Victoire

Chapitre 5 – suite & fin

Pestant, il recula et fit semblant de dormir. Quelques instants plus tard, on l’attrapait par les cheveux pour l’obliger à relever la tête. La lampe fut de nouveau braquée sur ses yeux.

— Oh, pitié, soupira-t-il, vous pourriez y aller un peu plus doucement, non ?

— La nuit fut bonne ? s’enquit l’homme.

— Si je pouvais avoir un oreiller pour la prochaine, ça m’arrangerait.

— Tu commences à m’agacer, Antoine.

— C’est vous qui m’agacez, à me cloîtrer entre quatre murs de cette façon. Et puis, je ne vois pas pourquoi vous vous entêtez à m’appeler Antoine. Je vous l’ai déjà dit, ce nom ne figure pas dans mes souvenirs. Libérez-moi, je suis fait pour les grands espaces, moi, pas pour les caves !

— Il ne tient qu’à toi que cela cesse, et tu le sais bien.

— Toujours le même refrain… Je vous ai raconté toute ma vie hier, ça ne vous suffit pas ?

L’homme soupira bruyamment et accentua sa pression sur les cheveux du garçon, qui grimaça. Il le relâcha et d’un violent coup de pied dans la chaise, l’envoya sur le sol. Etienne tomba sur les genoux, son épaule gauche craqua, retenue derrière le dossier, alors que le poids de la chaise dans son dos lui arrachait un gémissement de douleur. L’inconnu s’amusa à le balancer à droite puis à gauche plusieurs fois en l’abrutissant de coups de pieds et de poings, puis il éteignit la lumière et quitta la pièce en claquant la porte derrière lui. Le nez ensanglanté, le jeune homme reprit ses esprits, fit lentement le tour de ses membres endoloris, se redressa sur les genoux tant bien que mal en ravalant sa souffrance et constata que le lien retenant son bras droit s’était rompu. Saisissant le couteau abandonné sur la table, il libéra son autre bras, puis entreprit de couper les colliers de serrage qui lui emprisonnaient les chevilles. Enfin, il put se mettre debout mais la tête lui tourna, et un éblouissement le força à s’appuyer au mur pour ne pas tomber. Je dois avoir quelques côtes en sale état, se dit-il en se mordant les lèvres. Et je n’ose même pas imaginer l’état de mon visage, il s’est bien défoulé l’animal, ça pisse le sang, il faut que je trouve le moyen d’arrêter ça, sinon ils me suivront à la trace ! Respirant profondément, Etienne se pinça le nez, déchira un morceau de sa chemise et fourra le bout de tissu dans sa narine. A tâtons, il chercha la porte et soupira lorsque la pression qu’il exerça sur la poignée lui révéla que celle-ci était fermée à clef. Bien sûr, il aurait fallu être idiot pour ne pas l’enfermer à double-tour… Gémissant de douleur, au bord du malaise, il se laissa glisser contre le mur, le corps perclus de souffrance. Il ne sut combien de temps il resta prostré ainsi, plié en deux, essayant tant bien que mal de faire cesser l’hémorragie à son côté en appuyant dessus de sa main la moins abimée. Bon sang, mais qu’est-ce qui m’arrive, se demanda-t-il en relevant la tête vers le plafond. Pourquoi me suis-je laissé embarquer dans cette galère ? Je ne vais quand même pas crever ici ! Il dut s’évanouir parce que la pénombre de la cave devint de plus en plus opaque autour de lui et qu’une impression de flottement le saisit. Engourdi, il se sentit soulevé, des mains agrippèrent ses chevilles, d’autres ses épaules. Que se passa-t-il ensuite ? Il se réveilla à l’arrière d’une camionnette, une lampe torche braquée dans ses yeux le fit grimacer. Le visage d’Ilyès Razaoui, exultant de joie, était à quelques centimètres du sien. Il recula, effrayé et dégoûté par cette soudaine proximité.

