre déjeuner, ma binôme et moi remontons en classe avec la maîtresse de la classe d’à côté. Cri de surprise / d’effroi, je ne sais pas trop, de sa part. On accourt : deux tables sont renversées au beau milieu de sa classe, le contenu des cases est répandu sur le sol. Que s’est-il passé ? En plus ce sont les tables de deux petites mignonnes, a priori, donc pas de raison de leur en vouloir pour quoi que ce soit, si ? On s’interroge, et puis, en récupérant nos élèves surexcités, on oublie un peu. Ils ont le cerveau-lent cet après-midi, comme on dit, rien ne rentre, impossible de les faire travailler. On leur impose quand même quelques exos, puis on les lâche autour des bricolages de Noël jusqu’à la récréation. Moi, je m’arrache les cheveux avec E. Il fait quand même essayer, je dis bien ESSAYER de le faire travailler de temps en temps…

— Alors, E, dans la phrase Tous les invités arrivent au palais. de qui on parle ? 

« Cendrillon ! »

— Mmmh, non, je ne vois pas le mot Cendrillon écrit dans cette phrase. On recommence. Tous les invités arrivent au palais. Elle parle de qui, cette phrase ?

« Ah bah le prince ! »

— Mmmh… Nan, toujours pas. Je reprends : Tous les invités arrivent au palais. Qui arrive au palais, E ?

« J’sais paaaas. »

Ok, respire Charlotte, ça va bien se passer. Un peu plus tard, après la récréation, pendant que les autres font du calcul mental à toute vitesse, je retente la soustraction avec du matériel parce que les chiffres comme ça, ça ne lui parle pas.

— Alors, E, 8 moins 0, ça fait combien ? Oui, voilà, pose 8 cubes devant toi. Moins 0 cube, ça donne quoi ?

« 7 ! »

— Je sais pas. Essaye…

« 0 ! »

— Grumblgrumblgrumb…

« J’y arrive pas, maîtresse. »

— 0, c’est quoi, E ? C’est rien, t’es d’accord avec moi ? Donc si j’ai 8 et que je ne lui enlève rien, il reste combien ?

— AH ! [serait-ce une lueur d’intelligence ?] ben c’est 0 !

Je pleure.

Vendredi 4 décembre : En arrivant ce matin, sondage. Avec cet étrange après-midi de cerveaux-lents, on a complètement oublié de parler de l’incident des tables renversées, comme on l’appelle désormais dans toute l’école. Mais bon, avec un jour de retard, pas sûr qu’ils se souviennent de quelque chose qu’ils auraient pu voir / entendre. On tente quand même. Déception. Dé-pre-ssion. Je n’y croyais pas, mais c’est bien 5 de mes élèves qui ont fait le coup. 5 ! C’est énorme. Alors, forcément, il y a les 4 habitués des coups foireux dans le lot + une jolie petite meneuse qui se révèle : « Ben en fait avant de descendre à la cantine, quand Kévin (leur animateur) y regardait pas, avec E, K, N et J on a fait les foufous dans la classe de Magali et E il a renversé les tables ! » nous dit-elle. Mais c’est pas vrai. Et elle nous dit ça comme ça, en plus ! Je prends les 5 et pendant qu’Agnès tente de faire faire la dictée aux autres, je les descends dans le bureau de la directrice. Elle peur passe un savon digne de… Ben, je sais pas trop de quoi il est digne, en fait, parce que je me suis jamais fait engueuler comme ça. Conclusion : une lettre d’excuses à écrire à la maîtresse et aux élèves concernés, un mot + un appel aux parents, et une corvée de plateaux à la cantine leur passeront l’envie de fausser compagnie à leur animateur une nouvelle fois. Ils sont assis dans le couloir, tous les 5, avec leur feuille et leur crayon dans la main. Au boulot, les p’tits gars ! Moi, je les adore leurs lettres, elles sont beaucoup trop dôles !

Extraits (avec l’orthographe d’origine, faut lire à voix haute en général ça marche bien !) : « Pardon d’avoir courir dans la classe, pardon pour l’école, désolé, on né désolé. » « Pardon pour moi j’ai suis désolé, pardon les métress, pardon tou lesenfen, j’ai vé pu ja mérentre denvotrclas chamé delavie. » « Désolé d’avoire fes les foufou dans ta classe et de renverser les table c’est pas moi qui a renversé les table vremant désolé d’avoire renversé les table. » « Pardon la maitresse dacoter oné vréman désoler la classe. » « Pardon d’avoir enversé les tables mais c’est pas moi qui a enverser les tables c’est E, pardon. On a pas respecté les règle de l’école scolaire et pardon d’avoir couru dans la classe. »

Du bonheur à l’état pur, quoi !

La maîtresse Charlotte

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