A l’école du bonheur

A base de paillettes dans les yeux, de pépites inédites, de bruits de cour et de couloirs, de manteaux oubliés, de chuintements de craies et d’odeurs de colle Cléopâtre…

Pour des raisons évidentes, l’école dans laquelle je travaille ne sera pas nommée autrement que comme l’école du bonheur dans les pages qui vont suivre. De même, les prénoms de mes élèves seront remplacés par des lettres.

Imaginez… Une grande classe, au milieu d’un couloir, au deuxième étage d’un vieux bâtiment. Des murs peints en jaune et orange recouverts de dessins et d’affichages dits pédagogiques. Un tableau noir, une estrade, un banc. Vingt-quatre tables et chaises que l’on remet en place chaque matin, un bureau encombré de papiers, des armoires remplies de ce petit matériel dont chaque maître ou maîtresse raffole…  Un coin douillet au fond de la classe où se reposer, prendre un livre et s’évader. De grandes fenêtres donnant sur une cour recouverte de feuilles mortes. Le bruit d’une craie courant sur le tableau, celui d’un crayon tombant sur le sol, d’une chaise reculant bruyamment, de pages qui se tournent. De grands yeux curieux, d’autres luttant contre le sommeil. Des mains qui se lèvent, des lèvres qui sourient, d’autres qui boudent. Deux maîtresses qui se relaient au tableau suivant les activités qu’elles proposent à leurs élèves réunis en une seule classe.

Vous y êtes ? 😊

 Bienvenue chez les CE1 B et C !

Lundi 2 novembre : 8h20. La porte de l’école s’ouvre, de toute façon elle n’était pas fermée. Paraît que les plombs ont sauté vendredi et depuis, elle n’est plus alimentée, soupire la gardienne. Mmmh, ça commence bien, cette rentrée ! Les premiers élèves entrent donc dans l’école. On a du mal à les reconnaître sous leurs masques. Depuis une vingtaine de minutes, nous sommes dans la cour entre collègues, tous en noir, tasse fumante à la main. On tient une sorte de conseil de guerre de dernière minute puisqu’on n’a pas pu le faire avant. Comment aborder la minute de silence avec des enfants si jeunes ? Qu’est-ce qu’ils ont entendu à ce sujet ? Qu’est-ce qu’on leur a dit à la maison ? Et qu’est-ce qu’ils vont nous dire, eux ? On les accueille avec le sourire masqué de circonstances. Allez hop, lavage de mains, on se met en rang, on monte. 8h45, voilà, nous sommes en classe. Je m’assois face aux élèves, prête à faire l’appel. Déjà, ils lèvent le doigt. Certains ont fait glisser leur masque sous le bout de leur nez, d’autres l’ont déjà carrément remisé sous leur menton. Je ne fais aucune remarque, même moi j’ai du mal, alors à 7 ans, je ne peux pas leur demander l’impossible… ! Et ça fuse. Des mots très durs sortent de leurs bouches toutes innocentes : « égorgé » « décapité » « il a pris une balle en pleine tête par les policiers » Des mots qu’un enfant de 7 ans ne devrait pas connaître. Je récupère l’enveloppe que me tend un G au visage tout crispé. J’ai envie de pleurer en lisant la lettre de sa maman. J a tout entendu, tout lu, tout compris. S ouvre des yeux ronds, pâlit d’un coup : Maîtresse, j’me sens pas bien, j’peux sortir ? L’angoisse lui tord le ventre. Il met plusieurs minutes à s’en remettre. On dédramatise, on chasse les mots trop laids, on apaise les tensions. Enfin, on essaye… Pour la minute de silence, on leur propose de penser à ce qu’ils préfèrent dans l’école, à une petite joie, à une réconciliation après une dispute… La minute passe. Plus un bruit. Ils sourient. On respire. L’après-midi est plus douce, les élèves apprivoisent le masque, reprennent leurs marques. On se sent mieux. En bref, une journée dense, la joie de se retrouver face à nos élèves marquée par la tension ambiante de chacun face aux derniers évènements… Et cette affiche sur la porte : « Enseignants en deuil. »

