Victoire

Chapitre 6 : A cœur ouvert

28 mars

Lorsque la porte s’était enfin ouverte, Alma avait cru défaillir. De bonheur et d’horreur à la fois. Enfin, il était là ! Mais, mon Dieu, mais dans quel état ? Pâle, livide même, les yeux enfoncés dans leurs orbites, injectés de sang, cernés de noirs, les cheveux emmêlés, trop longs, indomptés. Il n’avait pas réussi à lui dire quoi que ce soit et elle avait bien cru qu’il allait s’écrouler, là, devant elle. Vive, elle l’avait rattrapé et mené à son lit tant bien que mal en regardant partout autour d’elle. Quel salon incroyable ! Il ressemblait à un décor de cinéma. Jamais elle n’aurait pu imaginer ça. Poutres apparentes au plafond, bibliothèques recouvrant les murs, courant du sol au plafond, encombrées de centaines de livres, sans doute, rideaux lourds et opaques aux fenêtres, tapis au sol, poufs, fauteuils et canapé de cuir sombre… Il y avait quelque chose d’ancien et de moderne à la fois, une ambiance feutrée, un mélange d’Orient et d’Occident qui lui avait plu immédiatement. Sa chambre était impressionnante, elle aussi, tapie sous les combles, baignée d’une douce et chaleureuse lumière, et meublée avec une grande simplicité. Le blanc des murs, vierges de toute décoration, contrastait avec une vieille armoire du même bois sombre que les bibliothèques et un grand lit dont les draps bleu marine avaient été rejetés en boule. Un tapis, des tréteaux poussés dans un coin de la pièce recouverts de papiers et un fauteuil encombré de vêtements et entouré de chaussures complétaient le mobilier. Prenant les choses en main pour se donner une contenance, elle lui avait ordonné de prendre une douche et était redescendue au salon, le cœur battant. Le revoir enfin mais le découvrir dans cet état lui faisait de la peine. Elle avait presque espéré qu’il serait assez ivre pour la prendre dans ses bras sans s’en rendre compte lorsqu’elle l’avait aidé à grimper les escaliers. Il s’était écroulé sur son lit en soupirant alors qu’elle aurait voulu le garder contre elle. Que s’était-il passé pour qu’il se retrouve dans un tel état d’ivresse ? Que pouvait-il bien avoir à oublier ? La cuisine ne semblait pas avoir beaucoup servi ces derniers temps, bien que le bar soit encombré d’emballages de pizzas et de sandwiches en tous genres. Beurk, dégoûtant, pensa-t-elle en précipitant le tout dans la poubelle. Affolée par le nombre de verres et de bouteilles vides éparpillés à travers la pièce, la jeune femme retroussa ses manches en se demandant depuis combien de temps le jeune homme n’avait pas été sobre. Attrapant un verre encore à moitié plein sur la table, Alma découvrit une photo dissimulée dessous. Elle reposa le verre et la prit entre ses mains tremblantes. On y voyait un petit garçon, tout sourire, derrière un gros gâteau surmonté de trois bougies. Elle recula d’un bond et secoua la tête. Il y avait quelque chose dans ces boucles sombres, dans ce sourire, dans ces traits. Le cœur battant, elle retourna la photo. Une écriture féminine, élégamment courbée, y avait inscrit quelques mots : « Trois ans de Thomas. Merci pour le beau camion qui a rejoint sa collection et ne quitte plus ses bras ! Je t’embrasse, Soline. » Soline ? Alma tiqua. Manon lui avait parlé d’une Soline, quelques années plus tôt. Elle lui avait dit les avoir aperçus, tous les deux. Ils semblaient très amoureux. La jeune femme retourna à nouveau la photo et la vérité lui éclata au visage. Etienne avait un fils, et il venait d’avoir trois ans. Il avait aimé cette femme, et de leur union était né un enfant. Un sanglot lui serra la gorge et elle expira longuement pour s’en débarrasser. Reposant la terrible photo, elle reprit les verres et entreprit de les laver pour se changer les idées. Peine perdue. Il a un fils. Il a un fils, ne pouvait-elle s’empêcher de se répéter. Je le retrouve enfin et j’apprends ça… L’excitation dans laquelle elle se trouvait depuis son entrée dans le repaire du jeune homme retomba d’un coup. En haut, la douche avait cessé de couler. Elle reporta son attention sur le salon sens dessus-dessous d’Etienne et soupira en se baissant pour récupérer les bouteilles de bières qui traînaient un peu partout. Sa tâche terminée, elle fouilla dans son sac, y trouva une aspirine, rassembla son courage et monta le retrouver, le cachet et un verre à la main. Tremblante, elle les lui tendit, priant pour qu’il ne se rende compte de rien. La douche avait fait son effet, mais les traits tirés du jeune homme attestaient une immense fatigue, et sans doute une immense tristesse également. Elle s’assit sur le bord de son lit et lui expliqua les raisons de sa venue en quelques mots. Il la gratifia d’un sourire en la scrutant de ses yeux bleus. Ne pouvant supporter son regard posé sur elle après ce qu’elle venait de découvrir, elle se releva d’un bond et gagna l’escalier. La voix cassée du jeune homme stoppa sa fuite. Il la remerciait. Il osait la remercier. Se sentant humiliée, elle haussa les épaules et dévala les marches à toute vitesse, le cœur sur le point d’exploser. Une fois la porte fermée derrière elle, elle s’écroula dans l’escalier de l’immeuble. Il a un fils, il a un fils. Il l’a aimée et elle lui a fait un enfant. Où sont-ils ? Continue-t-il à les voir ? Est-ce qu’il… l’entretient ? Est-ce qu’ils sont mariés ? Alma souffrait terriblement, sa poitrine se soulevait à un rythme effréné. Cette découverte mettait fin à des années d’espérance. Jamais il ne serait tout à elle, jamais il ne comblerait ses rêves d’enfant. Jamais… Tout était fini, terminé. Tout ce qu’elle avait rêvé de vivre avec lui au plus profond de son cœur ne verrait jamais le jour. Etienne ne serait jamais à elle. Je ne peux pas rester là, si on me voit… Elle se secoua, chassa ses larmes et tenta de se redonner une contenance mais au fond d’elle, elle savait bien qu’elle était effondrée, brisée, dévastée. Elle rentra lentement à son appartement. En chemin, les larmes s’étaient taries, cédant la place à une sourde colère tournée contre elle-même, ses grands rêves et son imagination bien trop débordante. Qu’est-ce qui lui avait pris d’espérer tant d’un tel insaisissable personnage ? Qu’est-ce qui lui avait pris, bon sang, mais pourquoi s’était-elle tellement accrochée à lui ? Debout dans l’entrée, raide, Manon lui demanda comment elle l’avait trouvé.

