Victoire

Chapitre 6 : suite & fin

14 avril

Alma ouvrit la porte de son appartement, alluma la lumière et se débarrassa de ses affaires. Son sac atterrit sur le sol, son manteau rejoignit les autres au portant accroché au mur et ses bottines valsèrent dans un coin de l’entrée. Dénouant ses cheveux, elle marcha vers la cuisine. Sur le frigo, un post-it de Manon lui rappelait qu’elle dînait avec son frère et rentrerait tard. Alma haussa les épaules, se servit un verre d’eau et retraversa l’appartement en direction du salon. Elle déplaça la table basse dans un angle, connecta son enceinte à son portable et la musique emplit l’espace. Après cette journée riche en émotions, la jeune femme ressentait un immense besoin de s’abandonner au rythme enivrant de la musique et danser tout son saoul. Evoluant avec grâce et précision, elle fit le vide dans sa tête. Exit, le foyer, les jeunes et les éducateurs. Exit, cette réunion qui avait trop duré et failli mal se terminer. Exit, la violence avec laquelle Karim et Pierre s’étaient jetés l’un sur l’autre en hurlant qu’ils allaient se tuer. Exit, les sanglots de Flore. Exit, le silence mutin d’Erwan. Les bras tendus vers le plafond, ses pieds balayant prudemment le tapis, Alma dansait lentement, yeux clos. Et plus la musique avançait, mieux elle se sentait. Le rythme de son cœur s’était calé sur celui du morceau. Elle se sentait bien. La sonnerie insistante de son portable mit fin à cet instant de répit bien trop tôt à son goût. Alexis cherchait à la joindre. Elle stoppa la musique et s’assit en reprenant son souffle. La nouvelle lui glaça le sang et elle maudit le jeune homme de l’avoir dérangée pour lui parler d’Etienne alors qu’elle se sentait si bien quelques instants plus tôt. De leur échange, elle ne retint que quelques mots : accident, mal en point, hôpital, c’est grave. A nouveau, le rythme de son cœur s’accéléra et elle manqua d’air. Des larmes d’affolement jaillirent de ses yeux sans qu’elle puisse les retenir. Osanne saisit le téléphone pour la rassurer. Alexis avait un peu dramatisé, Etienne était entre de bonnes mains, il allait s’en sortir. La main pressée sur sa poitrine douloureuse, Alma hocha la tête à travers ses larmes. Elle n’avait plus qu’une idée en tête, maintenant : le voir. Les visites seraient autorisées à partir du lendemain après-midi, le temps qu’il émerge du coma artificiel dans lequel il avait été plongé pour que l’opération se déroule au mieux. Elle quitterait le foyer un peu plus tôt pour s’y rendre. Il fallait qu’elle le voie, qu’elle lui parle, qu’elle lui dise. Mon Dieu, alors lui aussi, il avait frôlé la mort à cause d’un stupide accident… Elle savait bien qu’on ne sortait pas indemne d’un tel drame. Brusquement renvoyée en arrière, Alma suffoqua et glissa sur le sol, à genoux contre le canapé. Une voiture, lancée à toute allure sur la route au milieu de la nuit. Fenêtres ouvertes, musique à fond, éclats de rire. La main de Carl posée sur son genou, la sienne caressant ses joues, la bouteille qui circulait entre eux et puis, le drame… Un crissement de pneus, le juron tonitruant du conducteur de la voiture, sa main qui quitte son genou pour essayer de maintenir le volant, leurs cris affolés, le choc, la douleur. Vive. Brûlante. Ensuite, le noir complet. Elle s’était réveillée dans une chambre d’hôpital entourée de machines. Tout son corps n’était plus que douleur. Une main caressait son front et sa mère pleurait, penchée sur elle. Depuis quand dormait-elle ? Qu’avait-elle ? Que s’était-il passé ? Elle avait posé des dizaines de questions d’une voix hachée. Un accident. Et Carl ? Et Sophia et Luc ? Morts sur le coup, tous les trois. Elle avait été miraculeusement protégée par le corps de son voisin et s’en sortait avec une fracture du bassin et une perforation du poumon. Alma n’avait pu retenir ses larmes. A force de multiplier les prises de risques insensés pour se sentir vivante, elle avait frôlé la mort. Que penseraient-ils d’elle, maintenant ? Elle allait devoir se justifier, donner des explications, raconter l’enfer qu’elle vivait depuis des mois pour en être arrivée là. Lénaïg n’avait posé aucune question. Elle s’était contentée d’embrasser son front et ses joues en pleurant de soulagement. Alma se souvenait encore très bien de ces quatre longues semaines qu’elle avait passées à l’hôpital, le temps que les os de son bassin reprennent leur place et que la douleur passe. Le corps serré dans un corset, elle avait enduré les visites, les radios, la kiné, sans rien dire. Elle s’était enfoncée dans un mutisme profond, se blâmant d’être la seule survivante de cet accident qui avait coûté la vie à trois de ses amis. Et Carl, ce garçon sur lequel elle avait jeté son dévolu pour noyer son chagrin, lui manquait affreusement. Ses amis avaient pris de ses nouvelles. Tous, ils s’en