— Que cela te serve de leçon, Etienne, Antoine, qui que tu sois, susurra l’autre à son oreille. Sache qu’on ne peut jouer avec moi sans rester impuni ! Je n’aime pas me salir les mains et je ne souhaite pas te voir mort non plus, je te laisse donc en vie. Qui sait, un jour, je pourrais peut-être avoir besoin de toi puisque tu n’es pas celui que tu prétends être…

Etienne le regarda, effaré, délirant à cause de ses blessures. Comment avait-il compris ? Il ne le saurait sans doute jamais. Les portes de la camionnette s’ouvrirent, des bras le saisirent et le tirèrent hors de l’habitacle. Où était-il, à présent ? Il faisait frais, humide. Un parc ? Les bords de Seine ? Ou d’un lac ? Les phares de la camionnette qui avait redémarré en trombe s’éloignèrent, disparurent. Il essaya de se lever, peine perdue. Promenant son regard autour de lui, plissant les yeux, il ne reconnut rien. La souffrance était trop grande, Etienne se sentait glisser dans un engourdissement étrange. Il ne sentait plus ses pieds, ni ses jambes, seule une douleur lancinante dans le ventre, et la tête qui lui tournait. Vague de brume. Il avait chaud et froid en même temps. Il aurait voulu parler, mais aucun son ne sortait de sa bouche. Il était rassuré de s’en être sorti et affolé de ne pas savoir où il se trouvait. Son esprit fonctionnait au ralenti, il ne saisissait plus rien, ne comprenait plus rien. La lumière s’éteignit et il perdit connaissance.

— Monsieur ? Eh, monsieur, vous m’entendez ? Oh la vache, y a du sans partout, j’espère qu’il est pas mort !

— Hugo ? Putain c’est quoi ça ?

— Je sais pas, appelle les pompiers, j’ai l’impression qu’il respire encore !

*

15 avril

Blanc. Le plafond, les murs, les draps. Tout est blanc. Un bruit rythme le silence, le bruit d’une machine qui surveille sa respiration. Bip… Bip… Bip… Etienne émerge petit à petit de son sommeil artificiel. Il est dans une chambre d’hôpital. Comment s’est-il retrouvé là ? Depuis quand dort-il ? Tout est flou, tout se mélange. Il tente de se redresser mais retombe mollement contre ses oreillers. Son poignet droit est perfusé. Le gauche est bandé. Ses mains lui font mal. Sa joue gauche lui fait mal. Il ne sent plus son nez. La tête, ça a l’air d’aller. Les pieds, les jambes, tout va bien à part ses chevilles qui ont dû souffrir à cause des liens qui les attachaient à la chaise. Le dos ? Ah, le dos fait mal. Le ventre aussi, les côtes, sans doute ? Oui, et plus bas. Plus bas aussi ça fait mal, surtout à gauche. La porte s’ouvre sur une infirmière. Elle semble ravie qu’il soit enfin réveillé. A nouveau, cette question s’impose : depuis quand dort-il ? Elle vérifie sa perfusion, pose une main fraîche sur son front, lui adresse un sourire satisfait et lui tend une enveloppe. A sa demande, elle dresse rapidement le bilan de son état : le nez est cassé, il a quelques côtes fêlées, quelques lombaires déplacées et une vilaine plaie au côté qui guérira très vite s’il se tient sage. En riant, elle lui fait promettre de ne plus se bagarrer comme ça. Le jeune homme hoche la tête. Il ne comprend pas un traitre mot de ce que la jeune femme lui raconte mais il est rassuré. Elle ressort et il se retrouve à nouveau seul. Il ouvre l’enveloppe qu’elle a laissé sur la table attenante à son lit et y découvre des instructions de François. Elles sont cryptées et il n’a vraiment pas la tête à les décoder dans l’instant mais il a bien reconnu la griffe de son supérieur. Il replie le papier et s’adosse à ses oreillers. La porte s’ouvre à nouveau et Alexis entre, le visage grave. Il s’effondre dans le fauteuil qui jouxte le lit. Les deux hommes s’observent un moment.

— Mon vieux, je crois que j’ai eu la trouille de ma vie, murmure le grand blond sans le quitter des yeux. Que s’est-il passé ?

