Victoire

Chapitre 3 – suite & fin

Etienne-Antoine pénétra à l’intérieur de l’ambassade, sourit aimablement au portier qu’il connaissait bien, se fit reconnaître et fut introduit dans le salon où avait lieu la réception. Très vite, il repéra ses collègues disséminés un peu partout dans la pièce. Ils n’échangèrent que des regards entendus. Le jeune homme se dirigea vers le buffet, se fit servir une coupe de champagne et se mêla à une discussion en se présentant comme un simple interprète de conférence. Qui aurait pu se méfier de lui en se retrouvant face à son sourire charmeur et à ses fausses lunettes à la mode ? Il retrouva quelques-unes de ses vieilles connaissances, complimenta plusieurs jeunes femmes sur leurs tenues, flatta d’autres hommes à propos d’une nouvelle décoration qui leur avait été attribuée… Complimenter, flatter, questionner, mémoriser consciencieusement le moindre mot ou comportement suspect, observer les gestes et les attitudes de chacun… Une goutte de sueur sur le front, l’homme en face de lui n’était donc pas à l’aise. Un regard fuyant, il mentait sans maîtriser son mensonge. Des mains agitées, ou au contraire fourrées bien au fond des poches, et il trépignait, pressé d’en finir. Etienne savait jouer avec ses interlocuteurs, les mettre en confiance et les pousser à révéler quelques secrets aussi lourds qu’intéressants. Tous les moyens étaient bons pour y parvenir. Il s’étonnait du pouvoir qu’il réussissait à avoir sur eux, à travers un personnage inventé de toutes pièces. Il se prêta au jeu de bonne grâce. En vérité, il adorait ce genre de soirée. Il s’amusait énormément en se faisant passer pour un autre que lui, misant tout sur son personnage. Au milieu de la réception, il s’isola, écrivit rapidement un premier rapport sur ce qu’il avait entendu, dressa la liste des gens qui pourraient potentiellement intéresser la boîte, le déposa là où seuls ses collègues pourraient le retrouver et revint se mêler à la foule… La nuit fut courte, et c’est fatigué, l’esprit encore un peu embrumé par les vapeurs de l’alcool dont il avait un peu abusé, qu’il arriva chez Soline le lendemain, peu avant midi. Comme à son habitude, il gara sa voiture à côté de la sienne. Il s’extirpa de l’habitacle, s’étira, remit un peu d’ordre dans ses vêtements froissés par la route et passa une main dans ses cheveux coupés plus courts depuis son retour à Paris. La porte de la maison s’ouvrit alors qu’il traversait le jardin et un petit garçon en jaillit, tout sourire. Thomas, dont les boucles brunes étaient de plus en plus nombreuses et dont les yeux rieurs illuminaient le visage encore si poupon.

— Papa ! s’exclama-t-il en courant maladroitement vers lui.

— Thomas !

Etienne s’accroupit et reçut son fils entre ses bras. Il le serra contre lui, respirant le parfum fruité de son shampoing pour enfant. Le petit garçon avait entouré son cou de ses bras et blotti son visage dans son épaule. Le nez dans son pull, il roucoulait des mots sans suite dans un langage volontaire mais encore un peu hésitant en s’accrochant à lui.

— Tu as encore grandi, constata Etienne en l’écartant un peu de lui pour mieux le regarder, les mains sur sa taille toute mince. Tu es presque un homme, dis donc, poursuivit-il sur le ton de la plaisanterie en avisant sa petite chemise au col bien plié sous son pull, et son jean aux genoux raccommodés. Qu’est-ce que tu es beau, mon chéri ! Tu m’as beaucoup manqué, tu sais ?

— Toi aussi m’as manqué, Papa. Tu viens zouer avec moi ? s’enquit l’enfant en lui prenant la main pour l’attirer vers la balançoire.

— Attends, il faut d’abord que j’aille voir ta Maman.

— L’est dans la cuisine, viens voir !