voulaient tellement de n’avoir pas su voir à quel point elle sombrait depuis un an. Osanne dépérissait presque et sans le soutien d’Alexis, sans doute aurait-elle sombré, elle aussi. Alma regardait les jours passer sans les voir. Les yeux fixés au plafond, elle pleurait silencieusement sur sa bêtise. A force de porter des masques pour faire semblant d’aller bien, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Une vraie caricature de la jeune femme vertueuse qu’elle aurait souhaité être. Elle avait quitté Paris pour se réfugier aux Moutiers, loin de tout ce qui pouvait lui rappeler l’horrible personne qu’elle était devenue. Là, entourée de sa mère et de Pierre-Yves, aidée de ses deux petits frères, elle avait lentement réappris à s’asseoir, à plier ses jambes, à marcher, à nager, à courir, à danser… Elle s’était contrainte à une discipline de fer pour ne pas sombrer dans la folie. Et elle avait écrit, noirci des pages et des pages entières de tous ses souvenirs, de toutes ses idées, de tous ses rêves. En face de la maison, l’église des Moutiers était toujours ouverte. Elle avait passé des heures, assise sur un banc au milieu de la nef, les yeux fixés sur le tabernacle et le mystère qu’il renfermait. Mystère qui lui disait que sa vie valait la peine d’être sauvée, qu’elle allait se relever, qu’elle serait transformée. Que des jeunes avaient besoin d’elle, que seuls son témoignage et son cœur assoiffé d’amour pourraient les sauver, eux aussi. De ces longs mois de réflexion était née sa vocation. Elle ne permettrait pas que des enfants et des adolescents inconsciemment blessés par la vie choisissent l’enfer au lieu du paradis. Elle allait les accompagner, les aider, leur montrer comme la vie était belle, comme elle valait la peine d’être vécue aussi intensément que possible. Éducatrice, psychologue, oreille attentive, épaule offerte, dame-bobo, confidente, elle serait cette personne sur laquelle on viendrait se reposer, comme elle s’était reposée sur le cœur du Christ six mois durant pour mesurer la chance qu’elle avait d’être encore en vie. De retour à Paris, elle avait rejoint Manon en colocation et poursuivi ses études en intégrant un master de psychologie. Elle avait travaillé d’arrache-pied, renouant avec le plaisir d’apprendre. Auprès de ses amis, elle avait petit à petit retrouvé sa place et, sans tirer un trait sur son passé tumultueux, choisi d’avancer, de grandir en confiance avec chacun d’eux. Elle avait accepté de leur raconter ce qui s’était passé, leur promettant de ne plus jamais porter de masques. A son poignet droit étaient apparus trois bracelets dont elle ne souhaitait plus se séparer. Ils lui disaient qu’elle était sauvée et qu’elle devait voler de ses propres ailes, à présent, en gardant les yeux fixés sur son objectif. Une petite croix pendue à une chaîne, un oiseau pendu à une autre, un jonc ouvert. C’était la vie qui s’ouvrait devant elle, une page blanche à recouvrir de quelque chose de beau chaque jour. Alma contempla ces trois bracelets qui ornaient toujours son poignet et sourit tranquillement. Quel chemin parcouru en trois ans ! Malgré tout, une épine demeurait, s’enfonçant à intervalles réguliers dans sa chair : Etienne Le Kerbihan. Et d’imaginer cet homme qu’elle aimait profondément depuis tant d’années, allongé sur un lit d’hôpital entre la vie et la mort, son cœur se serrait. Le perdre serait une épreuve insurmontable. Même s’il ne peuplait que ses rêves, au moins lui permettait-il de rêver encore un peu. Elle se releva, remit le salon en ordre et jeta dans une poêle quelques restes de son repas de la veille qu’elle avala distraitement avant de rejoindre sa chambre. En quelques semaines, celle-ci avait retrouvé son charme d’autrefois et il y faisait bon. A gauche de la fenêtre faisant face à la porte, son lit disparaissait sous une montagne de couettes et de coussins sous laquelle elle se blottissait chaque soir. Au-dessus, courant le long du mur, une grande planche de bois peint accueillait ses livres préférés, les autres ayant regagné Les Moutiers. Pendue sous l’étagère, une guirlande lumineuse rehaussait le mur blanc. A droite de la fenêtre, son bureau regorgeait d’un amas de feuilles, de pinceaux et de tubes de peintures colorés. Derrière la porte, une grande armoire dont la porte centrale s’ornait d’un miroir enfermait ses vêtements. La jeune femme tira les rideaux et enfila la chemise qui lui servait de pyjama. Attrapant son ordinateur, elle s’installa confortablement au fond de son lit et, tout en dévorant un bol de céréales, lança un nouvel épisode de sa série du moment. Lorsque Manon rentra, elle dormait profondément mais l’ordinateur diffusait toujours les épisodes les uns à la suite des autres. Sa colocataire l’éteignit et ferma la porte de sa chambre avant de s’éloigner sur la pointe des pieds.