— Tu sais bien que je ne peux rien te dire, souffle le jeune homme.

— C’est la boîte, c’est ça ? lui demande-t-il, inquiet.

— Non, mais ça fait partie du jeu.

— Tu es un grand malade, soupire Alexis.

— C’est quoi cette histoire de congés dont me parlait l’infirmière ? reprend Etienne en dédaignant sa grimace.

— Si tu crois que tu peux retourner travailler dans ton état… Tu as perdu beaucoup de sang et tu es quand même sacrément amoché. Si tu te voyais, tu comprendrais !

— Aide-moi à me lever, que je voie un peu l’étendue des dégâts.

Alexis obtempère et aide le garçon à marcher jusqu’à la salle de bain. Il serre les dents : effectivement son visage est bien abîmé et les blessures ne sont pas que superficielles. Ses joues sont bleues, la faute aux gifles, sans doute. Des cernes entourent ses yeux, quelques égratignures zèbrent son cou, un plâtre lui recouvre le nez. Tout le haut de son corps le fait souffrir. Il s’allonge à nouveau en soupirant. Quelques instants plus tard, des coups frappés à la porte interrompent leur discussion. Le visage inquiet d’Alma Langevin apparaît dans l’entrebâillement. Elle hésite à entrer. Alexis se relève, lui sourit comme pour l’encourager et s’éclipse discrètement, refermant la porte derrière lui, non sans avoir couvé la scène d’un regard amusé. Etienne regarde la jeune femme debout au pied de son lit sans vraiment comprendre pourquoi elle est là. Elle tremble, mord ses lèvres et tord ses mains. Pourquoi est-elle là si ça la met dans cet état ? La tension est montée d’un cran depuis qu’elle est entrée. Il refuse de se laisser envahir par le trouble dont elle est saisie.

— Décidément, lance-t-il, la voix rauque, à chaque fois qu’on se voit je suis dans un sale état !  

Alma a du mal à dissimuler le rire qui la secoue en l’entendant. Elle y cède volontiers, faisant voler en éclats le rempart derrière lequel elle semblait s’être réfugiée. Il la regarde, la scrute de ses yeux bleus. Il a envie de sourire, lui aussi, mais ses joues lui font mal. Elle a changé. Elle s’est même embellie. Son regard est de plus en plus profond et de plus en plus lumineux à la fois. Mais qu’est-ce qu’elle fait là, bon sang ? Il ne sait pas quoi lui dire. La dernière fois qu’ils se sont vus, il était ivre-mort. Autrefois, il n’y avait pas cette gêne entre eux. Ils se parlaient simplement, partageaient leurs lectures, riaient volontiers. Quelque chose a changé. Ça le titille et il ne peut s’empêcher de se perdre dans ses questionnements.

— J’imagine que si Alexis était là, c’est que tu as suivi mon conseil, lui dit-elle en s’asseyant, rompant le silence.

Etienne hoche la tête sans la quitter des yeux. Elle se dérobe à son regard insistant et se relève soudain d’un bond. Il sursaute, surpris. Va-t-elle vraiment s’en aller ? Elle n’est là que depuis quelques minutes et ils n’ont échangé que des banalités. Ça ne lui ressemble pas.

— Je vais y aller, en fait. Je… J’étais juste venue m’assurer que tu allais bien, bégaye-t-elle, confuse, en récupérant le sac qu’elle a déposé au bout de son lit quelques instants plus tôt. Je suis désolée de t’avoir dérangé, il faut que tu te reposes.