Etienne suivit Thomas dans la maison et se retrouva bientôt dans la même pièce que la mère de son fils. Comme à chaque fois qu’ils se retrouvaient, son cœur eut un raté. Ses cheveux bruns, à peine retenus en arrière par une pince, balayaient ses épaules et voilaient en partie son front. Ses yeux en amande étincelaient, illuminant un visage aux pommettes saillantes et au sourire paisible. Vêtue très simplement d’une blouse fleurie et d’un jean collant à ses jambes de gazelle, elle était belle. Belle à couper le souffle. Était-ce là sa punition pour n’avoir pas su être honnête avec elle dès le début ? Soline lui adressa un sourire, posa une main sur son bras et embrassa sa joue pour lui souhaiter la bienvenue. Prenant Thomas dans ses bras pour se donner une contenance, il lui demanda s’il pouvait lui être d’une quelconque aide et elle lui répondit qu’occuper leur fils pendant qu’elle terminait de préparer leur repas suffirait. Il hocha la tête et ressortit dans le jardin avec le petit garçon. En ce premier jour du printemps, il faisait suffisamment doux pour qu’il n’ait pas besoin d’enfiler un manteau. Plutôt que de le hisser sur la balançoire, Etienne dénicha un ballon et le lui envoya d’un coup de pied. Riant à gorge déployée, Thomas courut derrière le ballon, cherchant à le lui reprendre ou à l’attraper avant lui. Jouer calma les nerfs du jeune homme et acheva de désembrumer son esprit. Il observa cet enfant qui, bien qu’il soit le sien, lui semblait parfois totalement inconnu. Qu’aimait-il faire ? A quoi jouait-il ? Combien de mots avait-il encore appris ? Dans quelques jours, Thomas aurait trois ans. Trois ans, pensa-t-il. J’ai un fils depuis trois ans mais je ne sais toujours pas ce que c’est qu’être un père. Je ne vis pas avec lui, je ne lui suis utile en rien. Je ne sais rien de lui, de ses peurs, de ses cauchemars, de ses joies non plus. Il me reconnait, bien sûr, et sans doute m’aime-t-il, comme tous les enfants. Mais il va grandir. Un jour, il comprendra que je n’ai été qu’un homme de passage dans la vie de sa mère. Peut-être me jugera-t-il lâche de ne pas avoir tout fait pour elle. Et pourtant… Si seulement elle avait dit oui ! Je pourrais les protéger, prendre soin d’eux… Réveille-toi, Etienne, se morigéna-t-il intérieurement, tu sais bien que c’est impossible. Tu n’es jamais là, comment pourrais-tu tenir tes promesses ? Il sourit à l’enfant qui lui renvoyait encore la balle en riant. Bientôt, Soline les appela à table. Le déjeuner fut calme, ponctué de petites phrases de Thomas cherchant à raconter ses histoires à son père. Et puis, comme il tombait de fatigue au moment du dessert, Etienne le prit dans ses bras et monta à sa chambre pour le coucher. L’enfant ne résista pas longtemps et se pelotonna bien vite contre son torse, nichant son visage au creux de son cou. Ayant retiré ses chaussures, il déposa un long baiser sur son front, remonta la couverture sur ses épaules et quitta la pièce sur la pointe des pieds, ayant promis d’être encore là à son réveil. En bas, Soline achevait de débarrasser la table. Elle lui offrit un café et ils s’assirent sur la terrasse pour le boire au soleil. Un long silence s’ensuivit. Puis elle parla, et le cœur d’Etienne se mit à battre plus vite, plus fort, de manière complètement désordonnée :

— J’ai rencontré quelqu’un, Etienne. Quelqu’un de bien. Il m’aime, et je crois que je l’aime aussi. Nous allons nous installer ensemble, très bientôt.

— Et Thomas ? s’enquit le jeune homme, la voix tremblante, les yeux rivés sur la tasse qu’il serrait entre ses doigts.

— Ils se sont déjà vus plusieurs fois, lui répondit-elle. Rémi l’aime beaucoup, et je crois que Thomas l’apprécie aussi. Il a du mal à comprendre, bien sûr. Mais il lui faut un équilibre… Tes visites, une fois de temps en temps, ce n’est plus possible.

Elle lui fermait définitivement la porte. Il en avait mal au cœur, mal au ventre, comme à chaque fois qu’il repensait à leur vie d’autrefois, comme à chaque fois qu’il revivait leur séparation. Au fond de lui, il avait eu envie d’y croire jusqu’au bout, et à présent, il se sentait vidé, épuisé par cet espoir déçu pour lequel il avait été prêt à tout quitter. Combien de fois lui avait-il dit qu’il la voulait, elle, et qu’il était prêt à lâcher la boîte pour elle ! Combien de fois lui avait-elle répondu qu’elle ne voulait plus de lui, qu’elle ne voulait pas le priver de sa passion… Aujourd’hui encore, elle creusait un fossé entre eux pour se protéger de lui.