*

15 avril

Alma frissonna. Elle avait l’hôpital en horreur et se retrouver à parcourir ces couloirs mornes et froids lui donnait la chair de poule. Mordant nerveusement ses lèvres, elle avançait vers la chambre d’Etienne, guidée par le message d’Alexis. Devant la porte, elle hésita. Et s’il dormait ? S’il ne souhaitait pas lui parler ? Elle se gronda intérieurement. Ça ne comptait pas. Ayant frappé trois coups, elle ouvrit la porte. Alexis se leva en la voyant entrer. Il salua Etienne et sortit, non sans avoir posé une main solide sur son épaule et murmuré « Courage ! » à son oreille. La porte se referma. Elle fit quelques pas vers le lit, et ne pouvant supporter de le voir si affaibli, elle fixa ses yeux noirs dans les siens sans un mot. Son cœur battait à tout rompre et ses mains se tordaient sur la lanière de son sac. Sans doute ses lèvres ne seraient-elles plus que douleur dans quelques instants à force de les mordre. La voix rauque du jeune homme la tira de ses pensées.

— Décidément, lançait-il, un demi-sourire aux lèvres, à chaque fois qu’on se voit je suis dans un sale état !  

Alma éclata d’un rire léger et sentit son corps se détendre. Elle prit place dans le fauteuil occupé par Alexis quelques instants plus tôt et le regarda en souriant. Il n’avait rien perdu de son humour, c’était bon signe. Et s’il était prêt à plaisanter, c’est que sa présence ne devait pas tellement l’ennuyer. Pourtant, il ne disait plus rien, se contentant de la regarder, de la scruter, même. Mal à l’aise, elle murmura qu’elle était heureuse qu’Alexis et lui se soient réconciliés. Il hocha la tête sans la quitter des yeux mais sans rien ajouter. Alma crut que son cœur allait exploser et elle se demanda soudain ce qu’elle faisait là. Ils ne s’étaient pas vus pendant plus de six mois et les derniers mots qu’ils avaient échangés n’avaient aucun sens puisqu’il était ivre-mort. Il y avait tant à rattraper ! Elle avait tant à lui dire ! Mais pas comme ça, pas alors qu’il était étendu dans ce lit, pas alors qu’elle attendait tout de lui et qu’il n’en savait rien… Elle se releva en secouant la tête.

— Je vais y aller, en fait. Je… J’étais juste venue m’assurer que tu allais bien, bégaya-t-elle en récupérant le sac qu’elle avait déposé au bout de son lit quelques instants plus tôt. Je suis désolée de t’avoir dérangé, il faut que tu te reposes.