Pourtant, alors qu’elle s’apprêtait à ouvrir la porte, elle se ravise, se retourne et revient vers le lit, le visage impassible. L’instant d’avant, elle semblait désespérée. Comment a-t-elle fait pour se recomposer une tête aussi facilement ? A nouveau, il se demande ce qu’elle fait là et pourquoi elle n’est pas partie comme elle en avait l’intention. Ils ne se sont pas vus depuis des mois et il a de plus en plus l’impression qu’elle n’est plus tout à fait cette jeune femme qu’il a connue. Elle semble avoir gagné en assurance, et pourtant elle tremble comme une feuille sous le regard dont il la couve. Il voudrait bien comprendre ce qui se passe. Tout à l’heure, le regard d’Alexis ne lui a pas échappé. Est-ce qu’il a manqué quelque chose, à force de les fuir ? Face à lui, elle prend une grande inspiration et reprend, en plantant ses yeux devenus flamboyants dans les siens :

— J’ai trouvé la photo de ton fils en rangeant ton salon, l’autre soir. Il te ressemble beaucoup et vu ce qu’il y avait écrit derrière la photo, j’ai saisi. Et pour le reste, continue-t-elle, les mains agrippées à la lanière de son sac à main, cela fait longtemps que j’ai compris que tu n’es pas celui que tu dis être, Etienne. Je… Je suis désolée, il fallait que je te le dise.

Etienne s’est redressé d’un bond. Il fulmine. La garce ! Elle a fouillé dans ses affaires. Si seulement il pouvait la rattraper pour la corriger comme elle le mérite ! Mais elle est partie, la tête haute, sans ajouter un mot de plus, sans un regard en arrière. Il s’en veut de lui avoir ouvert sa porte quelques jours plus tôt, et il s’en veut de l’avoir laissée entrer tout à l’heure. Elle n’avait rien à faire là, pour qui se prend-elle ? Rageur, il retombe mollement en arrière. Ça va être long. Il n’en peut déjà plus de ne pas pouvoir bouger et de n’avoir accès à rien d’autre qu’à des chaînes de télévision stupides pour s’occuper. Alors il ferme les yeux et s’évade. Loin. Il retrouve des odeurs, des bruits, des couleurs. Il est au milieu du souk de Saïda, une paire de lunettes noires protège son regard auquel rien n’échappe. Il fait beau et chaud. Les ruelles étroites sont noires de monde. Et il veille. Là-bas, un peu plus loin, sa source se démène pour obtenir les informations dont il a besoin. Il le surveille tout en faisant mine de leur chercher à manger parmi les étals qui encombrent le trottoir. Enfin, le garçon revient vers lui, tout sourire, et lui apprend ce qu’il attendait. Etienne le remercie, lui tend le falafel tout chaud qu’il a commandé pour lui et le quitte en avalant le sien. Il n’a plus une minute à perdre, chaque seconde est devenue précieuse ! Plus loin encore. Cette fois, il fait froid. Un froid vif, piquant. Le jeune homme fait les cent pas devant un banc recouvert de neige, emmitouflé dans son grand manteau, la tête protégée du froid par un bonnet ridicule. Il peste contre cette fille qui ne comprend rien à la ponctualité et qui est toujours en retard. Elle arrive enfin, tout essoufflée, s’excuse platement, comme d’habitude. Derrière ses joues rouges et ses yeux brillants d’excitation, il devine qu’elle a trouvé ce qu’il cherchait. Il la réprimande pour la forme, la remercie pour l’enveloppe qu’il glisse dans son manteau et l’emmène se réchauffer. Il revient à Paris, il est assis sur un banc, une oreillette dissimulée dans son oreille droite, et il attend, les mains tremblantes, les jambes frémissantes. Soudain, elle grésille. Un homme est passé devant lui. Il doit le suivre. Il regarde à droite, puis à gauche, se lève, enfonce ses mains dans ses poches et le prend en chasse, s’arrêtant à bonne distance lorsqu’il s’arrête, descendant à sa suite dans les couloirs du métro, puis du RER. Il ne sait pas où il va, il suit, comme on le lui a demandé. L’homme sort. Il le rejoint sur le quai, le garde en vue tandis qu’il quitte la gare. Son téléphone sonne. Il répond. « C’est bon, lui dit-on, tu peux rentrer chez toi. Il ne t’a pas vu, félicitations et bienvenue à la maison ! »

*

— Etienne ?

Etienne sursauta et ouvrit les yeux. Il faisait jour. Et debout à côté de son lit, elle était là.