— Ivre-mort, claqua-t-elle sans la regarder.

— Mince… Il t’a dit pourquoi ?

— Nan. Manon, désolée, je suis crevée, je vais dormir.

Alma s’enferma dans sa chambre et se jeta tout habillée sur son lit. Serrant son oreiller entre ses bras, le mordant de ses dents, elle hurla de toutes ses forces et les sanglots reprirent de plus belle. Recroquevillée dans le coin du mur, l’oreiller toujours entre ses bras, elle se balança d’avant en arrière en pleurant toutes les larmes de son corps sur cet amour devenu impossible, sur ce rêve qui ne serait jamais réalité, sur le mal qu’elle s’était une fois de plus infligé. Elle dut s’endormir, car lorsqu’elle ouvrit les yeux, la lumière du jour naissant perçait à travers sa fenêtre dont elle n’avait pas fermé les volets. C’est fini, se dit-elle. Ce qui n’a jamais vraiment commencé est terminé. Sentant les larmes affluer sous ses paupières gonflées, elle respira un bon coup et se leva pour rejoindre la salle de bain. La journée lui fut longue. Pour la première fois depuis longtemps, elle détesta son dimanche. Il fallut faire bonne figure devant Manon et lui donner quelques détails sur ses retrouvailles avec le jeune homme qui lui trouèrent encore un peu plus le cœur. Si seulement elle savait, pensait-elle en devinant derrière les regards, les sourires et les soupirs de la jeune fille, tout l’amour qu’elle vouait, elle aussi, au garçon. Nous sommes deux ravissantes idiotes et il ne nous aimera jamais, ni elle, ni moi. Épuisée, exténuée, elle prétexta une migraine pour sauter le dîner et retourna s’enfermer dans sa chambre. Là, assise sur son lit, elle relut les dizaines de pages qu’elle avait noircies de mots pour tenter d’exprimer ses sentiments pour Etienne depuis toutes ces années. Tout ce qui l’avait attirée chez lui, tout ce qu’elle avait apprécié venant de lui, le moindre de ses faits et gestes envers elle. Un regard, un sourire, une question. Elle avait tout noté, tout gardé. Du vent… A présent, tout cela n’avait plus lieu d’être. Elle avait entretenu son malheur avec un tel soin et une telle obstination qu’elle s’y était perdue ! Etienne ne pourrait jamais être à elle. Il ne pourrait jamais la combler, et pire encore, elle ne le comblerait jamais. Soline et Thomas prenaient déjà toute la place dont elle avait rêvé. Je ne suis pas assez bien pour lui, pensa-t-elle. Je ne suffis pas. Je ne suffis jamais… Mais pourquoi je me retrouve toujours dans cette situation ? Pourquoi c’est moi qui pleure, et pas lui ? Pourquoi c’est moi qui souffre, et pas lui ? Et ça tournait en boucle, et ça n’arrêtait plus. Elle avait envie de tout envoyer balader, de quitter le foyer, sa coloc, Paris, d’aller ailleurs, de recommencer… Mais fuir, surtout, oh oui, fuir ! Dans la semaine qui suivit, tout l’agaça. Elle avait l’impression que son travail était au point mort avec Erwan, que Karim continuait à la prendre pour une conne, que Flore ne faisait plus aucun effort pour se rendre présentable et que la douce Edna s’était à nouveau claquemurée dans sa forteresse. Elle se prit la tête avec Tiphaine, ce qui l’attrista doublement, et lorsqu’enfin la journée du vendredi se termina, elle erra comme une âme en peine dans les rues jusqu’à ce que son téléphone sonne pour la tirer des profondeurs abyssales de son cœur à vif.

