Victoire

Chapitre 1 – suite & fin

Exclamations de joie, merveilleux sourires, grands yeux lumineux, petites mains qui se tendent… Etienne, qui jouait avec D’Artagnan, fut pris d’assaut par les aînés d’Arnaud, Vianney et Ombeline, âgés respectivement de six et quatre ans. Libérés de leurs ceintures, ils avaient jailli de la voiture et couru vers lui à grands renforts de cris. Il s’accroupit pour être à leur hauteur et les prit contre lui, comme il l’aurait fait avec Thomas s’il avait pu. Son cœur se serra tandis qu’il enlaçait les deux enfants. Déjà, leur petite sœur, Agathe, réclamait, elle aussi, câlins et baisers de l’Onc’Tienne. Il se redressa, un enfant accroché à chaque jambe, et la souleva dans ses bras pour l’embrasser. Arnaud et Laure rirent de ce charmant tableau en les rejoignant.

— Allez embrasser Mamig et Tadig au lieu de vous accrocher à Etienne comme ça, les enjoignit la jeune femme, libérant ainsi son beau-frère.

— Merci, Laure ! s’exclama-t-il tandis que les deux enfants disparaissaient à l’intérieur de la maison.

— En voilà une qui est heureuse de retrouver son parrain, constata Arnaud en adressant un clin d’œil à son cadet.

Ils entrèrent à leur tour dans la maison et rejoignirent les membres de la famille déjà installés au salon. Les discussions allaient bon train lorsque Margod et Henri arrivèrent. Ventre rond, cernes épais mais sourire radieux, la blonde jeune femme s’assit parmi ses frères et sœurs. Titouan aurait donc bientôt un petit frère ou une petite sœur, songea Etienne en accueillant son quatrième neveu sur ses genoux. Pensif, il observa Arnaud et Laure, assis l’un contre l’autre. Un peu plus grand que ses frères cadets, Arnaud avait toujours apprécié la solitude, la préférant aux escapades en tous genres et c’est en cela qu’il se distinguait des siens. Mais il avait les mêmes yeux bleus, le même sourire à larges fossettes, et le même caractère bien trempé. Laure, quant à elle, était une jeune femme délicate, douce, aimant croquer la vie à pleines dents. Ils ne s’étaient quittés que pour leurs études, ayant toujours été dans la même classe depuis l’installation des Le Kerbihan à Vannes. Grande, un peu épaissie par ses grossesses successives, elle avait des cheveux bruns tirant sur le roux, des yeux pétillants de malice et un sourire d’ange. Il envia leur tendre étreinte, ce bras qu’Arnaud avait passé autour de sa taille, cette joue que Laure avait posée contre son épaule, et leurs doigts entrelacés. A genoux à leurs pieds, Vianney construisait une tour de kaplas, visiblement très concentré, tandis qu’Ombeline tournait dangereusement autour, tendant par moment un doigt vers la pyramide. Quelques instants plus tard, elle s’écroulait et le petit garçon se serait jeté sur sa sœur si le bras de son père ne l’en avait pas empêché. Laure gronda gentiment sa fille, qui baissa la tête, penaude, avant de jeter ses bras autour du cou de son frère pour lui demander pardon. Etienne sourit. Un peu plus loin, Titouan et Agathe jouaient avec quelques vieilles figurines en bois dans un langage bien à eux. Astrid avait rejoint Aimery et Inès à l’opposé de la pièce et ils semblaient s’amuser, tous les trois. Henri expliquait à Hugues et Hélène en quoi consistait son nouveau chantier. Il se tourna vers Margod. Elle regardait son homme en souriant tendrement, caressant d’une main distraite son ventre rond. Se sentant observée, elle glissa vers lui et lui prit le bras.

— Toujours dans tes pensées, Etienne, murmura-t-elle.

— Ça me fait plaisir et bizarre à la fois d’être là, lui répondit-il.

— C’est parce que tu n’es pas là assez souvent, ça, le gronda-t-elle gentiment.

— Je me demande ce que j’ai fait de bien pour mériter votre présence autour de moi aujourd’hui.

— Etienne ! Tu es notre frère, enfin ! Est-ce que ce n’est pas la meilleure des raisons pour nous de t’entourer ? s’exclama Margod en serrant plus fort son bras. Je suis heureuse que tu sois là, heureuse que nous soyons tous là ! J’espère que tu te souviendras longtemps de cet anniversaire. Ça fait tellement longtemps qu’on n’a pas pu le fêter, le jour même, tous ensemble !