— J’ai appris ce qui t’est arrivé, reprit-elle en s’asseyant. Thomas était à côté de moi quand Alexis a appelé parce qu’il a pensé que c’était important que je sois au courant. Il… Il a eu peur, tu sais, alors il est là. Il voulait s’assurer que tu allais bien… Tu dormais, il a été assez impressionné par toutes tes blessures, il est avec Rémi dans le couloir. Tu veux bien le voir, lui parler, le rassurer ? Il en fait des cauchemars…

Etienne se redressa et passa une main sur son visage encore tuméfié. Il ne devait pas être beau à voir. Pourtant, à l’idée que Thomas soit là, tout près, il eut envie de sourire et il accepta d’un hochement de tête que Soline le fasse entrer. Timidement, le petit garçon s’approcha alors de son lit. Ses cheveux coupés courts le vieillissaient un peu. Il se mordait presque les doigts. Dans son regard, il décela une pointe d’appréhension qui disparut lorsqu’il lui sourit, lui adressa un clin d’œil rassurant et tendit les bras vers lui pour l’inciter à venir plus près. « Salut, bonhomme… » Etienne aida son fils à grimper sur son lit et le serra dans ses bras en prenant garde à ne pas trop appuyer sur ses côtes fêlées encore douloureuses.

— T’as quoi, Papa ? s’enquit Thomas, assis sur ses genoux, en promenant sa main sur son visage et sur les bandes recouvrant son torse.

— J’ai eu un accident, murmura-t-il. Mais ce n’est rien, tu vois ? Je suis toujours là.

— Ça te fait mal ? reprit l’enfant.

— Un peu, oui.

— Tu vas rester à l’hôtipal longtemps ?

— L’hôpital, mon chéri, rit le jeune homme en caressant ses cheveux. Encore quelques jours, le temps que ma plus grosse blessure soit bien guérie. Après je rentrerai chez moi.

— Et tu vas venir zouer avec moi ? lui demanda Thomas en souriant de toutes ses dents.

Etienne chercha Soline du regard. Elle fit non de la tête. Il regarda son fils. Fixa son regard sur lui. Planta ses yeux dans les siens. Doucement, il prit son visage entre ses mains. L’enfant s’accrocha à ses poignets, toujours souriant.

— Thomas, reprit le jeune homme, pesant chacun des mots qu’il allait prononcer. Tu sais, Maman va se marier, bientôt. Tu as compris, n’est-ce pas ? C’est Rémi qui va s’occuper de toi, maintenant. Moi, je ne peux pas le faire. A cause de mon travail, je voyage beaucoup. C’est pour ça qu’on ne se voit pas beaucoup, tous les deux. Je t’aime, Thomas, et je suis très fier du petit garçon que tu es. Je suis très fier d’être ton Papa, chuchota-t-il encore. Mais je vais partir, je vais passer ma vie à partir et à revenir, et je ne peux pas te demander de m’attendre, tu comprends ?

— Pourquoi ? le coupa l’enfant en plissant les yeux et en croisant les bras.

— C’est comme ça, Thomas, les interrompit Soline en s’approchant. Viens, maintenant. Tu as vu qu’Etienne va bien, il faut le laisser se reposer. Dis-lui aurevoir.

— Non, lui répondit-il en secouant vivement la tête.

— Rémi nous attend, viens ! insista-t-elle en le soulevant péniblement.

— Non, j’veux pas ! se débattit-il alors qu’elle marchait déjà vers la porte.

