A l’école du bonheur

Lundi 16 novembre : Il est 8h50, je me penche sur le cahier de N pour vérifier qu’il a bien fait ses devoirs mais je sais, au fond de moi, et vu la vitesse à laquelle ses pieds se balancent, qu’il ne les a à nouveau pas faits. Alors quand la page vierge de toute écriture apparaît sous mes yeux, je le regarde avec un grand sourire et lui dis très calmement : « Tu te rappelles de ce qu’on avait dit vendredi, N ? Si tu ne te décidais pas à te mettre au travail, tu n’étais pas accepté dans cette classe, tu t’en souviens, n’est-ce pas ? » Il ne bronche pas. Je referme son cahier, le lui tend ainsi que sa trousse, fouille sa case à la recherche de son fichier de maths et reprends : « Eh bien voilà, je ne veux pas de toi, tu vas aller travailler dans le bureau de madame la directrice ce matin. » Ça n’a pas l’air de l’atteindre plus que ça. Il est incroyable, celui-là. Bien, ceci fait, je remonte en classe où ma binôme a lancé le Quoi de Neuf. H me regarde avec ses grands yeux et son sourire à demi-dissimulé sous son masque : « Maîtresse, tu sais, ben y a une souris chez ma maman et elle fait pipi et caca partout dans les placards ! » Elle pouffe de rire. J a joué à la guerre des légos contre les plémos, et E est encore allé à lor t foniste. La semaine dernière j’avais cru déchiffrer qu’il avait joué à Fortnite, mais non, c’est bien CHEZ l’orthophoniste qu’il est allé ^^ Cet après-midi, après une matinée passée à décomposer des nombres par centaines, puis dizaines, puis unités, les CE1 ont sport. Le lundi, c’est jeux collectifs. On voit leur évolution d’une séance à l’autre et aujourd’hui je réalise à quel point S peut-être un bon leader, que K peut courir très vite sur ses toutes petites jambes, et que C peut gober la balle au vol avec un regard de tueuse qui en dit long sur sa niak ! La récréation terminée, on s’attaque à notre travail sur les fruits et légumes de l’automne. Pomme ? Pommier. Poire ? Poirier.  « Et le gland, c’est le fruit de quel arbre ? » « Le glanier ! » s’exclame C, toute fière. Raté ^^ Le soir, je rencontre une maman un peu inquiète pour sa fille. D’origine tunisienne, elle n’est pas née en France et a peur de ne pas être d’une grande aide pour elle, d’autant que sa prononciation est parfois hasardeuse, et A a donc du mal à prononcer correctement certains mots, elle aussi. « J’te jure maîtresse, s’exclame-t-elle soudain, c’est vraiment dur de bien parler quand on n’est pas né ici, moi j’veux pas ma fille elle parle aussi mal que moi, j’te jure, c’est compliqué pour moi ! » « T’inquiète madame, je gère ! » avais-je envie de lui répondre, me mordant les joues pour ne pas sourire trop largement.

Mardi 17 novembre : « Maîtresse, eh maîtresse aujourd’hui c’est mon anniversaire ! » « Eh maîtresse, j’ai 7 ans, maîtresse, maîtresse, c’est mon anniversaire ! » « F (là il s’adresse à son ancienne maîtresse croisée dans les escaliers) tu te souviens ? C’est mon anniversaire aujourd’hui ! » « Et N (maintenant c’est à la gardienne de l’école) tu sais quoi ? ben aujourd’hui j’ai 7 ans ! » Bon, bah si on n’avait pas compris que ce cher K fêtait son anniversaire aujourd’hui, maintenant on est au courant ! Dans la matinée, je me penche sur le cahier de K pour l’aider dans ses exercices de lecture. Mais j’ai oublié que pour une fois, j’ai fait un effort vestimentaire et je suis en robe. Je m’exclame doucement : « Oh, mais il faut que je fasse attention, je suis en robe, je ne peux pas me pencher comme d’habitude ! » J, le voisin de K qui a des oreilles partout me demande : « Bah pourquoi maîtresse il faut pas que tu te penches ? » Et moi de répondre du tac au tac : « Parce que sinon tout le monde va voir mes fesses ! » Et les voilà qui se marrent, c’est mignon à cet âge-là, il suffit de leur dire « fesses » et on les a perdus ! 😀 D’ailleurs, le fait que je sois passée de mon éternelle association jean-baskets à cette petite robe me vaut le défilé de toutes les petites minettes de ma classe pour me dire : « Maîtresse t’es belle ! » La dictée de nombres du jours nous fait hurler avec ma binôme. Trois de nos élèves sont encore bien loin : 214 devient 2 100 14, 368 s’allonge en 300 60 8 et je vous laisse pleurer devant le 777 devenu 7 100 60 10 7. Tout est logique, en soi, mais ça fait ouille quand même !!

