Victoire

Chapitre 3 : Infiltration

16 mars

Etienne salua amicalement les deux hommes postés de chaque côté de la barrière, passa son badge sur le capteur, et pénétra à l’intérieur de la Centrale. Il monta au deuxième étage du bâtiment et s’assit à son bureau en répondant aux salutations de ses collègues. Il était à peine installé que François, son supérieur, entrait pour lui serrer chaleureusement la main. Intrigué par cette attitude peu habituelle de la part d’un homme qu’il considérait plutôt comme une brute sans scrupule que comme un aimable individu, le jeune homme s’était levé et fixait gravement son interlocuteur, attendant la sentence.

— Les vacances furent-elles bonnes ? s’enquit rudement François.

— Oui, monsieur.

— Eh bien, j’espère que tu t’es bien reposé parce que j’ai du boulot pour toi ! déclara-t-il en s’asseyant, l’invitant à faire de même.

— Je vous écoute.

— Antoine est attendu samedi soir à l’ambassade de Syrie. En pleine forme, prêt à plaisanter avec ces messieurs et à complimenter ces dames, mais surtout à laisser trainer ses yeux et ses oreilles un peu partout, compris ? s’enquit-il en se redressant pour lui tendre une enveloppe.

— Compris.

— Bien. D’ici là, tâche de te renseigner un peu sur les gens que tu retrouveras là-bas !

— Entendu.

François s’éclipsa. Etienne ouvrit l’enveloppe et retourna machinalement le carton d’invitation entre ses doigts. Samedi soir, il serait donc à nouveau Antoine, le jeune et talentueux interprète sans histoire habitué des réceptions mondaines parisiennes. Mais ça, c’était seulement la partie visible de l’iceberg. En réalité, comme d’habitude, il laisserait effectivement trainer ses yeux et ses oreilles dans chaque coin de chaque pièce pour récolter le maximum d’informations utiles à la boîte. Le jeune homme sourit largement et inspira un grand coup. Il piaffait presque d’impatience, tant l’inactivité lui avait pesé ces derniers temps. Il était temps qu’il revienne ! Même si ses retrouvailles avec les siens lui avaient fait du bien, il avait eu l’impression de tiédir à leur contact, et il ne voulait surtout pas se ramollir. Sa mère avait les yeux larmoyants lorsqu’il s’était engouffré dans son taxi, la veille, après le déjeuner. Dans le train, isolé sur une plateforme à l’abri des oreilles indiscrètes, il avait appelé Soline. Premier contact après de longues semaines sans nouvelles. Elle avait accepté de lui laisser parler quelques instants avec Thomas et ils avaient convenu de se voir le week-end suivant. Elle avait quelque chose à lui annoncer, semblait-il. De nouveau seul dans son appartement sens dessus-dessous, Etienne avait savouré ses retrouvailles avec ses meubles, ses livres, son bazar. Il avait ouvert les fenêtres en grand et laissé l’air frais s’engouffrer dans chaque pièce. Il aimait l’ambiance paisible, un peu lourde, qu’il avait su donner à cet endroit depuis son emménagement, quatre ans auparavant. De ses voyages, il avait rapporté des tapis, des poufs, des rideaux, quelques breloques et autres objets inutiles qui encombraient maintenant la moindre étagère disponible. Ce n’était pas très haut de plafond et les poutres apparentes du salon ajoutaient un peu de charme à cette pièce dans laquelle il aimait s’asseoir et oublier le temps qui passe en regardant le ciel depuis l’une des deux belles fenêtres percées dans le mur. La cuisine ouverte ne le dérangeait pas, il était rarement là au moment des repas et n’aurait pas su en profiter si elle avait été séparée de la pièce de vie. Tapie sous les combles, en duplex au-dessus du salon, sa chambre était un peu plus sombre mais pas moins chaleureuse. Il y avait installé une penderie et un grand lit sur lequel il s’écroulait en général au milieu de la nuit, épuisé par ses ressassements interminables. Au fond de la pièce, dissimulée derrière une porte coulissante, une petite salle de douche complétait le tout. A la nuit tombée, il était sorti sur son balcon pour fumer, la tête dans les étoiles. Depuis le dernier étage de son immeuble encaissé dans une petite rue du Troisième Arrondissement, à quelques pas du Square du Temple, il avait une vue imprenable sur les toits de Paris. Longtemps, il était resté là, accoudé à la balustrade, laissant sa cigarette s’éteindre lentement, avant de rejoindre son lit et de s’y étendre, encore tout habillé. Son réveil l’avait surpris en plein rêve et il avait bondi sous la douche pour se libérer des limbes dans lesquelles son esprit s’était aventuré. Revigoré par l’eau froide, puis par un bon café et une demi-baguette beurrée savourés en terrasse pour profiter des premiers rayons du soleil, il avait repris le chemin de la boîte, heureux de retrouver ses petites habitudes. Paris et ses charmes n’avaient pas fini de l’enchanter. Ayant lu attentivement les consignes que François lui avait laissées dans l’enveloppe, Etienne interrogea sa mémoire à la recherche d’informations sur les personnes qui seraient présentes à cette réception. Les noms inscrits sur la liste des invités ne lui étaient, pour la plupart d’entre eux, pas inconnus. Il allait donc retrouver des gens qu’il avait déjà côtoyés, il était temps de réviser sa légende… La journée passa sans qu’il y prenne garde, et la nuit tombait lorsqu’il quitta enfin la Centrale. Ravi, il s’arrêta sur la route pour s’acheter un sandwich et rentra chez lui. Son portable, qui vibrait avec insistance sur le bar sur lequel il l’avait abandonné en entrant, le tira de ses pensées. Il soupira en découvrant le prénom qui s’affichait à l’écran. C’était trop beau pour être vrai, elle ne pouvait pas l’avoir réellement oublié au cours des derniers mois. Il hésita, puis finalement décrocha et se renfonça dans son fauteuil.

