Victoire

Chapitre 1 – suite

Etienne avait senti la question arriver. Ayant passé en revue tous les autres aspects de sa vie, il fallait bien qu’ils en arrivent à celui-ci. Il prit une profonde inspiration, le visage incliné vers la tasse désormais vide qu’il faisait rouler entre ses doigts. Thomas… Petit bonhomme haut comme trois pommes, aussi brun que son père et doté des très beaux yeux en amande couleur noisette de sa mère. Vif, espiègle, et bêtiseur comme on en fait peu. Sa plus grande fierté et son plus grand regret à la fois. L’enfant d’une jeune fille qu’il avait cru pouvoir aimer jusqu’à la mort mais qui n’avait pas supporté d’apprendre qui il était vraiment. Lorsqu’il avait enfin osé lui dire la vérité sur leur rencontre et sur ses nombreuses absences depuis, il était trop tard et leur enfant grandissait déjà dans le secret de son ventre. Pour Soline, il avait été hors de question de s’en séparer. Pour autant, lorsqu’il lui avait proposé qu’ils construisent un foyer pour entourer ce bébé inattendu, elle avait refusé tout net. Elle l’élèverait seule, mais au moins elle le préserverait du monde de fou dans lequel évoluait son père. Etienne s’était plié à ses conditions. Il avait reconnu Thomas et lui avait donné son nom. Les premiers mois, Soline était restée à Paris et il avait pu voir son fils grandir semaine après semaine. Et puis, un peu avant qu’il fête son premier anniversaire, il avait été choisi pour une mission plus longue de laquelle il n’était rentré qu’au bout de quinze mois. Entre temps, Soline avait déménagé, le privant de la joie de voir son fils quand bon lui semblait. Durant son absence, Thomas avait eu deux ans. Il avait oublié son visage et sa voix, et lorsqu’il avait enfin pu le revoir, qu’il s’était accroupi pour se mettre à sa hauteur et lui avait tendu les bras, l’enfant s’était réfugié dans les jambes de sa mère en hurlant. A force de se revoir, et parce que Soline lui parlait malgré tout de lui, il avait réussi à renouer un lien avec son fils qui fêterait ses trois ans dans quelques semaines. Il lui ressemblait beaucoup, bien qu’ils n’aient jamais vécu sous le même toit. Il avait déjà ce demi-sourire au coin des lèvres et ce regard enjôleur qui avaient fait fondre Soline. Il enchaînait les bêtises, allant jusqu’à grimper sur le plan de travail de la cuisine de la jeune femme pour attraper quelque chose qu’il voulait dans un placard, ou encore prendre un bain tout habillé avec ses doudous en oubliant d’arrêter le robinet. Soline s’en plaignait auprès de lui lorsqu’ils se voyaient, se lamentant sur l’absence d’un homme dans la vie de leur fils. Plusieurs fois, il avait renouvelé sa proposition de bâtir ce foyer, pour Thomas, pour son bien. A chaque fois, elle avait refusé. Elle ne l’aimait plus, elle ne voulait plus de lui, de sa vie de fou, de ses secrets, de ses mensonges, de tout ce que vivre avec un homme de la boîte impliquait. Etienne soupirait, ébouriffait les boucles brunes de son fils, assis sur ses genoux, lui faisait promettre d’être bien sage avec sa Maman jusqu’à son retour, et s’en allait, le cœur lourd. Lui qui avait tant de mal à exprimer ce qu’il ressentait, tant de mal à être certain, justement, que ses émotions ne le trompaient pas, il avait l’impression de s’être saigné à blanc pour Soline. Certes, les circonstances de leur première rencontre n’étaient pas dues au hasard mais bien à la boîte et à ce fichu test qu’il avait dû passer lors de ses derniers entraînements avant d’intégrer définitivement le corps des agents secrets français. Bien malgré lui, il était tombé fou amoureux de la jeune fille qu’il avait dû accoster dans la rue, un soir du mois de juillet, dans le seul but de se faire offrir un verre. Ils s’étaient revus à plusieurs reprises au