Victoire

Chapitre 2 – suite & fin

Yeux clos, Alma cherchait le sommeil. Au loin, elle entendait nettement les vagues agitées sur la plage. Le vent frappait ses volets. La tempête faisait rage, comme souvent à cette période de l’année. Sensible aux éléments déchaînés, il lui était impossible de dormir, tout son corps luttait pour pouvoir en profiter le plus longtemps possible. Vive les tempêtes ! Elle se redressa, alluma la lumière et traversa sa chambre pour ouvrir la malle posée sous la fenêtre. Elle y récupéra deux gros cahiers, revint se pelotonner sous sa couette épaisse et ouvrit le premier. De son écriture maladroite, la petite fille qu’elle était à l’époque avait tout consigné ou presque pendant des années… Elle tourna rapidement quelques pages et se retrouva bientôt plongée au milieu des premiers mois de l’année 2005.

10 avril. Aujourd’hui, Maman est venue me voir avec un grand sourire pendant que je jouais. Elle a fermé la porte de la chambre et elle s’est assise près de moi. Elle m’a dit qu’elle avait quelque chose à m’annoncer. J’ai posé ma poupée et je l’ai regardée. Elle n’arrêtait pas de sourire. Elle m’a dit que notre vie allait changer, qu’on allait quitter Bon-Papa et Bonne-Maman, et Nantes, et l’appartement. On va aller vivre dans une maison au bord de la mer avec un monsieur qu’elle a rencontré il y a longtemps et qui l’aime beaucoup. Il s’appelle Pierre-Yves, et moi aussi je vais le rencontrer bientôt. Il va épouser ma Maman. Je sais pas trop ce que ça veut dire, mais Maman a l’air heureuse alors je suis heureuse pour elle.

13 avril. J’ai rencontré Pierre-Yves. Il est très beau et il est très gentil. C’est le Papa de mes rêves. Il m’a prise sur ses genoux, il m’a posé plein de questions, il m’a dit qu’il était heureux parce qu’en plus d’épouser ma Maman, il gagnait une petite fille. Il regardait Maman avec des yeux comme dans les films. On aurait pu en faire sortir des cœurs. Ça se voit qu’il l’aime. Moi je veux bien qu’il soit mon Papa puisqu’il aime Maman.

18 avril. Aujourd’hui avec Maman on a pris le train pour aller voir la maison de Pierre-Yves. Elle fait peur, on dirait un peu une maison hantée. Mais elle est grande, et j’aurai ma chambre pour moi toute seule, une belle chambre avec plein de lumière qui donne sur le jardin. La plage est tout près. On a visité le village aussi, il nous a montré son bureau. Maman a dit qu’il est notaire. Je sais pas ce que ça veut dire mais il a un beau bureau.

28 avril. Pierre-Yves m’a demandé si ça me ferait plaisir de m’appeler Alma Langevin, et plus Alma Trevellho. C’est joli Alma Langevin, j’aime bien. On se moquera plus de moi en disant que je fais du vélo qui tombe dans l’eau ! J’ai dit oui. Maman a dit que ça voulait dire qu’à partir de leur mariage, il sera mon Papa. Je pourrai même l’appeler comme ça ! Je vais enfin avoir un Papa, moi aussi, comme tout le monde !

15 mai. Hier Papa et Maman se sont mariés. C’était une belle fête ! Ils ont signé plein de papiers, ils se sont fait de bisous comme dans les films, on a fait des photos, on a mangé plein de gâteaux et on a même dansé. Y avait des gens que je connaissais pas. Je crois que Bon-Papa et Bonne-Maman ont pleuré un peu. Moi j’étais la reine de la fête, c’est mon nouveau grand-père qui l’a dit. Je reste encore un peu à Nantes, parce qu’ils sont partis en voyage au soleil. A l’école, personne n’est venu me voir pour me dire que j’avais une belle robe alors qu’hier tout le monde a dit qu’elle était belle. J’ai hâte de changer d’école !

8 juin. Papa et Maman sont rentrés. Ils sont tout bronzés et ils sourient tout le temps. C’est bizarre, Maman ne m’a pas serrée très longtemps dans ses bras. Mon nouveau Papa m’a fait l’avion dans le salon. Il m’a demandé comment j’allais, si j’étais prête à déménager. Je me suis blottie dans ses bras. Je veux plus qu’ils me quittent, c’était trop dur sans eux. Il a dit que maintenant on était une famille et qu’on s’aimerait toujours.