— Alma m’a dit que tu étais rentré, s’exclama la voix joyeuse de Manon. Je viens aux nouvelles, et puis je voulais aussi te prévenir qu’on organise un apéro à la coloc samedi. Tu viendras, hein ? Je suis sûre que tu as des milliers de choses à nous raconter !

La garce, pensa-t-il, ne pouvait-elle pas tenir sa langue ? Qu’est-ce qui m’a pris, aussi, de lui donner ma date de retour lorsqu’elle m’a appelé pour mon anniversaire… Tu ramollis, Etienne, poursuivit-il en n’écoutant qu’à moitié l’inutile bavardage de son interlocutrice.

— Alors, conclut-elle enfin, seras-tu là samedi ? Je t’ai convaincu ?

— Non, j’ai déjà quelque chose samedi soir.

— C’est toujours pareil, soupira-t-elle. Et dimanche ? Ne me dis pas que tu as aussi quelque chose de prévu ?

— Eh bien si, et je ne serai pas à Paris, en plus.

— Mais… Quand est-ce qu’on se revoit, alors ?

— Je ne sais pas. La semaine prochaine, sans doute ? Allez, je vais te laisser, il est tard. Bonne nuit !

Et il raccrocha sans attendre qu’elle réponde en se réjouissant de pouvoir reprendre son livre. Quelques instants plus tard, son téléphone sonnait à nouveau. Cette fois, c’était Alma qui appelait. Il pesta : ne pouvait-on pas le laisser tranquille ? La jeune femme lui demanda pourquoi il s’était montré aussi mufle avec sa colocataire qui, désespérée, avait décidé d’annuler leur soirée samedi et s’était enfermée dans sa chambre pour pleurer. Mufle ? Elle y allait fort, il l’avait écoutée parler, quand même ! Sa présence était-elle à ce point nécessaire ? Il n’y pouvait rien s’il avait quelque chose de prévu. Et, oui, il avait vraiment quelque chose, promit-il à la jeune fille qui remettait sa parole en doute. Non, il ne lui avait pas menti, on l’avait invité à une réception dans une ambassade, voilà, livra-t-il, sur le point de se mettre en colère face à l’insistance d’Alma. Comme elle ne disait plus rien, il hésita à raccrocher. Finalement, sa voix brisa le silence qui s’était installé entre eux. Elle allait essayer de calmer Manon et faire en sorte que leur apéro ait quand même lieu. En revanche, elle lui demandait de choisir et de bloquer une date pour qu’ils se retrouvent très vite. Il n’aurait qu’à s’arranger avec Alexis ou Pierre-Grégoire pour les détails pratiques si besoin. Elle raccrocha, et le jeune homme regarda l’écran de son téléphone s’éteindre. Haussant les épaules, il reprit son livre là où il l’avait laissé. Mais l’agitation, le désespoir et la colère des deux jeunes filles avaient eu raison de sa tranquillité d’esprit. Abandonnant sa lecture, il monta à sa chambre, ouvrit la fenêtre et sortit sur le balcon pour respirer un peu d’air frais. Yeux clos, il revit son grand-père lui dire, le jour de son arrivée à Vannes, qu’il n’avait pas de cœur. Ces deux-là, elles en avaient un gros comme l’océan et ça lui foutait une trouille incroyable. Il ne supportait pas leurs pleurs, leurs plaintes, leurs attentes. Il ne pouvait pas y répondre. Il n’arrivait pas à comprendre comment on pouvait réagir comme elles. Se mettre à pleurer ou à rire pour un rien, s’énerver d’un coup ou se calmer tout aussi sec. Leur attitude étrange envers lui, leurs émotions à fleur de peau, tout ça, ça lui prenait la tête. Inspirant longuement et profondément, il alluma une cigarette dans l’espoir que celle-ci calme ses nerfs et lui apporte un peu de réconfort. Et dès le lendemain, il renoua avec la vie faite d’imprévus qu’il avait choisie des années plus tôt. Alors qu’il relisait ses notes, la porte de son bureau s’ouvrit sur l’un de ses collègues :

— Etienne, on t’attend à la cellule !

