Victoire

Chapitre 1 – suite

Alors qu’Hugues se lançait dans un énième discours enflammé sur la dernière opex d’Arnaud, l’aîné de la famille, un crissement de pneus sur les graviers et les aboiements joyeux du chien faisant la fête à sa jeune maîtresse annoncèrent le retour fracassant d’Astrid. Etienne reposa son verre et se leva pour aller l’accueillir. Elle avait ouvert la porte à la volée et le cherchait déjà des yeux, comme si elle avait deviné qu’il serait là. Son cri de joie retentissant emplit d’allégresse le cœur du jeune homme qui tendit les bras à la jolie petite brune aux yeux bleus malicieux qui traversait le couloir en courant pour venir à sa rencontre, pareille au vent qui souffle sur la mer et l’agite lors des grosses marées. Quelques secondes plus tard, il serrait Astrid dans ses bras et la faisait tournoyer autour de lui. La toute jeune fille se blottit dans les bras de son grand frère.

— Tu m’as manqué ! Pour combien de temps es-tu revenu, cette fois ? s’enquit-elle.

— Durée indéterminée, j’ai quelques jours de vacances bien méritées !

— Génial, en plus j’ai plein de choses à te raconter !

— Toi, tu dois effectivement avoir quelque chose à me dire, affirma le jeune homme en la voyant se mordre les joues pour se retenir de sourire.

— Oui, souffla-t-elle, mais il faut que tu me promettes de ne rien dire à personne !

— Je te le promets.

La benjamine s’approcha de son grand frère et se hissa sur la pointe des pieds pour murmurer quelque chose à son oreille. Etienne la regarda en souriant. Comme il ne réagissait pas, elle fit la moue et fronça les sourcils. Une vive déception s’alluma dans son regard.

— Ça ne te fait rien ? s’attrista-t-elle. Tu ne veux pas savoir qui c’est ? Ni comment je le connais ?

— Que faudrait-il que ça me fasse ? renchérit-il. Si tu es heureuse, alors je suis heureux pour toi, je n’ai pas besoin d’en savoir plus, c’est ta vie, Tridette !

— Tu n’as pas changé, soupira la toute jeune fille dont le regard s’était voilé.

— Tiens, c’est marrant, Maman m’a dit la même chose il y a quelques minutes. Dans sa bouche ça sonnait plutôt comme un compliment alors que dans la tienne on dirait un reproche, releva le garçon, mi vexé mi amusé.

— Tu ne t’intéresses à rien d’autre qu’à ton travail et à tes livres, reprit Astrid. Mais c’est pas ça, la vie, Etienne ! Un jour, tu t’en voudras d’avoir laissé passer tant d’occasions de vivre dans le réel ! J’espère que tu sauras trouver quelqu’un qui t’ancrera dans la réalité et te sortira la tête de tes bouquins et de tes idées. Je te le souhaite sincèrement.

— Je te remercie pour le sermon, claqua-t-il.

— De rien !