Depuis son lit dont il ne pouvait bouger, Etienne vit Thomas cogner contre les épaules de la jeune femme de toutes ses forces avec ses petits poings. Il vit ses yeux qui le cherchaient. Il vit ses larmes, aussi. La porte se referma mais il pouvait encore entendre les cris désespérés de son fils dans le couloir. « Lâche-moi, lâche-moi, t’es méchante ! Papa ! Papaaaa ! J’veux pas, mais j’veux paaas ! Papa ! » Etienne serrait les dents et les poings. Il aurait voulu se lever, courir, le prendre dans ses bras, le consoler… Pour une fois qu’il en avait l’occasion, pour une fois qu’il pouvait montrer à Thomas qu’il était là, il se retrouvait couché dans un lit avec tout le haut du corps réduit en bouillie… Des larmes de honte et de dépit jaillirent de ses yeux clos. Il en vint à regretter de ne pas avoir trouvé la mort dans cette cave, quelques jours plus tôt. La face de la Terre eut été débarrassée définitivement de sa personne qui ne savait que faire souffrir les gens qui l’aimaient et qu’il aimait. Ma vie n’est qu’une suite de désillusions et de déceptions, pensa-t-il en retombant pour la énième fois contre ses oreillers. Il faut que je parte. Il faut vraiment que je parte, que je disparaisse. Il faut que je protège mon fils de moi-même, il faut qu’il grandisse sans moi, qu’il n’entende plus parler de moi. Rémi prendra soin de lui. Soline l’aime, elle lui pardonnera ses colères. Alexis, qu’est-ce qui t’a pris de les appeler ? Pourquoi les as-tu mis au courant ? Je ne risquais rien, il ne fallait pas qu’ils sachent. Et s’ils me retrouvent ? S’ils apprennent l’existence de Thomas ? S’ils l’enlèvent pour me faire chanter ? Seigneur, pas ça, pas ça… Je suis en danger, Thomas est en danger ! Il ne faut pas qu’il revienne, jamais… Transpirant, Etienne se débattait contre ses fantômes, murmurant des paroles sans suite, rejetant les draps qui lui collaient à la peau. Il avait faim et soif, et les coups pleuvaient les uns après les autres. Il entendit son nez craquer, ses genoux se briser, ses épaules se démettre. La douleur se fit de plus en plus forte au bas de son abdomen, distillant petit à petit son venin dans chaque parcelle de son corps, accélérant le rythme effréné de son cœur comprimé dans sa poitrine. Il hurla. Il hurla de toutes ses forces. La porte s’ouvrit, la lumière s’alluma, des pas claquèrent sur le sol, il sentit une main se poser sur son front, une autre appuyer sur son épaule pour le maintenir contre son matelas.

— Chhhhhut, fit l’infirmière, calmez-vous monsieur Le Kerbihan, vous avez fait un cauchemar. Calmez-vous, chhhhuut, respirez, tout va bien… Il est brûlant de fièvre, appelle le médecin !

Etienne se débattit encore un peu, lutta contre l’aiguille qui s’enfonçait dans sa veine. Il avait envie d’avoir mal, il avait envie de souffrir ! Ne pouvait-elle pas comprendre ? Il se sentait presque davantage vivant qu’avant. Il eut envie d’en rire. Quelle ironie d’avoir besoin de souffrir pour se sentir en vie ! Pourtant, le liquide qui s’écoulait peu à peu dans ses veines calma les battements affolés de son cœur et la douleur passa. Il retomba dans les bras de Morphée en soupirant, apaisé par la main fraîche de l’infirmière posée sur son front, bercé par sa voix qui n’était plus qu’un lointain murmure tandis qu’il sombrait dans un sommeil plus paisible.

*

19 avril

Alexis remercia le conducteur du taxi, claqua la portière de la voiture et rejoignit Etienne sur le trottoir, son sac sur l’épaule. Ils montèrent lentement et silencieusement jusqu’au troisième étage de son immeuble et le jeune homme ouvrit la porte de son appartement. Il y faisait sombre et frais. Qui avait donc fermé les volets et coupé le chauffage en son absence ? Un clin d’œil du grand blond leva le doute. Il le remercia d’un sourire et réenclencha l’électricité. Alexis se chargea d’ouvrir grand les fenêtres, ce mouvement étant encore compliqué pour lui. Il lui apprit qu’Osanne avait gentiment commandé quelques courses pour lui qui ne devraient plus tarder à arriver et lui permettraient de se nourrir et de ne manquer de rien au moins les premiers jours. Touché, Etienne remercia à nouveau son ami et lui offrit de partager un verre, bien que ce soit peu indiqué dans son état. Ils s’assirent et se servirent un bon whisky qui réchauffa le cœur du garçon.