30 juin. Voilà, on est dans ma nouvelle maison, maintenant. Maman y habite depuis son retour de voyage, mais moi je devais finir l’école à Nantes alors je les voyais juste le mercredi et le week-end. Ma chambre est belle, j’ai plein de nouveaux jeux, et des livres, et un vrai bureau avec une chaise de grande. Dans mon lit, il y a de la place pour tous mes doudous et même ma poupée. Papa a accroché une guirlande qui fait de la lumière au-dessus de ma tête pour que je rêve des étoiles.

10 juillet. On va partir en vacances ! C’est la première fois que je vais prendre l’avion. Papa nous emmène dans un pays qu’il aime beaucoup, ça s’appelle le Portugal. Il y a vécu quelques années quand il ne nous connaissait pas. Il paraît que c’est très beau. On va y vivre quinze jours, ça veut dire deux semaines. On pourra se baigner tous les jours, et on verra plein de trucs qu’on voit pas en France. Ça va être trop bien d’être rien que nous ! Et comme ça, pour une fois, j’aurai des choses à raconter de mes grandes vacances à la maîtresse.

4 août. Pour mon anniversaire, on a fait une super fête avec toute ma nouvelle famille. Il y avait des cousins que je connais pas encore, tout le monde m’a fait des cadeaux, et Maman avait cuisiné un super bon gâteau au chocolat sur lequel il y avait 10 bougies. Papa pleurait presque quand je les ai soufflées ! Moi j’avais le cœur tout chaud, tout gonflé, et le ventre qui allait exploser tellement j’étais heureuse !

2 septembre. Je rentre en CM2 dans la petite école des Moutiers. Papa m’emmène à l’école, ce matin, pour la première fois. Il va me donner la main, il l’a promis.

5 septembre. J’ai bien regardé les papas de mes nouvelles amies. C’est moi qui ai le plus beau ! Il m’appelle « ma princesse » et il me donne la main. Je monte sur les petites buttes du trottoir et il m’aide pour que je ne tombe pas. Ce soir on est allés goûter sur la plage et il m’a appris comment on fait des ricochets.

12 septembre. Papa a proposé de m’inscrire à la danse. J’en rêvais ! Maman a dit oui, j’étais aux anges ! Moi aussi, je vais pouvoir danser comme les petites ballerines, maintenant. On va aller acheter mes affaires ce week-end. Je n’en peux plus de joie !

20 septembre. J’ai eu mon premier cours de danse. Maman m’a accompagnée parce que je tremblais un peu. Il y a Sophie, qui est dans ma classe, qui est là aussi. On a suivi les mouvements de la maîtresse et elle nous a félicitées.

21 septembre. Cette nuit, j’ai rêvé que je dansais à l’opéra devant tout le monde !

14 octobre. Maman sourit tout le temps. Papa l’embrasse beaucoup. Il se passe quelque chose, mais je ne sais pas ce que c’est. Ils se regardent, et parfois il pose sa main sur son ventre et alors ils rient, et moi je n’existe plus. Qu’est-ce qui se passe ? Est-ce que c’est parce que j’ai raté mon évaluation de géométrie ce matin ?

17 octobre. Ce soir, Papa m’a pris sur ses genoux après le dîner. Il m’a dit que j’étais sa fille chérie et que ça ne changerait jamais. Qu’avec Maman, on était les deux plus belles surprises de toute sa vie. Moi je suis la plus heureuse de toutes les filles du monde quand je suis dans ses bras.

18 octobre. Maman est venue me voir pendant que je faisais mes devoirs. Elle a relu mon travail en souriant, et elle gardait sa main sur son ventre. Je lui ai demandé si ça lui faisait mal. Elle a dit non. Elle a dit qu’elle avait une surprise. J’ai posé mon stylo. Dans quelques mois, je vais avoir un petit frère ou une petite sœur…

20 octobre. J’ai bien réfléchi. Je crois que je suis pas très heureuse de la surprise de Maman. J’aurais préféré un nouveau voyage tous les trois, ou que Papa puisse revenir me chercher à l’école, comme au début de l’année. Elle a dit qu’il a beaucoup de travail en ce moment.