Etienne hocha la tête. Treize ans, très exactement. Depuis ce jour où il était parti en pension, il n’avait plus jamais pu fêter son anniversaire en compagnie des siens. Ses études ne le lui avaient pas permis non plus. Son travail encore moins. Quelle idée, en même temps, d’être né un 29 février ! Il sourit à sa petite sœur et déposa un baiser sur son front. Elle s’éclipsa en lui adressant un clin d’œil : il était temps de faire déjeuner Titouan et ses cousins. Bientôt, il ne resta plus que les hommes au salon, les femmes ayant rejoint la cuisine. Etienne détesta que son père ne se lève pas pour aller prêter main forte à sa mère. Acceptant toutefois un nouveau verre, il sortit sur la terrasse pour fumer et calmer son esprit tempétueux. Besoin d’être seul. Tout ce monde autour de lui, cette avalanche d’embrassades chaleureuses, ça lui faisait tourner la tête, il avait l’impression de perdre le contrôle de ce personnage qu’il avait mis tant de temps à créer pour se protéger du monde extérieur. Et pourtant, quelque part, il y avait quelque chose d’agréable à être si bien entouré en ce jour si particulier pour lui… Paradoxe des paradoxes ! Il alluma une deuxième cigarette en maudissant ses faiblesses.

— Encore cette mauvaise habitude, soupira Hélène lorsqu’elle vint lui annoncer qu’il était temps de passer à table.

Les petits avaient terminé leur repas et rejoignaient tous leurs lits pour y faire la sieste, en ayant obtenu de leurs parents qu’ils les réveillent au moment où Onc’Tienne soufflerait ses bougies. Etienne embrassa sa mère en esquivant sa remarque.

— J’attends avec impatience le jour où tu rencontreras quelqu’un qui saura t’y faire renoncer, renchérit-elle, comme il déposait son paquet de cigarettes sur l’appui de fenêtre, à côté d’un cendrier.

— Pauvre Maman, tu vas devoir attendre encore longtemps ! rit-il doucement en passant un bras autour de ses épaules.

— Ne ris pas, lui intima-t-elle. Je suis certaine qu’elle y arrivera !

— Qui ça, elle ? s’enquit-il en levant un sourcil étonné.

— La jeune fille qui t’a appelé tout à l’heure.

— Qui ? Alma ? Voyons, Maman, cette fille-là, depuis que je la connais, elle aurait pu avoir des dizaines d’occasions de sortir avec quelqu’un, et à chaque fois, elle s’est retranchée dans ses murs au dernier moment.

— C’est peut-être parce qu’elle t’attend, glissa-t-elle, le regard malicieux.

— Pfff ! Elle attend un prince charmant qui ne viendra jamais, se moqua-t-il.

— Mais elle t’appelle pour te souhaiter un bon anniversaire, renchérit Hélène Le Kerbihan.

— Parce qu’elle a une bonne mémoire et qu’elle est généreuse, c’est tout.

— Et tu ne serais pas heureux avec elle ? tenta encore sa mère alors qu’ils rentraient dans la maison.

— C’est elle qui ne serait pas heureuse avec moi, conclut Etienne. Je n’ai rien d’un prince charmant.