— Papa, renifla-t-elle en décrochant.

— Ma toute belle, que se passe-t-il ? s’enquit gravement Pierre-Yves Langevin. Je venais aux nouvelles, elles n’ont pas l’air très bonnes…

— Papa, il ne m’aime pas, il ne m’aimera jamais, lâcha-t-elle, oubliant que c’était un secret, et les larmes baignèrent ses joues glacées.

— Qui ça, ma chérie ?

— Etienne… souffla-t-elle, les yeux fixés sur la Seine.

Il y eut un long silence. Sans doute Pierre-Yves tentait-il de remettre un visage sur ce nom, de se rappeler de ce qu’elle avait pu lui dire à son sujet. Mais elle en avait tellement peu dit…

— Il a un fils, Papa, reprit-elle finalement. Il a trois ans… Je l’ai découvert samedi soir, il y avait une photo de lui sur la table, et je… Papa, je l’aime tellement ! s’enflamma-t-elle, le poing pressé sur sa poitrine, ça fait des années que je l’attends, des années que je me tais, que je ne dis rien par respect pour lui parce que je veux qu’il se sente libre de me remarquer ou pas, je… Je n’en peux plus… Je désirais tant être à lui, l’avoir pour moi !

— Chérie, le fait qu’il ait un enfant ne doit pas l’empêcher de t’aimer, lui répondit-il au bout d’un moment. Certes, il ne peut plus être tout à toi, mais il peut être à toi quand même. Quand j’ai découvert ton existence alors que j’entamais une relation avec ta Maman, à moi aussi ça m’a fait un choc. J’ai eu peur de ne pas être à la hauteur de la tâche. Et pourtant, regarde, nous avons fondé une famille avec toi !

— Mais moi je n’ai pas de père, et cet enfant il a une mère, une mère qu’Etienne a dû aimer profondément pour en arriver là !

— Oublie cette femme, Alma, tu ne connais pas leur histoire.

— Mais il ne m’aime pas, insista-t-elle. Il ne me regarde pas, il ne me voit pas.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— Il ne dit rien ! On se connait depuis… depuis presque six ans ! Six ans que mon cœur bat comme un forcené pour lui à chaque fois que je le vois. Six ans que j’espère qu’il me remarque enfin ! Papa, je suis rentrée depuis plus d’un mois, et samedi soir, c’est la première fois que je le revoyais… ça ne passe pas, ça ne veut pas passer. Et maintenant… Maintenant il y a ce petit garçon qui…

— Alma, reprit Pierre-Yves, cet Etienne, je ne le connais pas. Mais si une femme lui a fait confiance au point de porter son enfant, c’est qu’il en était digne. On ne sait pas ce qui a pu se passer ensuite. Ne désespère pas, ma chérie. Avale, accepte, et reste là, envers et contre tout, comme tu l’as toujours fait. Et cet enfant, tu l’aimeras, toi aussi. J’en suis sûr !

— Il ment à tout le monde, soupira-t-elle en s’asseyant sur un banc. Il se fait passer pour un interprète mais ça fait longtemps que j’ai compris que c’est faux. Il bosse pour les renseignements, Papa, il embobine tout le monde à longueur de journée.

— Comment as-tu su ?