Intrigué, le jeune homme hocha la tête, rangea précautionneusement ses papiers et quitta son bureau. Un étage plus bas, plusieurs hommes groupés dans une pièce, affairés autour d’un écran, discutaient à voix basse. Il entra. On l’informa qu’on avait reçu un message pour un certain Antoine : quelqu’un cherchait à entrer en contact avec sa légende… Etienne prit le papier qu’on lui tendait, parcourut le message déjà décrypté et fronça les sourcils. Il ne reconnaissait rien qui puisse venir de l’un de ses nombreux informateurs dispersés à travers la Capitale.

— Crypté, ça donne quoi ? fit-il.

— C’était une bande son, une annonce parmi d’autres et une voix certainement transformée.

— Rien de plus ?

— Non, pas pour le moment. Alors, tu as une idée ?

— Absolument pas. C’est d’autant plus étrange qu’Antoine n’a jamais mis les pieds en Bretagne, et encore moins à Crozon… Pourquoi veut-il me rencontrer là-bas ?

— A toi de le découvrir. Le rendez-vous est demain après-midi, Gaétan s’est occupé de te réserver un train et un hôtel à Brest. Tu pars demain à la première heure !

— Très bien. Protocole habituel ?

— Absolument !

Etienne quitta la pièce, perplexe, emportant le message avec lui. Ainsi donc, quelqu’un l’attendait à proximité de Brest… Et il avait eu beau retourner ses souvenirs, il ne pouvait identifier cette personne. Et qui, en Bretagne, pouvait connaître Antoine ? Antoine n’avait jamais quitté Paris… 

*

A Brest, Etienne investit sa chambre d’hôtel et sortit respirer l’air chargé d’embruns sur le port. Il louerait un taxi pour se rendre à Crozon à l’heure fixée par le message. Les yeux fixés sur l’horizon, il se remémora les détails de cette curieuse demande. Puis, comme son estomac criait famine, il commanda une pizza qu’il paya en liquide pour ne laisser aucune trace de son passage. Un peu avant l’heure, il se présentait au lieu de rendez-vous, un rien nerveux malgré tout. Si c’était un piège, il pourrait toujours sauter dans le vide, la mer amortirait le choc et il aurait le temps de disparaître avant que l’inconnu ait atteint la plage en contrebas. Un coup d’œil à sa montre lui indiqua que ce dernier n’allait plus tarder. Il promena son regard autour de lui : plusieurs personnes étaient venues profiter du soleil et de la vue, était-il caché parmi elles ? L’homme avait dit qu’il porterait un pull rouge. Deux touristes en étaient vêtus. Etienne ne bougea pas d’un iota pour autant. Le protocole était clair, c’était à l’autre de se manifester. Mains dans les poches, bien campé sur ses jambes, le regard perdu dans le lointain, il attendit. A l’heure dite, sa montre émit un bip significatif. Il sentit un mouvement derrière lui mais ne se retourna pas.

— Bonjour Antoine.

Voix grave, léger accent méditerranéen. Profil tout à fait banal. Et jamais rencontré auparavant.

— Bonjour, murmura-t-il en reportant son regard sur la mer. Vous vouliez me voir ?

— Oui, j’ai besoin de vous. Il parait que vous êtes interprète.

— Il paraît.

— Et que vous avez l’habitude d’assister Axel Gaudin dans ses conférences.

— C’est possible, oui, répondit Etienne, de plus en plus intrigué.

— J’ai besoin d’infos sur son compte.

— Que me donnerez-vous en échange ? Je ne peux pas prendre le risque de trahir mon patron si on ne couvre pas mes arrières…

— Des noms.

— Des noms ? rit le jeune homme.

— Allons, nous savons, vous et moi, que vous n’êtes pas qui vous prétendez être. Ces noms vous intéressent bien plus que ce que vous cherchez à montrer. Je veux tout ce que vous pouvez trouver sur cet homme.

— Bien. Je vous transmets tout ça comment ?

— Je vous recontacterai.

— Et si je refuse ?

— Vous ne le ferez pas.

— Comment pouvez-vous en être si sûr ?

— Parce que j’en sais bien trop sur vous, monsieur Antoine…

L’homme le quitta en riant. Perplexe, Etienne alluma une cigarette, attendit quelques minutes, puis quitta lui aussi la pointe à laquelle ils s’étaient retrouvés. Il rappela un taxi et se fit déposer dans le centre de Brest. Si, l’homme n’était effectivement pas dupe de sa fausse identité, il y avait lieu de penser que sa chambre d’hôtel avait pu être fouillée pendant son absence. Il ne fallait pas risquer d’y dormir, tant pis pour la réservation et la discrétion, il appellerait son frère pour qu’il le dépanne pour la nuit et irait chercher ses quelques affaires plus tard. Aimery serait trop heureux qu’ils puissent passer un peu de temps ensemble, il ne se douterait de rien. Etienne prolongea son séjour de deux jours, laissant croire au marin qu’il était là pour assister à une conférence. Après tout, il n’était attendu à Paris que le samedi soir et il pouvait continuer ses recherches depuis n’importe quel ordinateur convenablement programmé. En réalité, il prit soin d’effacer toute trace de son passage dans cette ville. Il ne rendit sa chambre d’hôtel que le jour de son départ, pour ne pas éveiller plus de soupçons. L’homme ne l’avait pas recontacté.

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