— C’est mon fils, Soline. Tu ne peux pas m’empêcher de le voir. Je ne te le permettrai pas, murmura-t-il en plongeant ses yeux dans les siens.

— Ce n’est pas ce que je souhaite, Etienne, crois-moi, mais il est complètement perdu, là. Il vit seul avec moi, tu viens de temps en temps, et maintenant nous avons ce projet avec Rémi… Il faut que nous trouvions un équilibre, pour son bien.

— Quoi ? Un genre de garde alternée ? Tu sais bien que c’est impossible, soupira-t-il en se laissant aller contre le dossier de son fauteuil.

Soline ne répondit pas. Le silence se fit à nouveau. Etienne ferma les yeux. Quelque chose lui disait qu’elle allait l’achever, là, dans quelques instants. Il sentait qu’elle préparait ses mots, les choisissait avec soin. Yeux clos, dents serrées, il attendit que la sentence tombe. Et elle tomba. Et ce fut pire que tout ce qu’il avait pu envisager.

— Si nous nous marions, Rémi est prêt à adopter Thomas.

Abasourdi, Etienne laissa toutefois échapper un rire nerveux. Il serra et desserra ses poings à plusieurs reprises, sentant la colère prendre lentement possession de tout son être. Il eut l’impression qu’un ouragan le submergeait, le plongeant tout entier dans un enfer insupportable. Il s’embrasa. Comment avait-elle pu envisager cette option ? Comment avait-elle pu imaginer qu’il dirait oui ? Il ne pouvait nier qu’il était peu présent dans la vie de leur fils, mais enfin, il avait accepté de le reconnaître et de lui donner son nom tout en sachant qu’il ne pourrait sans doute jamais l’élever ! Par amour pour Soline, il avait déjà renoncé à son fils une première fois. Jamais il n’y consentirait à nouveau. Jamais ! Comme la jeune femme ne bougeait pas, il se redressa vivement et la fusilla du regard, un regard qu’il souhaitait froid, glacial, dur et brûlant tout à la fois.

— Moi vivant, jamais, tu m’entends ? Jamais personne n’adoptera mon fils, gronda-t-il. Je suis son père et je veille sur lui de mon mieux. Il n’a manqué de rien jusqu’à maintenant… C’est dingue ! Je ne comprends même pas que tu aies pu y penser, poursuivit-il en se frappant le front du plat de la main. Soline, putain, mais c’est MON fils. MON fils, répéta-t-il en enfonçant son index dans son thorax, le cœur battant, le regard toujours rivé au sien. Tu ne peux pas faire adopter MON fils par ce type, aussi bon et merveilleux soit-il !

— Alors il faut que nous trouvions une solution, murmura-t-elle simplement, se tenant toujours aussi droite face à lui, nullement impressionnée par la colère qui le secouait. 

— Moi je l’ai, ta solution. Ne l’épouse pas, c’est tout, claqua-t-il, bras croisés, en se renfonçant dans son fauteuil.

— Depuis quand décides-tu à ma place de ce qui est bon pour moi ? lui demanda-t-elle, soudain très pâle.

— Et depuis quand envisages-tu de me prendre mon fils ? renchérit-il, de plus en plus en colère en se redressant à nouveau.

— Notre fils, souligna-t-elle. C’est le nôtre, et c’est moi qui l’élève. Je ne pense pas que tu sois le mieux placé pour me dire ce que je dois faire.

— Il porte mon nom. Je te verse de l’argent pour lui. Soline, tout serait tellement plus simple si tu acceptais que nous vivions tous les trois ! s’exclama-t-il, exaspéré par leur discussion qui tournait en rond.

— Etienne, tu ne vas pas recommencer, soupira-t-elle en se massant le front. On en a déjà parlé des dizaines de fois, et je t’ai dit non. Je ne t’épouserai pas. Je ne t’aime pas, je ne t’ai jamais aimé, se défendit-elle en le fixant intensément.

— Tu as aimé Antoine, lui rappela le jeune homme en essayant de saisir ses mains agitées par l’énervement qui la gagnait à son tour.