Mardi 3 novembre : Sous leurs masques, on devine leurs sourires. La classe ne ressemble plus à une prison sans vie. Il y a des papiers au sol et des cahiers à corriger sur le bureau. Ça y est, on s’est retrouvés ! En phonologie, ce matin, on aborde un nouveau son complexe. Après avoir rappelé l’orthographe des sons vus avant les vacances, je lis la comptine de notre nouveau son aux élèves. Le but, c’est qu’ils le devinent à travers mes mots. N lève le doigt. Il ne participe pas souvent alors je l’interroge. « Citrouille ! » s’exclame-t-il. Je fronce les sourcils. Lui rappelle la consigne. « Trouille ! » me dit-il encore. Pitié… Les autres soupirent. « Mais non, N, on a dit le son, pas le mot ! » Je pense : « s’il me dit rouille, je pleure. » Il se tait, balance son éternel « j’sais plus » et un autre prend le relais. Bon, maintenant qu’on a identifié le son [ouill], je récolte les mots de ma comptine dans lesquels on l’entend. N peut enfin crier, triomphant : « bah citrouille, maîtresse, j’l’avais trouvé ! » Rappelez-moi le jour où il comprendra quelque chose, celui-là. Mais passons. Nous voilà sur la page du son. Explication des mots inconnus de ces petits encore si innocents. Evidemment, la ratatouille, c’est le petit rat dans le film, c’était inévitable. Le verbe bouillir ne peut pas être un verbe « parce qu’on a dit que ça se finissait par -er donc ça marche pas, maîtresse ! » « Quelqu’un de douillet c’est quelqu’un de tout doux comme mon lit ! » Ils sont si mignons… Cet après-midi, on passe la centaine en maths ! Enfin ! s’exclament certains, ravis. Oh non, soupirent d’autres en s’arrachant les cheveux au-dessus de leur fichier. Il faut les rassurer, leur redonner confiance, allez, c’est pas si compliqué. H me regarde, toute perdue. « Maîtresse, j’ai pas compris ce que je dois faire… » On fait ensemble, on compte, allez, minette, tu vas y arriver. Enfin, elle sourit :« Alors attends, si 30 + 70 ça fait 100… En fait 70 + 30 ça fait 100 aussi, c’est ça ? » Mais oui, c’est ça. Et c’est pareil pour les autres. Elle hoche la tête, reprend son crayon, tire la langue et termine son exercice toute seule. Ça y est ! 15h, c’est l’heure des ateliers. Et vous savez quoi ? La porte de l’école est réparée. Ouf.

Mercredi 4 novembre : 9h05, les rituels terminés, je laisse ma binôme prendre en charge la copie des mots de la prochaine dictée et me dirige vers le troisième étage pour faire quelques photocopies. Une odeur de brûlé envahit mes narines alors que je monte les escaliers. Je me retrouve nez à nez avec un de mes collègues : les néons ont pété dans sa classe et dans celle d’à côté. Panique à bord. Danger. On évacue toutes les classes ! Et voilà donc 300 élèves regroupés autour de leurs enseignants, grelottant de froid dans la faible lumière matinale. Bénies soient mes années de scoutisme qui me permettent de rapidement trouver un moyen de réchauffer les petits transis. La directrice passe, les pompiers arrivent, EDF aussi. La cantinière traverse la cour : ses fours ont explosé, elle ne pourra pas faire chauffer les déjeuners. Les minutes s’égrènent trop lentement au goût de chacun. On n’a aucune info mais il n’est pas question de remonter dans nos classes avec tous ces néons clignotants prêts à exploser partout. Les enfants commencent à en avoir un peu marre… « Maîtresse, pourquoi cette récré elle est plus longue que d’habitude ? » « Maîtresse, c’est vrai qu’il y a une classe qui a brûlé dans l’école ? » « Maîtresse, est-ce que tu peux regarder les résultats des élections des Etats-Unis ? » (trop bien renseignée, celle-là) Et H d’enchaîner : « Tu sais maîtresse, moi mon papa y m’a dit que Trump il aime pas trop les gens qui z’ont la peau un peu marron ! » C’est mignon. Il est 10h. Puis 11h. Bon, ben on ne remontera pas en classe et on n’aura que 60 pique-nique livrés par la mairie, nous apprend la directrice. Allez hop, c’est parti pour appeler les parents. « Oui, bonjour madame, c’est C, la maîtresse de X. Bon alors voilà, je vous appelle parce qu’il y a un petit souci à l’école avec l’électricité. Mais ne vous inquiétez pas, hein, aucun risque pour les enfants. Enfin on est tous dans la cour depuis 9h quoi. Et il n’y aura pas de cantine à midi, alors si vous pouvez venir le chercher maintenant, c’est bien ! Et si vous ne pouvez pas, il fera partie des 60 élus du pique-nique ! Comment ? Pour le centre ? Ecoutez ça ne je sais pas, mais étant donné qu’on ne peut pas remonter dans nos classes pour le moment, ça m’étonnerait qu’ils accueillent tout le monde cet après-midi. Et demain ? ça je n’en sais encore rien. Vous aurez des infos de toute façon, hein, ne vous inquiétez pas ! » Béni soit le sang-froid des parents, parfois ! On s’en souviendra longtemps, de la valse des enseignants, téléphone vissé à l’oreille, classeur de fiches à la main, courant après un gamin : « ta mère arrive ! » ou après un autre : « ta nounou est là ! » et encore un autre : « c’est la grand-mère du tonton de machin qui vient te chercher, va la voir ! » rassurant un autre « je n’ai pas réussi à joindre ton papa, reste assis sur ce banc, je reviens ». Pas fâchés de voir cette « superbe » matinée se terminer. Et le covid, dans tout ça, me direz-vous ? Parce qu’entre les 300 enfants parqués au même endroit pendant 2h30 et les parents massés sur le trottoir, le protocole sanitaire n’a pas vraiment été respecté, me semble-t-il. Oui, ben le covid il a eu peur des étincelles et il s’est barré, voilà.