— En regardant Le Bureau des Légendes quand j’étais à Cardiff. Il parle plusieurs langues, il est incollable sur la culture du Moyen-Orient, il disparaît de temps en temps et revient bronzé, barbu comme un baroudeur. C’est un agent, Papa, il vit sous légende, comme eux tous. Il ment, il cache, il trompe. Dieu sait de quoi il est capable !

— Mais malgré tout, tu l’aimes…

La jeune femme devina qu’il souriait. Elle esquissa un pauvre sourire à son tour à travers ses larmes.

— Oui, confirma-t-elle.

— Alors accroche-toi, et bats-toi ! Peut-être qu’il faut que tu te montres plus entreprenante avec lui ? Je ne connais pas la nature de vos discussions. Donne-lui des indices. Guide-le vers toi. Les hommes sont un peu lâches, ils ont peur de prendre des coups, parfois ils préfèrent être sûrs de la personne qui leur fait face pour oser faire un pas vers elle. Alors apporte-lui cette certitude. Et sois toujours consciente de ta valeur, ma Princesse. Sois fière de cette belle jeune femme que tu es devenue ! Tu es aimable, Alma, et je suis certain que cet homme pourra t’aimer comme tu le mérites. Moi je t’aime, je suis fier de toi. Fonce, mon Alma !

Elle rit et se moucha bruyamment, rassérénée par ses paroles pleines de sagesse et d’encouragement. Pierre-Yves raccrocha. Le regard perdu dans le vague, Alma repensa à ce qu’il lui avait dit. Avale, accepte, et surtout, reste là. Était-ce ce qu’il avait fait, lui, en apprenant que la femme dont il était tombé amoureux avait une petite fille de presque dix ans ? S’il était resté malgré sa présence et tous les rêves auxquels elle mettait sûrement fin, c’est qu’il devait déjà aimer profondément sa mère à cette époque. Elle n’avait jamais vraiment su quand leur histoire avait commencé. Elle savait simplement que Pierre-Yves venait chaque vendredi à treize heures au café dans lequel Lénaïg travaillait à Nantes. Il buvait son café, le même chaque semaine, et repartait sans un mot. Forcément, sa mère qui n’avait pas sa langue dans sa poche, avait fini par l’aborder. Elle avait ainsi appris qu’il était notaire et possédait une étude dans la région, détachée de celle de ses associés, et qu’ils se réunissaient tous les vendredi à quatorze heures. Fidèle au rendez-vous, Pierre-Yves avait continué à venir et leur discussion s’était poursuivie, semaine après semaine. Et puis, un jour, il était venu déjeuner. La semaine suivante, il avait prétexté un entretien pour passer la saluer le mardi. De fil en aiguille, ils s’étaient vus de plus en plus souvent et ce qui devait arriver était bel et bien arrivé. A trente-sept ans, alors qu’il n’avait jamais ressenti cela pour personne, Pierre-Yves Langevin était tombé fou amoureux de Lénaïg Trevellho, de dix ans sa cadette. Dépassé mais profondément attaché, il avait accepté la petite fille de celle-ci et ils s’étaient mariés. Alma soupira. De quelle force d’âme il avait fait preuve, lui qui découvrait l’amour ! Et quelle chance ça avait été pour sa mère, d’être tellement aimée… Moi je me sens déjà tellement épuisée par la vie, se dit-elle, le front incliné dans la paume de sa main. Est-ce que je l’aime vraiment, finalement ? Si je l’aime, moi aussi je devrais pouvoir accepter cet enfant. Mais ça me fait peur… Est-ce que je serai à la hauteur ? Et en même temps, six mois sans le voir, j’ai cru mourir… Alors une vie entière ? Mais comment je vais faire ? Il faudra bien que je lui dise ce que j’ai découvert. Il va devenir fou, lui qui tient tant à ses petits secrets… Il risque de me détester, de ne plus jamais vouloir me parler. Ce serait pire que tout ! Mais s’il apprend que je sais et que je ne lui ai rien dit ? Alma soupira, serra les poings et les dents et secoua la tête. Je vais devenir folle, pensa-t-elle. Si seulement je pouvais le voir ! Si seulement il pouvait ouvrir les yeux, bon sang, si seulement il n’était pas si aveugle ! Je me demande comment il a fait pour séduire cette Soline. Il ne sait pas aligner trois mots quand il s’agit de sentiments. Il devait vraiment être fou amoureux d’elle… Est-ce qu’il l’aime encore ? Alma secoua une nouvelle fois la tête. Stop. Elle se releva, réajusta son sac sur son épaule et s’engouffra dans la bouche de métro la plus proche en frissonnant.

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