La tête haute, le menton tremblant, Astrid passa dans le salon sans l’attendre. Hébété, Etienne regarda la porte se refermer derrière elle. Il eut un mouvement d’épaules agacé. Pourtant, une immense tristesse s’empara de son esprit, lui laissant entrevoir, l’espace d’un instant, combien son cœur était gelé. C’était la première fois qu’il se disputait avec sa toute petite sœur et il n’était pas fier de lui. Il s’en voulait de n’avoir pas su la rattraper pour lui poser toutes ces questions qu’elle attendait. Un goût amer dans la bouche, il attrapa son sac abandonné au pied de l’escalier et gravit lentement les marches jusqu’au deuxième étage. Là, sous les combles, se trouvaient les repères des trois garçons de la fratrie. A gauche, la chambre d’Arnaud, l’aîné, face à l’arrivée des escaliers, la salle de bain, et sur la droite, un couloir desservant trois pièces : une chambre d’amis depuis longtemps transformée en chambre d’enfants, la chambre d’Aimery, le second, et enfin, au fond, la sienne. Il en poussa la porte. Rien n’avait changé depuis son premier départ de la maison, de ce grand lit bateau à ce bureau fait d’une planche et de tréteaux encore encombré de vieux cahiers abandonnés lors de son dernier passage, sans doute. Les deux fauteuils de style Louis XV de ses grands-parents occupaient toujours le centre de la pièce, face à la fenêtre. Aux murs étaient encore épinglés des posters en couleur de Pierre Joubert. Dans un pêle-mêle accroché au conduit de cheminée s’entassaient des photos aux teintes passées. Et les étagères de la bibliothèque ployaient sous le poids des ouvrages qui les recouvraient. Des livres, des catalogues, des manuels scolaires et même des notices de montage y étaient réunis. Ecrits en français, en anglais, en espagnol, en italien, en russe, parfois même en chinois ou en arabe. Il avait tout lu dans le seul but d’amasser un maximum de vocabulaire pour chaque langue dans laquelle il voulait exceller. Etienne s’assit sur son lit et saisit un livre au hasard. Il l’ouvrit, s’installa plus confortablement et en parcourut quelques pages avant de le rejeter à ses pieds en soupirant. Astrid et son grand-père avaient raison : à quoi cela pouvait-il bien lui servir de connaître et de maîtriser toutes ces langues s’il n’était pas capable de partager ce que cela lui avait apporté avec ses proches ? Toute cette richesse enfermée dans sa mémoire, jalousement gardée pour lui et lui seul, à quoi servait-elle ? Etienne poussa un nouveau soupir d’agacement, se redressa et prit sa tête entre ses mains. Yeux clos, il inspira et expira longuement pour calmer le flot de questions qui l’envahissait. Ça ne va pas, pensa-t-il. Je ne sais pas ce qui se passe, mais vraiment ça ne va pas. Je n’aurais jamais dû revenir ici, il faut que je parte. Je ne peux pas rester là, ils me prennent tous la tête, c’est insupportable… Tout à ses réflexions, il n’avait pas entendu les pas qui se rapprochaient dans le couloir, ni la porte de sa chambre s’ouvrir. Il sursauta lorsqu’une voix joyeuse brisa le silence dans lequel il s’était retiré.

— Sympa d’être descendu pour accueillir ton frangin ! s’exclama Aimery en entrant dans la pièce.

La même taille, la même stature aux larges épaules, les mêmes yeux bleus… On aurait presque pu croire qu’ils étaient jumeaux si leurs sourires et leurs regards n’avaient pas été si différents depuis toujours. Ils se complétaient et se combattaient à la fois, comme le blanc et le noir, le plein et le vide, la lumière et les ténèbres. Aimery était la lumière, le joyeux luron, toujours prêt à faire une blague, toujours partant pour faire un jeu. Son sourire ne le quittait jamais. Jaloux de cette aisance avec laquelle son frère avançait dans la vie sans prendre garde aux obstacles qui se dressaient sur son chemin, Etienne l’avait souvent surnommé « l’imbécile heureux ». Aujourd’hui encore, le jeune marin rayonnait en s’avançant vers lui.

— Qu’est-ce que tu fais là ? fit-il, les yeux arrondis de surprise, incapable de se lever pour l’accueillir.

— Mon vieux, tu verrais ta tête ! On dirait que tu as vu un fantôme, rit Aimery en s’asseyant lourdement à ses côtés.

— Je ne m’attendais pas à te voir, c’est tout.

— Maman m’a appelé dans l’après-midi pour me dire que tu rentrais au bercail, je n’allais pas rater cette occasion de te présenter enfin Inès !

— Donc tu arrives de Brest, là, murmura Etienne, étourdi.

— Exactement, et on crève la dalle en bas, donc tu es prié de descendre pour qu’on puisse enfin dîner !

