Victoire

Chapitre 2 – suite

29 février

A peine sortie du train, Alma se précipita dans les bras ouverts de sa mère. Un peu en retrait, Pierre-Yves, Maël et Baptiste attendaient leur tour. La jeune femme se colla contre Lénaïg, nicha sa tête dans son cou, passa ses bras dans son dos. Maman… Qu’il était doux d’être enlacée par ces bras aimants et, dans cette douce étreinte, de ressentir tout l’amour de sa mère pour elle. Une mère qui n’avait pas pris une ride en six mois. Ses yeux noirs, semblables aux siens, brillaient toujours autant. Pas un seul fil d’argent ne courait dans ses cheveux auburn relevés en chignon. C’est à croire qu’elle ne vieillirait jamais… Elles rirent, toutes les deux, de se retrouver enfin. La mère et la fille se ressemblaient tellement que s’il n’y avait pas eu ce sourire apaisé et ce regard attendri par les années chez l’une, et cette tempête sous le front de l’autre, on aurait presque pu les confondre.

— Ma chérie, qu’est-ce que tu es belle ! s’exclama madame Langevin en saisissant tendrement son visage entre ses mains. Tu rayonnes !

— Ta mère a raison, renchérit Pierre-Yves en s’approchant.

— C’est de vous retrouver qui me rend si heureuse, frémit la jeune femme en se blottissant contre lui.

Très grand, large d’épaules, le torse solide, Pierre-Yves Langevin était le genre d’homme sur lequel on pouvait aisément s’appuyer et se reposer. Très calme, toujours souriant, d’un naturel enjoué, le visage, hâlé par le soleil et l’air marin, illuminé de deux yeux d’un brun orangé pétillant, le cheveu souple et châtain parsemé de gris par endroits, il aimait profondément ces deux bouts de femmes, comme il s’amusait à les appeler, qui lui avaient été confiées par la Providence. Il referma ses bras sur elle et la serra contre lui.

— Et nous ? On n’a pas le droit d’avoir un câlin ? s’exclamèrent alors les garçons d’une même voix, l’air moqueur.

— Mais siiii ! rit-elle en leur tendant les bras, tout sourire.

Maël et Baptiste étaient tous deux le portrait de leur père. De vrais Langevin, bâtis dans le roc. Maël avait cependant hérité des traits du visage plus doux de sa mère, tandis que son cadet se voyait attribuer son regard étoilé, à l’instar de sa sœur aînée. Sensiblement de la même taille, la voix déjà grave, ils la soulevèrent avec aisance en se moquant des cris de protestation qu’elle poussa, ses jambes battant le vide. Ils remontèrent de la gare, bras-dessus bras-dessous et arrivèrent bien vite devant la demeure familiale des Langevin. Depuis son mariage avec Pierre-Yves, Lénaïg était venue s’y installer. Elle qui n’avait connu que l’agitation nantaise durant sa courte existence avait tout de suite apprécié le calme des Moutiers en Retz, petit village coincé entre la mer et les marais, à quelques kilomètres de la Vendée. Ici, personne ne viendrait cracher dans son dos, elles seraient à l’abri des ragots et des potins, elle, et sa petite fille de presque dix ans dont le père n’avait pas eu le cran de rester. Derrière un petit portillon étroit, un jardinet encombré d’herbes et de fleurs précédait la maison. Un peu austère à l’extérieur avec ce lierre accroché à la façade, ses volets peints en vert foncé et sa toiture d’ardoise, elle était chaleureuse et doucement feutrée à l’intérieur. Trois marches, et on passait la porte. Un couloir un peu sombre desservait le salon à droite, qui s’ouvrait sur une vaste salle à manger face à un jardin ombragé et parfaitement entretenu. Les deux pièces avaient les murs unis et de larges poutres apparentes au plafond. Au fond, une petite cuisine complétait les pièces présentes dans cette partie du rez-de-chaussée. En poussant une porte ouverte sur le salon, on pénétrait dans le bureau de Pierre-Yves, puis dans la chambre qu’il partageait avec Lénaïg depuis plus de quinze ans, à présent. En revenant dans l’entrée, à gauche de la porte, un escalier de bois vieilli menait à l’étage où un long couloir, éclairé d’une unique fenêtre percée dans la toiture côté rue, desservait trois chambres et une salle de bain donnant toutes sur le jardin. Longtemps, Maël et Baptiste avaient partagé la même, au plus près de l’escalier, Alma dormant dans celle du fond. En grandissant, ils avaient voulu posséder chacun leur espace et Pierre-Yves avait donc transformé l’ancienne chambre d’amis en repaire pour le plus jeune de ses fils. Seule la salle de bain séparait désormais le monde des deux adolescents de celui de leur aînée. Alma retrouva sa chambre d’adolescente avec bonheur. Tout y était propre et bien rangé, les livres s’étalaient en ordre dans la bibliothèque, son grand lit était recouvert de ses draps préférés, et de nombreuses photos de familles et d’amis encombraient les murs sur lesquels elle avait peint elle-même toutes sortes d’oiseaux fantasmagoriques dont elle avait aimé s’entourer autrefois. C’est l’anniversaire d’Etienne, pensa-t-elle en croisant son visage sur une photo. Il faut que je l’appelle… Profitant d’un peu de répit après toutes ces embrassades, elle ferma la porte, saisit son portable en tremblant et chercha son nom dans ses contacts. Le cœur battant à se rompre, elle colla son téléphone à son oreille, les yeux rivés sur la fenêtre. Une sonnerie, puis deux. Il décrocha à la troisième.

— Alma ? s’exclama-t-il, parfaitement surpris.

— C’est moi, rit-elle doucement. Je… Je voulais te souhaiter un joyeux anniversaire ! C’est… rare de pouvoir le faire vraiment, enchaîna-t-elle, tremblante.

— Merci, c’est gentil d’y avoir pensé, fit-il sobrement.

Derrière lui, elle distingua des bruits de voix, des pas, des cris d’enfants.

— Je ne vais pas te déranger plus longtemps, tu n’es pas seul, reprit-elle courageusement parce qu’il ne disait rien, le bougre !

— Je suis en vacances chez mes parents pour une quinzaine de jours. Toute la smala est au complet, ça fait un peu de monde, en effet.

— Ah, d’accord… Alors, euh… Bonne journée, et euh… Profite bien des tiens !

— Merci. Tu es bien rentrée, toi ?

— Oui oui, mardi. Et je suis aussi chez mes… Enfin, chez moi.

— Ah. Alma, je te rappelle, mon neveu essaye de grimper sur une jardinière de Maman, il va se casser la figure, cet idiot !

Il raccrocha tout aussi sec. Son téléphone à la main, la jeune femme soupira. Elle l’envoya promener sur son lit, traversa sa chambre, revint sur ses pas, croisa les bras, les décroisa, soupira encore et finalement, frappa du poing contre l’encadrement de la fenêtre. L’entendre n’avait fait qu’accroître le malaise grandissant qui obstruait son cœur depuis qu’elle avait constaté à quel point son absence lui pesait, le soir de son retour. Elle jura entre ses dents serrées, secoua la tête et descendit rejoindre les siens. Hors de question de se laisser abattre par ce bougre d’animal aveugle et dénué de sentiments humains. D’autant plus qu’ici, pas plus qu’ailleurs, personne n’avait jamais entendu parler de lui et il était hors de question que cela change.

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