Victoire

Chapitre 4 – suite & fin

— Alma ? ça va ?

La voix de Manon tira la jeune femme hors de ses pensées. Elle secoua vivement la tête, massa son front, renvoya ses cheveux dénoués en arrière et sourit pour la rassurer.

— Tu en es sûre ? insista la jeune fille en s’accroupissant devant elle.

En rentrant du foyer, Alma s’était assise dans le canapé et depuis, elle n’avait plus bougé, prostrée, dans un état second. Comme souvent, son esprit s’était échappé de sa prison, de ce corps dans lequel il se sentait trop à l’étroit. Comme souvent, elle avait remonté le temps avec lui et s’était perdue dans ses souvenirs. Elle hocha la tête. Tout à l’heure, Flore avait fait son test de grossesse. Il s’était révélé négatif. La jeune adolescente avait pleuré de joie et de soulagement, blottie dans ses bras, une fois de retour dans son bureau. Elle ne comprenait pas pourquoi elle avait cru avoir tous ces symptômes. Secouée, Alma l’avait gardée contre elle un long moment, lui expliquant que parfois, le corps était bien mystérieux. Un traumatisme aussi violent que celui qu’elle venait de subir pouvait en modifier le fonctionnement un temps. Alma regarda sa colocataire. Pouvait-elle lui raconter ça ? La jeune fille évoluait dans un monde de bisounours. Comprendrait-elle ? Elles avaient peu de secret l’une pour l’autre, Manon savait ce par quoi elle était passée ces dernières années. Pour autant, elle se demandait parfois si elle pouvait garder un secret. Passant les plus gros détails sous silence, elle évoqua une journée éprouvante et sourit à nouveau. Manon sourit à son tour et, optant pour un ton de bavardage insouciant, embraya d’emblée sur le récit enflammé de la sienne, passée en partie à la BU en compagnie de quelques amis de la fac pour réviser ses examens. Son innocence, sa légèreté et sa candeur lui firent du bien. Emportées par un éclat de rire, elles optèrent pour une soirée sushis et se précipitèrent sur le portable de la jeune psychologue pour en commander. La vie est belle, pensa Alma en se glissant dans son lit bien plus tard qu’à son habitude, grisée par la douce soirée qu’elles venaient de passer toutes les deux. Le week-end était arrivé. Demain soir, après de longs mois sans nouvelles, elle reverrait enfin Etienne. Une envolée de papillons lui brûla le ventre et elle soupira d’aise, les lèvres étirées par un sourire heureux. Comme elle fermait les yeux pour se laisser glisser dans les bras de Morphée, il lui sembla qu’elle était transportée bien des années en arrière, lors de leur première rencontre… C’était là, sur cette terrasse, dans la lueur de ce soir d’été si particulier. Elle venait de valider sa première année de Licence et, avec Osanne, elles fêtaient leur future installation en colocation. En cette fin d’année, ils s’étaient réunis chez la brunette, quelque part en Bourgogne, pour profiter de quelques jours de vacances bien méritées. Et soudain, il était apparu. Glissant telle une ombre le long du mur, il s’était approché et avait distribué des sourires, des regards et des accolades à leurs amis communs. Elle avait entendu parler de cet Etienne, étrange personnage souvent retranché en lui-même, mais c’était la première fois qu’elle se retrouvait face à lui. Il s’était comme figé en croisant son regard. Elle s’était sentie happée par sa prestance, cet air sûr de lui qu’il affichait, et son cœur avait eu un raté. Elle avait détesté sa façon de la regarder, de la sonder, même, d’un seul regard. Elle avait détesté la douce intonation de sa voix lorsqu’il l’avait saluée par son prénom. Elle avait détesté que son corps frémisse lorsque sa joue avait frôlé la sienne. Puis il s’était tranquillement détourné et ne lui avait plus rien dit. Elle avait eu l’horrible impression qu’il l’oubliait déjà. Pourtant, son visage paisible, son sourire enjôleur, ses yeux si bleus, tout en elle était resté gravé à jamais. Et plus les jours passaient, alors qu’elle se rendait bien compte qu’ils étaient très différents, plus elle se prenait à espérer qu’il la regarde et qu’il puisse l’aimer. Mais il passait des heures à discuter avec Alexis ou Pierre-Grégoire de choses qu’elle ne comprenait pas. Et lorsqu’il n’était pas absorbé par des démonstrations interminables, il se retirait dans un coin du jardin pour lire. A table, il parlait peu, et souvent, d’ailleurs, il reculait volontairement sa chaise et se retirait de la discussion. Il était toujours là mais ne montrait plus aucun signe d’intérêt envers ceux qui étaient rassemblés autour de lui. Poli, il lui avait posé quelques questions et avait brillamment ignoré les siennes, détournant chaque fois de manière très habile leur conversation vers un autre sujet. Le soir, il s’asseyait au bord de la terrasse et allumait une cigarette qu’il fumait en contemplant les étoiles. Elle avait bien essayé de l’y rejoindre une fois, espérant obtenir un peu d’attention de sa part, mais malgré sa présence, il était resté silencieux, et une fois sa cigarette consumée, il s’était relevé et avait disparu dans la maison sans même penser à lui souhaiter une bonne nuit. Des semaines, puis des mois, et même des années s’étaient écoulés depuis. Plus elle le voyait, plus elle se sentait indéniablement et irrésistiblement attirée par lui. Le mystère qui planait autour de sa personne entretenait les rêves dans lesquels elle se perdait. Il la saluait toujours très poliment, ne manquant jamais de l’appeler par son prénom mais sans jamais lui offrir plus de quelques minutes de ce temps qui lui semblait si précieux. Ça la mettait hors d’elle, autrefois. Combien de fois elle avait voulu le prendre par les épaules, le secouer, fixer son regard noir dans le sien et hurler, hurler de toutes ces forces ces désirs qui faisaient battre son cœur ! Combien de fois elle avait frémi en croisant, au hasard de son vagabondage, ses yeux bleus et son demi-sourire paisible parmi ceux de leurs amis. Combien de fois elle s’était sentie idiote, presque cruche, alors que, contre toute attente, il se rapprochait pour lui parler, s’assurer qu’elle allait bien et lui poser quelques questions sur ses études, ses recherches, ses projets. Tout avait changé, maintenant. Et demain… demain, elle le reverrait enfin !