— Que comptes-tu faire de ces longues semaines de liberté qui s’offrent à toi ? s’enquit Alexis en posant ses yeux bruns sur son ami.

— Dormir, lire, apprendre une nouvelle langue, peut-être ? rit Etienne. Je vais aussi faire venir Thomas quelques jours si Soline est d’accord. Il est temps que je prenne la place qui me revient dans sa vie, je crois…

— Eh bien ! s’exclama le grand blond. Toi qui disais ne plus vouloir en faire partie, justement, je peine à croire ce que je viens d’entendre !

— J’ai eu pas mal de temps pour cogiter à l’hôpital, reprit le jeune homme en s’installant plus confortablement au fond de son fauteuil.

Ils discutèrent encore un peu, puis Alexis s’éclipsa. Resté seul, Etienne alluma son enceinte, lança sa playlist et poussa le volume un peu fort en s’accoudant à la balustrade de son balcon, un nouveau verre à la main. Des souvenirs un peu flous de son hospitalisation lui revinrent en mémoire. Dans son délire enfiévré des premiers jours, oppressé par les fantômes qui peuplaient sa mémoire, il avait voulu disparaître pour de bon. Il avait souhaité ne plus faire partie de la vie de son fils et laisser Soline libre d’agir comme bon lui semblerait. Et il avait bien cru qu’il allait y passer, sa blessure à l’abdomen s’étant infectée malgré les soins qui lui étaient prodigués. La panique l’avait gagné, lui d’ordinaire si calme. Il avait enchaîné les cauchemars et les divagations, incapable de maîtriser ses pensées, ni même de leur donner un sens. Pourtant, au milieu de ses hallucinations, le même visage, parfois rayonnant, parfois dévasté par le chagrin, lui était apparu à plusieurs reprises. Il s’était senti appelé par une petite voix enfantine qui l’implorait de se battre et de revenir. « Papa, Papa, Papa. » Le même mot tournait en boucle dans sa tête. Les jours passant, la fièvre l’ayant quitté, il avait réalisé que ce petit bonhomme qu’il connaissait à peine était devenu son moteur pour s’en sortir. Il s’était promis que s’il venait à bout de cette infection, il ferait tout pour le revoir, il ferait tout pour négocier avec la boîte un moyen de l’avoir auprès de lui plus souvent. Il ferait tout pour devenir enfin le père dont son fils avait besoin. Les deux hommes qui l’avaient enlevé ne lui faisaient plus peur. Personne ne toucherait à un seul cheveu de Thomas, il ne le permettrait pas. L’idée d’annoncer enfin sa paternité à sa famille le faisait trembler d’effroi et le réjouissait à la fois. Il devait mûrir ce projet avant d’être certain qu’il ne se laisserait pas dépasser par les conséquences mais au fond de lui, il en avait bien envie. Quelque chose avait changé tandis qu’il luttait comme un fou contre le froid qui l’engourdissait lorsqu’Ilyès l’avait laissé relâché, puis contre la morsure brûlante de l’infection à l’hôpital. Une toute petite chose. Infime. Un grain de sable qui s’était glissé dans les rouages de sa descente amorcée vers les enfers et qui avait mis fin à cet enchaînement systématique de jours douloureux pour lui. Il avait eu envie de s’en sortir. Il avait eu envie de se battre. Il avait eu envie de vivre. Alors qu’il avait cru que la vie le quittait, l’abandonnait, elle était revenue comme une énorme vague dévastant tout sur son passage. Il avait d’abord suffoqué sous le poids de cette existence qui reprenait ses droits sur lui, puis sa poitrine s’était soulevée et, enfin, il avait pu respirer librement. A présent, il était prêt à affronter les nouvelles épreuves que la vie lui enverrait même si, pour cela, il devait renoncer à la tranquillité d’esprit derrière laquelle il s’était retranché depuis des années. Souriant, il choqua son verre contre la rambarde à laquelle il était appuyé et en avala d’un trait le contenu.

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