— Jusqu’à ce que j’apprenne qu’il me mentait depuis un an ! hurla-t-elle en se levant pour s’écarter de lui et remettre de la distance entre eux. Un an, Etienne ! Tu m’as menti, baratinée pendant un an ! Et tu oses revenir me voir, encore et encore, pour me dire que tu m’aimes ? Et tu penses que je vais te croire ? Mais je… je ne sais même pas qui tu es vraiment ! Maintenant, ne peux-tu comprendre que je n’en peux plus d’être seule ? Rémi m’aime, il est prêt à m’épouser, à fonder un foyer avec moi, à offrir ce foyer solide et chaleureux à Thomas qui en a besoin, lui aussi. Toi, tu ne peux pas nous offrir ça.

— Qu’en sais-tu ? l’attaqua-t-il en se levant à son tour. Qu’en sais-tu ? Ne sais-tu pas, n’as-tu pas compris que moi aussi, je t’aime, Soline, et que pour toi, je suis prêt à quitter la boîte, à chercher un autre travail, n’importe quoi, pourvu que je puisse être avec toi et Thomas !

— Arrête, Etienne, le coupa-t-elle en levant les mains à hauteur de ses épaules, comme si elle refusait que les derniers mots qu’il avait prononcés la touchent. Tu sais très bien que je ne peux pas te demander de tout quitter pour nous. Tu aimes ton travail, tu ne serais pas heureux ailleurs. Nous ne serions pas heureux ensemble. Il y a trop de choses auxquelles nous devrions renoncer tous les deux.

— Qu’en sais-tu ? insista-t-il encore en s’approchant plus près d’elle.

— Ah ! Mais arrête avec tes questions et tes insinuations, tu me fatigues ! soupira-t-elle.

Il avait envie de la prendre par les épaules et de la secouer de toutes ses forces pour qu’elle arrête de nier les sentiments qui les liaient encore. Il avait envie de lui faire aussi mal qu’elle lui avait fait mal ces dernières années en le privant de son fils, et encore plus cet après-midi en lui proposant de faire adopter Thomas par le nouvel homme de sa vie. Les lèvres pincées et le regard plus noir que jamais, elle alla s’asseoir un peu plus loin, dans l’herbe, et se recroquevilla sur elle-même, calant son menton dans ses genoux repliés. Etienne l’y rejoignit et s’assit à ses côtés, bien décidé à ne pas la laisser échafauder de nouveaux plans pour le futur de leur enfant sans lui. Elle tressaillit mais ne chercha pas à s’écarter de lui. Longtemps, ils fixèrent leurs pieds sans échanger un mot. Etienne se sentait incapable de réfléchir. En fait, la pensée qu’un autre que lui allait bientôt partager sa vie le révoltait. Plus encore, l’idée que cet homme aurait un ascendant sur son fils et ferait preuve d’autorité à sa place le rendait fou. Comment avait-il pu se retrouver dans cette situation ? Cet homme, ce Rémi, s’il avait vraiment pris sa place dans le cœur de la jeune femme, comment avait-il fait ? Comment avait-il su se faire aimer d’elle, rendre son bonheur dépendant de lui, au point qu’elle envisage de l’épouser ? A coup sûr, s’il était à ce point merveilleux, il saurait sans aucun doute se faire aimer et respecter de Thomas parce qu’il vivrait avec lui, partagerait ses joies et ses peines, lui offrirait un cadre affectif sécurisant. Tout ce qu’il n’avait jamais pu faire et qu’il ne ferait jamais. Désespéré, Etienne tourna son regard vers Soline. Depuis combien de temps fréquentait-elle cet homme pour savoir qu’il était le bon ? Était-ce vraiment la fin de leur histoire ? Dédaignant son regard, la jeune femme poussa un profond soupir, se releva, épousseta son pantalon et planta ses yeux dans les siens :

— Si tu m’aimes vraiment, prouve-le, déclara-t-elle très calmement.

— Comment ? s’enquit-il en se levant à son tour, le cœur battant.

— En partant. En me rendant ma liberté.

Etienne tiqua et recula d’un pas. Il était pris au piège et elle avait raison. C’était une immense preuve d’amour que d’accepter le fait de ne plus être aimé d’elle en retour. Il hocha lentement la tête. Pour leur bien à tous les trois, il lui fallait définitivement renoncer aux deux êtres qu’il chérissait le plus au monde. Il en avait à nouveau mal au cœur et ne trouvait pas les mots pour lui dire à quel point ça lui coûtait d’accepter cette décision.