Mercredi 18 novembre : Elles sont toutes en robes, ce matin ! Toutes les petites miss du CE1B et C ont voulu « faire comme la maîtresse » c’est si chou ! Elles se complimentent sur les couleurs et les tissus, de vraies mini dames, j’vous dis ! D’ailleurs, on dit milticouleur, maintenant, d’après K, pour parler de toutes ces couleurs. Aujourd’hui, c’est le grand jour, on teste le passage au stylo sur le cahier du jour. L’objectif ? Identifier quel élève a encore besoin de son crayon de papier. Ils sont tout excités, tout fiers de tenir enfin le Graal dans leurs mains ! Essai concluant pour la plupart d’entre eux, pour les crasseux de service, on repassera ! Je passe une bonne partie de mon temps avec E et je dois respirer prooooofondément pour ne pas perdre mon calme face à lui. D’abord, au lieu de mettre de la colle sur son étiquette, il s’amuse à la mettre sur ses doigts – j’ai 3 ans, bonjour ! – puis comme j’essaye de savoir ce qu’il a retenu des centaines, il me dit de sa voix traaaîîînaaaante : « Moi je sais compter jusqu’à cent-treeeeeente. Et après c’est quuoooiii ? Et quand c’est fini la maison des ceeennnt ça fait quuuooiiii ? » La désagréable impression d’avoir un élève de maternelle en face de moi m’envahit. Je finis par le renvoyer à sa place. Sur le trottoir, à midi, une maman inconnue d’une élève inconnue m’aborde : « Madame, il n’y a pas école cet après-midi ? Ma fille a pris son cartable, c’est normal ? » Nan mais elle débarque, celle-là ! Depuis quand une maman ignore qu’il n’y a pas d’école le mercredi après-midi ? C’est pas comme si elle était entrée à l’école hier, non plus ?!

Jeudi 19 novembre : Ah, corriger les cahiers ! Quelle guigne, et en même temps, que de fou-rires ! Je découvre l’innocence enfantine de ma petite H qui a écrit « un bambi » pour un faon, sans doute, lorsqu’on lui a demandé de citer 5 animaux marchant à quatre pattes. Je ris devant l’inventivité de J qui, pour les noms d’oiseaux, a fait la liste des « piques » : le pique-vert (pic-vert), le pique-noir… Je continue ? Joséphine, la monitrice de piscine de l’histoire sur laquelle nous travaillons est rebaptisée « maitraisse de l’eau » quant à Basile, le petit héros, ils le trouvent tous supèrecoule ! A midi, ayant terminé de déjeuner, je traverse la cour pour remonter dans ma classe quand mon regard est attiré par cinq de mes élèves, accroupis autour d’un arbre en train de jouer les mimi cracra avec la terre et le peu d’eau qu’ils trouvent autour d’eux. Mmmh ça va être sympa cet aprèm ! Sympa, en effet. Et un fâcheux incident m’a fait perdre toute crédibilité à leurs yeux. Alors que je donne la consigne d’un nouvel exercice, je vois E, qui a déjà du mal à comprendre ce qu’on lui demande lorsqu’il est calme, en train de fouiller dans sa trousse à la recherche de son taille-crayon. Je lui indique que ce n’est pas le moment et il s’arrête. Quelques instants plus tard, alors que je continue à parler, crrr crrr crrr fait le taille-crayon sous mon nez. Il me regarde, oupsi, et fait stopper le mouvement du taille-crayon. « Pose ce taille-crayon, je m’exclame, énervée, sinon je t’assure que… » Et là, le drame. Qu’est-ce que je peux bien lui dire ? C’est sorti tellement vite que j’ai oublié de réfléchir à ma menace. Il sourit, le fourbe, avec ses deux yeux comme des billes, et ses dents de devant inexistantes. « ça ne me fait pas rire ! » je tente, en essayant tant bien que mal de rester sérieuse face à sa p’tite tête. Peine perdue. Il éclate de rire, moi aussi, et toute la classe nous suit. Je les entends déjà raconter à leurs parents que je n’ai pas su me retenir de rire alors que j’étais censée l’engueuler, quand même !

Vendredi 20 novembre : Journée des victoires ! N a fait ses devoirs, J n’a fait que 3 fautes à sa dictée, K a écrit tous les mots sans râler ni pleurnicher, C se tient enfin droite sur sa chaise sans qu’on le lui réclame 15 fois et H a compris le système des additions posées. Elle a même réussi à résoudre quelques problèmes toute seule ! La joie et la fierté dans son regard n’ont pas de prix. Il n’y a que l’autre K qui continue à n’en faire qu’à sa tête et a passé sa journée à la table du fond, mais bon, ça n’a pas l’air de l’ennuyer plus que ça et c’est peut-être ça le pire finalement ! A midi, nous fêtons le Beau Joe entre collègues. Charcut’, fromage et bon vin ont refait nos forces pour la dernière après-midi de la semaine. Chez les CE1, tout s’est bien passé, on a écrit les devoirs, collé les grandes feuilles de l’automne dans le grand cahier vert, noirci une feuille de calcul mental en quelques minutes et récité notre poésie. Charles Vildrac, l’auteur, est devenu Charles de Gaulle dans la bouche de K et la semaine s’est donc terminée sur un bon fou rire !

A bientôt,

La maîtresse Charlotte

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