*

28 mars

— Ça devient une fâcheuse habitude ! tempêta Alexis en tapant du poing sur la table. Il est carrément injoignable, il se fout donc littéralement de nous, là !

Cela faisait deux heures qu’ils essayaient désespérément de joindre Etienne, sans succès. Le cœur d’Alma, gonflé de bonheur au début de la soirée, ressemblait de plus en plus à une éponge desséchée à présent. Ils avaient tenté de profiter de leur dîner, tenté de rire et de plaisanter, mais leur attention à tous restait malgré tout fixée sur le grand absent. Alexis et Pierre-Grégoire enrageaient, Manon soupirait de plus en plus fort, Osanne et Emmanuelle échangeaient des regards lourds de sens, et Maxence et David avaient fini par quitter l’appartement des Foulques en haussant les épaules. Fidèle à lui-même, Etienne se taisait et tentait de se faire oublier. Comme il se trompait ! Si seulement il avait su que plus il se retranchait ainsi, plus ses amis parlaient de lui, de ses absences devenues presque intolérables.

— C’est la fois de trop, rugit à nouveau Alexis, je vais le chercher !

Il se levait déjà, et Pierre-Grégoire était prêt à lui emboîter le pas. Leurs épouses avaient beau tenter de les ramener à la raison, ils secouaient la tête, exhibaient leurs montres, désignaient les restes du dîner et tapaient poing contre paume. Ils ne se laisseraient pas faire, pas cette fois. Il allait les entendre, il fallait qu’il les entende ! Mue par un instinct qui lui hurlait de faire quelque chose, Alma se leva. Raide, droite, elle se plaça entre eux.