— Je ne demanderai pas à Rémi d’adopter Thomas, poursuivit Soline en le regardant droit dans les yeux, mais je ne renoncerai pas à lui pour autant. Je vais vivre avec lui, Etienne, et tu ne pourras plus venir comme tu le faisais jusqu’à maintenant. A toi de trouver une solution si tu veux que Thomas continue à te voir sans que cela bouleverse le quotidien que nous allons créer ensemble.

Elle semblait si sûre d’elle, si à l’aise. Il hocha à nouveau la tête. Qu’est-ce qu’elle croit ? pensa-t-il en lui rendant son regard, essayant de lire dans ses pensées, que je ne vais pas me battre pour continuer à le voir ? Je vais trouver un moyen, je DOIS trouver un moyen. Soline s’était tue. Au loin, le bruit d’un moteur se rapprochant se fit entendre. Un demi-sourire éclaira le visage fermé de la jeune femme et elle passa une main dans ses cheveux pour les remettre en ordre. Il lui sembla que tout son être frissonnait. Il suivit son regard et comprit. La voiture ralentissait. C’était donc Rémi qui arrivait. Que faire ? Rester ? Mettre un visage sur le nom de celui qui lui avait ravi son cœur et assister à leurs retrouvailles ? Il se secoua et se redressa. Pas question d’avoir l’air idiot face à lui ! Sans un mot, Soline se dirigea vers la route et il lui emboîta le pas.

— Va-t-en, Etienne, murmura-t-elle alors en lui indiquant sa propre voiture du menton.

— J’ai promis à Thomas d’être là à son réveil.

— Je lui dirai que tu as dû partir.

— Si tu commences à lui mentir…

— Son père a menti le premier, claqua-t-elle, le regard noir. Va-t-en, maintenant !

Déjà, le nouveau venu ouvrait sa portière. Peuh ! pensa Etienne en avisant l’homme vers lequel Soline s’était précipitée, je lui mets une tête ! Qu’est-ce qu’elle peut bien lui trouver ? Il est laid, il est gras, il a l’air d’un abruti fini ! Et c’est cet homme qui va élever mon fils ? Hors de question ! Le jeune homme afficha son plus beau sourire et se dirigea vers eux, faisant fi de la supplication muette de Soline dont le regard assassin lui labourait l’estomac.

— Etienne, je crois que Soline t’a demandé de partir, lança l’homme en faisant quelques pas vers lui.

— Il aurait été impoli de ma part de le faire sans t’avoir salué au préalable, lui répondit-il mielleusement en lui tendant la main.

Dédaignant sa main tendue, Rémi le fusilla du regard.

— Tu nous ennuies, reprit-il. Va-t-en ! Je doute que Thomas apprécie d’assister à une scène à son réveil.

Il a un sacré caractère, pensa le jeune homme, mais je ne me laisserai pas impressionner par sa grosse voix, encore moins par son regard qui semble lancer des éclairs.

— Tu n’as pas à penser à la place de mon fils, reprit-il en le dominant de toute sa hauteur. J’ai promis d’être là à son réveil et je tiendrai ma promesse.

— J’en doute. Rentre chez toi, maintenant. Et reviens lorsque tu auras les moyens de t’occuper de lui.

— Laisse-nous, Etienne, renchérit Soline en les rejoignant. S’il te plaît…

Tiens donc ! Elle le suppliait, à présent ! C’est le monde à l’envers, pensa le jeune homme. Elle doit savoir qu’il n’a aucune chance de me battre si on en vient aux mains et elle ne veut certainement pas que j’abîme sa figure, si flasque soit-elle. Il serra les poings. Ce n’était pourtant pas l’envie qui lui manquait d’envoyer son poing dans son nez pour se venger de l’humiliation qu’il lui infligeait. Ils se toisèrent un moment du regard, Soline frémissant entre eux. Un appel provenant de la maison brisa la tension électrique qui chargeait l’air entre eux. Thomas s’était réveillé.

— Va-t-en, siffla Soline entre ses dents en le poussant violemment vers sa voiture avant de remonter rapidement vers la maison, son chien de garde sur les talons.

Assommé, le jeune homme se lança à toute vitesse sur la route de Paris. Il savait que s’il hésitait un peu, il perdrait toute dignité. Il fallait fuir, fuir au plus vite. Il allait rentrer chez lui, s’y barricader, se soûler à mort et oublier que la femme de sa vie ne l’aimait plus et allait en épouser un autre.

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