Mais quelle conne, pensa-t-elle en atteignant la porte. Il faut pourtant que je le lui dise, je suis venue pour ça, je ne vais quand même pas repartir sans le faire ! Faisant volte-face, elle revint vers le lit en se composant un visage neutre. Le regard perdu d’Etienne la fixait, augmentant le malaise qu’elle ressentait puissance dix mille au fond d’elle-même. Le cœur au bord des lèvres, elle ancra son regard dans le sien et se redressa en dissimulant de son mieux le tremblement dont elle était saisie. Prenant une grande inspiration, Alma apprit à Etienne qu’elle avait trouvé la photo de son fils et qu’elle avait compris qui il était au vu de leur ressemblance frappante et indéniable. Agrippant son sac à main, elle enchaîna avec le lourd secret lié à son activité professionnelle. Le jeune homme pâlit plus qu’il ne l’était déjà. Elle s’excusa, argua du fait qu’il fallait qu’elle lui dise la vérité et sortit, à deux doigts de tourner de l’œil. Dans le couloir, elle s’adossa au mur et respira profondément, yeux clos, menton tendu vers le plafond.

— Alma ! ça va ? s’exclama Alexis.

Ainsi, il l’avait attendue. Elle le rassura d’un hochement de tête et s’appuya au bras qu’il lui offrait.

— Je sais tout, souffla-t-elle en n’osant pas le regarder. Je ne pouvais pas le lui cacher plus longtemps, mais je ne peux pas rester. J’ai trop peur de sa réaction.

— Tu sais tout ? releva le grand blond.

— Pour Thomas, et pour le reste aussi, fit-elle.

— Mais… Comment tu as su ? s’enquit-il. Même nous on n’avait rien deviné…

— J’ai trouvé une photo sur la table l’autre soir, et mon imagination débordante a fait le lien entre une série que je regardais quand j’étais à Cardiff et son soi-disant métier d’interprète.

— Comment te sens-tu ? lui demanda le jeune homme en la prenant par les épaules.

— Pas très bien, avoua-t-elle après avoir gardé le silence un moment. C’est… Dur à encaisser, tu vois. D’autant plus qu’il est tellement aveugle qu’il ne se doute de rien !

— Ça va aller, lui promit-il, clin d’œil à l’appui. Il va remonter la pente et tu es bien placée pour savoir que ce genre d’incident ne nous laisse pas indemne. Il va avoir besoin de nous, même s’il ne l’exprimera jamais comme ça. Reste là, Alma. Je le connais bien, le bonhomme, même s’il s’évertue à me mettre des bâtons dans les roues depuis des années. Le jour où il ouvrira les yeux, il réalisera très vite que tous les deux, vous êtes faits pour vous entendre.

— J’ai peur que tu sois un peu trop idéaliste, mon cher Alexis, soupira la jeune femme.

— Crois-moi, reprit-il, serrant toujours ses épaules de ses larges mains, vous avez bien plus de choses en commun que tu ne le penses ! Un besoin d’ailleurs, ce besoin de vous retrouver seuls, loin et à l’écart du monde de temps en temps, une soif de comprendre, et un cœur immense. Oui, un cœur immense. Je connais Etienne depuis presque quinze ans et je sais qu’il aime profondément sa famille, même s’il ne sait pas comment le montrer. Je ne sais pas comment il est en tant que père mais je pense que s’il s’est battu si longtemps pour avoir une place dans la vie de Thomas, c’est qu’il aime aussi profondément son fils. Il était fou de cette femme qui ne veut plus de lui et ça l’a brisé. Mais toi, Alma, toi qui ne désires et n’attends que lui, si tu restes là, près de lui, si tu es suffisamment patiente, il t’aimera, toi aussi. Fais-moi confiance. Il est maladroit avec ses sentiments parce que c’est quelque chose qu’il ne peut ni comprendre ni expliquer, mais ça ne veut pas dire qu’il ne ressent rien.

Touchée, Alma écrasa une larme au coin de son œil et sourit largement. Les paroles du jeune homme lui allaient droit au cœur et apaisaient profondément ses tourments. Alexis la prit dans ses bras et la serra tendrement contre lui.

— Viens dîner à la maison, murmura-t-il, je suis sûr qu’Osanne sera ravie !

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