Madame Le Kerbihan secoua la tête, dépitée. Ils rejoignirent les leurs dans la salle-à-manger et tout le monde prit place autour de la grande table. Bien qu’il soit en son honneur, le déjeuner parut extrêmement long au jeune homme. Pour quelqu’un qui avait horreur d’être au centre de l’attention, il était verni ! A ses côtés, sa mère ne cessait de le regarder, en face de lui, Aimery enchaînait les souvenirs d’enfance, racontant une blague, une histoire de cavale, une bêtise qu’ils avaient inventée tous les deux. Inès et Astrid riaient, Margod applaudissait, et Hugues Le Kerbihan tentait vainement d’en placer une. Enfin, le fromage circula entre eux, et alors qu’Arnaud se levait pour changer les assiettes, enjoignant sa mère à rester assise parce qu’elle en avait beaucoup fait, Laure et Henri montèrent réveiller les enfants tandis qu’Aimery, Margod et Astrid disparaissaient. Etienne se demanda à quelle sauce il allait être manger en croisant le regard amusé d’Inès, restée avec eux. Elle haussa les épaules et aida silencieusement Arnaud à redresser la table. Hugues se leva à son tour et murmura quelque chose à l’oreille de son épouse qui sourit et acquiesça en serrant tendrement sa main posée sur son épaule. Le jeune homme se retint à grand peine de s’enfuir en courant. Il ne supportait pas ce qui était en train de se passer parce qu’il ne savait rien, justement. Plongeon dans l’imprévu, flou total. L’angoisse lui tordait le ventre. Ressaisis-toi, bon sang, se morigéna-t-il intérieurement. C’est un anniversaire, juste un d’anniversaire, rien de plus. Tu vas souffler tes bougies comme un gamin, recevoir des cadeaux et ce sera terminé. Ter-mi-né. Il expira discrètement et se força à sourire. Tout le monde revint à cet instant en chantant à pleine voix, petits et grands portant cadeaux et gâteau. Au fond de lui, Etienne se sentit alors profondément ému de toute cette attention déployée autour de lui. Il remercia ses neveux qui lui avaient apporté ses cadeaux et recula pour qu’Astrid puisse déposer le gâteau devant lui. A trois, il souffla ses vingt-huit bougies et se laissa embrasser par sa mère, encore plus émue que lui. Son père lui tendit un dernier paquet. Hissant Agathe sur ses genoux pour se donner une contenance, le jeune homme lui demanda par lequel il devait commencer. La fillette aux boucles blondes lui désigna celui qu’elle lui avait apporté et qui était le cadeau de ses frères. Etienne déballa la biographie d’un jeune marin qu’il avait longtemps admiré et sourit à Arnaud et Aimery pour les rassurer : non, il ne l’avait pas encore lu celui-là. Agathe lui tendit ensuite le paquet déposé par Tadig. Ayant ouvert l’écrin volumineux dissimulé par le papier cadeau, le jeune homme découvrit la montre dont il avait rêvé, enfant, lorsque son père l’accrochait fièrement à son poignet les jours de fête. Une très belle montre à trois cadrans sur fond blanc dont le bracelet de cuir foncé avait été changé tout récemment. Etienne chercha le regard de son père et le remercia.

— Elle t’ira bien mieux que cette vieille montre que tu t’obstines à remettre chaque jour, murmura Hugues Le Kerbihan en désignant le bracelet élimé et le verre rayé de celle qu’il portait.

— L’est belle ta montre, Onc’Tienne, approuva Agathe.

Il en ceignit fièrement son poignet en acquiesçant silencieusement. Sans lui laisser de répit, Agathe lui tendit un nouveau paquet. Celui-ci, c’était celui de ses sœurs. Etienne ne fut pas surpris de découvrir un nouveau dictionnaire à ajouter à sa collection. Cependant, celui-ci n’avait rien de tous ceux qu’il possédait déjà. Celui-ci, c’était un « spécial Etienne » comme elles dirent. Un dictionnaire pour les amoureux du dictionnaire. Il secoua la tête en riant de la dédicace inscrite au crayon sur la première page et embrassa ses sœurs. Enfin, le jeune homme déballa le paquet laissé par ses grands-parents, la veille. C’était un pull marin, en vue de l’usure de celui qu’il portait actuellement sur lui et dont les coudières résistaient vaillamment depuis de nombreuses années. Etienne le retira pour enfiler le nouveau. Il avait été gâté. Ayant embrassé chaque membre de sa famille et presque broyé l’épaule de son père sous le coup de l’émotion, il se rassit pour couper son gâteau et distribuer une part à chacun. Il était près de seize heures lorsqu’ils quittèrent la table, la débarrassèrent, et enfilèrent leurs manteaux pour une longue promenade. Margod préféra rester se reposer, Astrid remonta travailler. Trop heureux de pouvoir se dégourdir les jambes, D’Artagnan partit le premier sur le sentier qu’il connaissait par cœur, suivi de Vianney et Ombeline qui espéraient le rattraper. Etienne installa Agathe sur ses épaules et Henri fit de même avec Titouan. Ils partirent à l’assaut de la forêt endormie par l’hiver qui n’en finissait pas de retarder l’arrivée du printemps en marchant d’un bon pas.

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