Jeudi 5 novembre : Comité d’accueil devant l’école, ce matin ! Monsieur le maire en personne, les services de la ville, madame l’Inspectrice de circonscription, les syndicats, les représentants des parents d’élèves et… EDF sont là ! La consigne est claire : tout va bien, et les techniciens vont bosser sur le tableau électrique toute la journée. On a quand même le droit de souligner que si tout ce petit monde est là, c’est qu’a priori tout ne va pas si bien… M’enfin ! A 8h40, le calme semble être revenu à l’école du bonheur. La lumière fonctionne à nouveau. Presque partout. On fait le compte des néons à changer. En revanche, la porte est en grève. Cette fois, c’est manuellement qu’il faut venir l’ouvrir. On en rigole un peu. La matinée s’écoule tranquillement, on rattrape le travail de la veille. Les cahiers sont restés ouverts, crayon au centre de la page. Les cartables sont encore là, quelques écharpes et bonnets avaient été oubliés aux porte-manteaux dans la panique. Même le tableau rappelle aux élèves ce qu’ils n’ont pas eu le temps de faire la veille. Ils se demandent quand même ce qui s’est passé. Nous aussi. Mais bon, a priori, si on est tous de retour, c’est que ce n’était pas si grave ! Au retour de la récréation, on prend enfin le temps de faire autre chose que du français ou des maths. On va parler de la différence entre le jour et la journée. Vaste programme pour des petits de 7 ans qui, pour certains, n’ont pas encore compris que non, la cantine n’avait pas lieu à 10h et que ce n’était pas en la réclamant cinquante fois qu’elle allait arriver plus vite ! Alors que nous déjeunions tranquillement dans la salle des maîtres, ravis d’avoir eu une matinée à peu près normale, une des animatrices est entrée : « bon, je préfère vous prévenir, ça sent à nouveau le brûlé dans les cages d’escaliers alors on a remis tous les élèves dehors… » Ha. Ha. Ha. Pourtant, l’après-midi reprend et les loulous ne semblent pas trop perturbés par cette nouvelle alerte… On continue la lecture de Basile à la piscine avec les CE1 en observant les images qui sont quand même très drôle. Sur un mur de sa chambre, on voit une affiche. S s’exclame : « y a le coronavirus dans sa chambre ! » « mais non, lis bien, c’est écrit cochonaurus. A votre avis, qu’est-ce que c’est ? » S, toujours : « c’est le coronavirus des cochons ! » On a bien ri, ça fait du bien !

NB : dans l’histoire, Basile est un petit cochon 😉

Vendredi 6 novembre : Est-ce qu’on va enfin pouvoir avoir une journée normale ou c’est trop demandé ? Ce matin, la porte est toujours en grève, et dans le préau, pas un seul néon ne fonctionne. Quelle semaine… Pourtant, en classe, tout se déroule comme prévu. On enchaîne les rituels, puis vient la dictée-test qui a lieu tous les vendredi, avant la « grande » dictée du lundi. Pendant que ma binôme fait faire cette dictée à la majeure partie de la classe, je prends avec moi nos trois élèves les plus fragiles en orthographe et m’arme de courage et de patience. Si N a plutôt bien retenu ses mots pour une fois, pour K et E c’est une autre affaire. K mélange les sons, le ou devient on, le an n’existe pas. Elle oublie des voyelles et rajoute des lettres. Quant à E, il sépare consciencieusement chaque syllabe dictée comme si chacune valait un mot. Ces deux semaines de vacances lui ont fait oublier comment on écrit, il passe du script à la cursive en passant par « les lettres bâtons des maternelles » c’est illisible… J’ai le droit de pleurer ? Heureusement, après une matinée bien dense, l’après-midi est plus calme. Au retour de la cantine, on autorise quelques minutes de temps calme à chacun, afin de terminer les corrections de chaque cahier devant rentrer à la maison pour le week-end. E, B, J, S, B et R choisissent le coin lecture et s’affalent sur les coussins pour lire tranquillement. C et H font du découpage. K et J colorient le même mandala, collés l’un à l’autre, K et S sont assises sur la même chaise et écrivent une histoire avec des feutres multicolores. Ils sont si mignons, dans ces moments-là. C’est calme, c’est doux. On aurait presque envie de faire durer ces instants si précieux ! La semaine se termine en beauté sur la découverte de notre nouvelle poésie au thème extrêmement original : l’automne !

En espérant de tout cœur que la semaine prochaine soit plus tranquille, bonne fin de week-end !

La maîtresse Charlotte

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