Aimery s’était relevé et tendait la main à son frère pour l’aider à faire de même. Ils descendirent rapidement les escaliers en échangeant de brèves nouvelles de leurs carrières respectives. Promu Lieutenant de Vaisseau quelques mois plus tôt, le jeune marin commandait à présent « en second » l’un des patrouilleurs de haute-mer de la flotte française. De quoi faire la fierté de leur père, en somme. Haussant les épaules, l’aîné rabroua son cadet : ne pouvait-il comprendre qu’il était heureux ainsi et qu’avoir choisi cette voie le comblait au-delà de ses espérances ? Depuis tout petit, Aimery avait toujours admiré les marins, il s’amusait même à enfiler les tenues de leur père les soirs où ils étaient gardés par une baby-sitter pour se pavaner fièrement devant ses frères et sœurs ! Toute sa vie avait été guidée par ce rêve : rejoindre le corps des officiers de Marine, pouvoir revêtir, enfin, le bel uniforme bleu marine et porter des épaulettes et une casquette qui soient les siennes et non plus celles de son père. Etienne reconnut qu’il avait raison et saisit son frère par les épaules alors qu’ils atteignaient le rez-de-chaussée. Les yeux dans les siens, il chercha ses mots pour lui dire sa fierté et son admiration, sa joie et son envie aussi, mais pas un seul ne vint. Tous, ils restèrent bloqués dans sa gorge. Qu’il était difficile de parler, de s’ouvrir, de se livrer un peu alors qu’il s’agissait pourtant de son propre frère ! Aimery lui sourit tendrement, envoya une franche tape dans son dos et lui adressa un clin d’œil complice : il avait compris, nul besoin d’en faire des tonnes. Dans la salle-à-manger, la grande table avait été dressée pour huit, et on n’attendait plus qu’eux pour commencer. Etienne embrassa sa grand-mère qui les avait rejoints et se retrouva bientôt face à cette jeune fille dont il avait tant entendu parler mais qu’il n’avait encore jamais rencontrée. De belles boucles noires encadraient un visage parsemé de taches de rousseur, éclairé par deux grands yeux verts pétillants de malice. Elle était aussi grande que lui et aussi lumineuse qu’Aimery. L’ayant chaleureusement salué, elle lui sourit en lui tendant la joue et le cœur du jeune homme se serra lorsqu’il vit son frère passer fièrement un bras autour de sa taille en se plaçant à ses côtés. Ils étaient beaux, tous les deux. Ils rayonnaient vraiment. Ils seraient encore plus beaux, sans doute, dans quelques mois, lorsque le moment serait venu pour eux de se dire « oui » pour la vie. Etienne leur sourit et prit place à côté de sa mère. Le dîner lui permit de retrouver sa place au milieu des siens. Il respira mieux. Habile, il fit dévier leur conversation sur le bac de la benjamine et la préparation du mariage de son aîné. Hors de question qu’il parle de lui. Il se plut à leur poser des questions et à laisser son esprit vagabonder tandis qu’ils lui répondaient. Le moment venu, il embrassa chaleureusement ses grands-parents qui reprenaient la route de Vannes et s’isola avec Astrid dans la bibliothèque. Quelques mots murmurés à mi-voix, un doux sourire de la toute jeune fille, et leur querelle fut oubliée. Lentement, Etienne monta à sa chambre. Dans le pêle-mêle accroché à son mur, il récupéra une très vieille photo et ouvrit grand la fenêtre. Faisant fi du froid qui s’engouffrait dans la pièce, il alluma une cigarette et s’assit confortablement dans l’un de ses fauteuils, le papier jauni entre ses doigts. Cette photo avait été prise à la naissance d’Astrid, presque dix-huit ans plus tôt. On y voyait cinq enfants assis sur un énorme tronc d’arbre, souriants au photographe. Dans les bras du plus âgé, un tout petit bébé sommeillait, enveloppé dans une couverture. Arnaud était fier d’avoir eu le privilège de porter sa toute petite sœur. Treize ans, la tignasse blonde soigneusement peignée, il souriait de toutes ses dents. Il était déjà grand et solide. Il