3 décembre. Ce sera un petit frère. Il va naître en avril. Papa est fou de joie. Maman commence à avoir un gros ventre et elle est fatiguée. Elle s’occupe moins de moi. Hier je suis rentrée toute seule de l’école…

Alma referma le cahier après en avoir caressé les feuillets d’une main tremblante. Inconsciemment, à l’époque, elle avait pensé qu’après avoir vécu quelques mois de bonheur absolu en profitant de l’amour inconditionnel de sa mère et de ce père tombé du ciel, elle n’avait plus suffi à les combler. Pour être heureux, il fallait que Pierre-Yves et sa mère aient un autre enfant qu’elle. Et Maël était né, et à peine un an après lui, Baptiste était arrivé à son tour. A la maison, ça criait, ça pleurait. Oh, bien sûr, elle avait été heureuse d’accueillir ces deux petits frères et elle les avait aimés de tout son cœur de grande sœur, les cajolant à tout bout de champ, leur racontant les histoires que Pierre-Yves inventait pour elle, fredonnant des berceuses au-dessus de leurs berceaux, poussant fièrement leur poussette lorsqu’ils se promenaient en famille au bord de la mer. Mais il n’y en avait que pour eux. Elle peinait à se concentrer sur ses devoirs. Pierre-Yves était fatigué, sa mère aussi. Ils passaient moins de temps avec elle. Alma se recroquevilla sur elle-même, les bras autour de ses jambes, le menton dans les genoux. Son ventre lui faisait terriblement mal lorsqu’elle se revoyait, seule, à l’arrêt de bus le matin, grelottant dans la nuit. Elle n’avait plus d’amis. Au collège, elle était la « bizarre », celle qui préfère lire plutôt que de rigoler avec les autres. Celle qui pleure facilement pour une broutille. Celle qui a toujours des bonnes notes. Celle qui n’a jamais le dernier pull à la mode parce que la mode ne lui disait rien et qu’il n’y avait pas beaucoup de magasins autour des Moutiers. N’en pouvant plus d’être transparente, Alma s’était rebellée au milieu de son année de troisième. Avisant un groupe d’ados de sa classe qui fumaient devant l’établissement à la sortie des cours, elle s’était approchée et avait courageusement demandé à partager leur cigarette. On lui en avait tendu une en l’observant d’un air narquois. Et comme elle avait fièrement relevé la tête après en avoir envoyé la première bouffée vers le ciel, elle avait enfin commencé à exister autrement que comme la « petite coincée ». Ils l’avaient conviée à leurs premières soirées, à ces premières booms d’ados qu’aucun adulte ne surveillait vraiment. Ses parents étaient heureux qu’elle se fasse des amis et ils l’encourageaient dans cette voie. Si seulement ils avaient su à quoi ressemblaient ces soirées auxquelles ils la déposaient en souriant. Si seulement ils avaient vu dans quel état elle était raccompagnée, surtout ! En y repensant, Alma ne parvenait pas à comprendre comment elle avait pu se laisser entraîner dans leurs délires. Elle avait voulu appartenir à leur groupe et pour ce faire, elle avait sans doute renié la part d’elle-même qui la représentait le plus. Après… Tout n’avait plus été que cauchemars, mensonges et dissimulation pour que surtout, surtout, personne ne se rende compte qu’elle était en train de sombrer. Affichant un sourire rayonnant, elle pleurait intérieurement sur ses rêves brisés d’indépendance et de pureté. Un immense besoin d’être reconnue et aimée telle qu’elle était lui vrillait le cœur. Au Lycée, à chaque fois qu’elle pensait avoir trouvé celui qui comblerait enfin ses désirs, il finissait par se lasser d’elle et l’abandonner à ses chimères. Alors elle s’évadait, par la danse, le dessin, et d’autres drogues moins douces qui lui permettaient de se sentir, pour un temps au moins, plus légère, plus libre, plus heureuse. Prostrée, la jeune femme envoya les carnets sur le sol et se pelotonna sous ses draps en pleurant amèrement. C’était toujours pareil. Le temps avait beau passer et les blessures cicatriser, elle souffrait chaque fois qu’elle y repensait. Et cet imbécile qui n’avait pas rappelé…

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