— Donne-moi son adresse, murmura-t-elle en plongeant son regard dans celui d’Alexis, réalisant soudain qu’elle ne savait même pas où il habitait. Je vais y aller.

— Alma, non, ce n’est pas à toi de…

— Alexis, donne-moi son adresse, répéta-t-elle en refusant de l’écouter. Dans ton état, avec toute ta colère et tout ce que tu as bu, tu n’en tireras rien de bon et vous risquez de vous faire du mal.

— Mais toi… insista-t-il, les yeux dans les siens.

— Je ne crains rien, affirma-t-elle courageusement.

Il savait, lui. Il avait bien compris ce que signifiaient tous ses silences, ses regards, les sourires avec lesquels elle masquait sa peine. Il ne lui en avait jamais rien dit, sans doute par respect pour elle, mais ce soir, il était évident qu’Alexis lui montrait qu’il avait parfaitement conscience de ce qu’elle ressentait pour leur ami. Il ferma les yeux un moment et soupira. S’ils avaient été seuls, sans doute lui aurait-il demandé pourquoi elle était tombée bêtement amoureuse de ce garçon. Pourquoi de lui et pas d’un autre, plus accessible, plus fidèle, plus présent… Elle haussa les épaules. Alexis et Pierre-Grégoire se concertèrent du regard et finirent par approuver sa requête d’un coup de menton. Alma nota l’adresse qu’ils lui transmettaient et intima à Manon, qui se proposait déjà de l’accompagner, de rentrer. Pour le coup, la jeune fille n’avait ni vu, ni compris quoi que ce soit. Elle tiqua, fit la moue, mais n’insista pas. Alma récupéra son sac et son manteau, embrassa ses amis et sortit, la tête haute. En se retrouvant seule à l’entrée du métro, la jeune femme frémit pourtant. Elle ne savait absolument pas ce qu’elle était en train de faire. Pourquoi était-elle intervenue ? Pourquoi s’était-elle levée et proposée d’y aller à leur place ? Le cœur battant à se rompre, elle s’assit sur le premier strapontin disponible dans la rame et fixa obstinément la pointe de ses bottines. Était-elle seulement vraiment prête à ce à quoi elle aspirait de tout son être ? Le revoir. Frapper à sa porte alors qu’il ne l’attendait pas. Elle ne savait que trop ce que cela représentait. Pénétrer dans le repaire de cet homme sans y avoir été invitée pouvait faire naître une grande hostilité entre eux… Peut-être ne supporterait-il pas de la découvrir sur le pas de sa porte alors qu’il ne l’attendait pas. Mais pourquoi me suis-je embarquée là-dedans ? soupira-t-elle en prenant sa tête douloureuse entre ses mains moites. Les stations s’enchaînaient, un changement de ligne s’imposa pour quelques minutes encore, et bientôt, elle fut dehors. La nuit était opaque, sans lune ni étoile. Resserrant sa grosse écharpe autour de son cou, la jeune femme enfouit ses mains au fond de ses poches. Elle traversa une rue et s’engagea dans la suivante. C’était là. Une lourde porte en bois à ouvrir à l’aide d’un premier code, puis une autre au fond de la cour à l’aide d’un deuxième. Optant pour l’escalier, elle gravit lentement les trois étages. Ses pas hésitants étaient étouffés par le tapis recouvrant le grand escalier de bois ciré. Sa main s’accrochait à la rampe en fer forgé. Il était près de minuit et il n’y avait pas âme qui vive hors de son appartement dans cette partie de l’immeuble. Parvenue au dernier pallier, un peu essoufflée, elle retira son écharpe, ouvrit un bouton de son manteau et secoua ses cheveux en se dirigeant vers la porte la plus au fond du couloir. Une vieille étiquette maintes fois rescotchée couvrait la sonnette y correspondant : « Le Kerbihan – Frappez fort ». Prenant une grande inspiration, Alma cogna son poing contre la porte. Une fois. Deux fois.

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