avait déjà la carrure d’un soldat, d’un officier. Malgré son sourire, on le devinait ferme, autoritaire, comme leur père. Sorti de Saint-Cyr dix ans plus tôt, il avait très vite épousé sa chère Laure, son amie de toujours. Depuis, sa vie oscillait entre déménagements et régiments successifs, quelques opex, sa femme et leurs trois enfants. Aux dernières nouvelles, il en était heureux… A ses côtés, Aimery et Etienne se tenaient par les épaules. Le jeune homme se souvenait qu’ils avaient préparé une mauvaise blague, juste avant que la photo soit prise. Ils avaient glissé un verre de terre dans le dos de Claire qui, bien droite, ne semblait pas s’en être aperçue à ce moment-là. Elle souriait, elle aussi, montrant sa bouche édentée. Des boucles brunes s’échappaient de la tresse nouée en vain, comme tous les matins, par leur mère. On voyait aussi, bien qu’elle tente de le cacher, que son collant n’avait pas résisté à la course effrénée dans laquelle elle s’était lancée pour arriver la première au tronc d’arbre. Elle avait trébuché et s’était retrouvée à genoux dans une flaque de boue. D’ailleurs, elle en avait jusque sur le bout du nez. Etienne éclata de rire à ce souvenir. Avec Claire et Aimery, lorsqu’ils étaient enfants, ils avaient passé des heures à construire des cabanes dans le jardin, à jouer aux indiens, aux soldats, aux pirates… Que ce temps lui semblait loin, à présent ! Cette petite sœur tant aimée, tant chérie, il ne la reverrait plus que derrière une grille. Il ne passerait plus sa main dans ses boucles, désormais dissimulées sous un voile. Il ne rirait plus avec elle, ne lui lancerait plus de défis, ne lui jouerait plus de tours… Comme il s’était senti trahi, lorsque Claire lui avait annoncé qu’elle entrait au Carmel, quelques années plus tôt ! Comment pouvait-elle mourir au monde de cette façon ? Elle, la vivante, comment pouvait-elle s’enfermer entre quatre murs pour le restant de ses jours ? Etienne se leva et écrasa sa cigarette sur le rebord de la fenêtre. Il envoya sa dernière bouffée vers le ciel sans étoiles et revint à la photo. A gauche de Claire, toute menue, assise en tailleur, les mains jointes, les doigts entrelacés, se tenait Margod. Blonde, comme Arnaud, sage comme une image. Elle venait d’avoir cinq ans. Son bavardage incessant et son innocence réjouissaient son cœur de grand frère, à l’époque. Il l’aimait beaucoup, il aimait prendre soin d’elle. En grandissant, il avait eu l’impression qu’elle le rejoignait dans cette tendance qu’il avait prise à se retirer en lui-même. Tout comme les siennes, les étagères de sa bibliothèque s’étaient petit à petit recouvertes de livres. Margod s’était découvert une passion pour l’art et les vieilles pierres en particulier. Passion qu’elle partageait avec Henri, son mari depuis trois ans. Etienne avait halluciné lorsqu’il avait trouvé le jeune homme en compagnie de sa cadette, chez lui, quelques années plus tôt. Ils étaient en classe ensemble au collège, et jamais il n’aurait cru que ce frêle garçon à lunettes capterait un jour le regard et le cœur de sa petite sœur. Il avait bien changé, le Riton. Encore plus depuis qu’il était devenu Papa… Etienne soupira et replaça la photo dans le pêle-mêle. Demain, Arnaud et Margod viendraient déjeuner avec leurs familles. Pour la première fois depuis de longues années, ils seraient presque tous là, il ne manquerait que Claire. A cette pensée, le jeune homme vacilla et se laissa tomber dans un fauteuil. Ils venaient tous pour lui… Mais lui, qu’avait-il fait pour eux ces dix dernières années ? Rien… Il n’avait pensé qu’à lui. Méritait-il qu’on se déplace, qu’on bouleverse ses plans pour venir le voir ? Il en doutait encore en se couchant, quelques minutes plus tard, après s’être glissé sous la douche pour tenter de mettre un terme au tourbillon de pensées qui le submergeait.

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