cours de l’été qui avait suivi, et Etienne n’avait pas mesuré l’ampleur de ses sentiments pour Soline jusqu’à ce qu’elle l’invite à boire un dernier verre, un soir, et qu’il ne la quitte qu’au petit matin, le cœur en fête après qu’elle lui ait fait promettre de revenir une fois sa journée terminée. Quelle imprudence ! Elle ne connaissait même pas son vrai nom… Bien que Soline soit tombée amoureuse d’Antoine, qu’elle surnommait tendrement « l’interprète à lunettes » lorsqu’elle parlait de lui, ce n’était pas le personnage d’Antoine, créé de toutes pièces par Etienne pour agir en toute discrétion lorsqu’il se trouvait à Paris, qui était tombé amoureux de Soline, mais bien le jeune homme caché derrière le masque. Alors qu’il lui cachait sa véritable identité et son vrai métier, la jeune fille s’était attachée à lui et lui à elle. Ce qui, au départ, était un simple jeu, une distraction pour occuper ses longues soirées, était petit à petit devenu sa raison de vivre, son oxygène. Il s’était perdu dans les profondeurs de ses sentiments pour elle, jusqu’à ce qu’elle découvre la vérité, alors même qu’elle allait lui annoncer qu’ils attendaient un bébé. Soline n’avait pas supporté d’apprendre qu’il lui avait menti pendant près d’un an. Elle avait eu l’impression qu’il s’était moqué d’elle depuis le début. Elle avait même remis en doute ses sentiments, allant jusqu’à lui demander s’il avait une autre femme qu’elle dans sa vie. Une autre femme… Comment aurait-il pu en aimer une autre qu’elle, alors qu’il aurait pu renoncer à son avenir à la boîte pour elle ? Il n’y avait rien eu à faire. Ils s’étaient séparés à coups de cris et de larmes. Et Soline était partie… Etienne avait souffert de ce rejet violent et sans appel. Depuis, il s’était barricadé à l’intérieur de lui-même et s’était isolé de ses proches, famille comme amis. Il avait eu besoin de se retrouver seul face à lui-même et à ce déluge de sentiments qui lui avaient presque fait perdre la tête. Pour s’en sortir, il s’était encore plus impliqué dans son travail, s’était perdu dans de nouvelles recherches. Des dizaines de livres étaient venus agrandir sa bibliothèque qui croulait déjà sous leur nombre impressionnant. Qu’à cela ne tienne, il les avait empilés un peu partout dans son salon après les avoir dévorés. Quelques post-it marquaient les pages qui l’avaient le plus intéressé. Ce qu’il voulait retenir avait trouvé place sur les feuillets d’un vieux carnet qui ne le quittait jamais. Yves Le Kerbihan hocha lentement la tête et plongea à nouveau son regard dans celui du jeune homme en lui souriant.

— Et maintenant ? s’enquit-il. Quelles sont tes perspectives ? Tu es conscient, j’espère, que tu ne vas pas pouvoir passer ta vie à fuir le monde dans les livres, Etienne. As-tu cherché à revoir tes amis récemment ?

— Papilyves, j’ai passé presque deux mois au Liban, je suis rentré cette nuit, tu es la première personne que je vois après mon retour, rit doucement le jeune homme.

— J’espère au moins que tu leur as dit que tu étais rentré…

— Non. Je préfère qu’ils me croient encore à l’étranger, ça m’évite de devoir répondre à leurs questions, se justifia Etienne en haussant les épaules. Et ça me laisse un peu de temps pour préparer mes réponses, justement.

— Tu es incorrigible, soupira le vieil homme.

— A moi aussi, ça me fait plaisir de te voir, tu sais, lança-t-il pour tenter de couper court à cette discussion.

Pourtant, son grand-père insista alors qu’ils quittaient le café et se dirigeaient vers le port. Tout en descendant les rues de cette ville dans laquelle il avait vécu la fin de son enfance et son adolescence, Etienne lui donna les dernières nouvelles reçues de sa bande d’amis parisiens. D’abord, il y avait Alexis, un grand garçon blond à la carrure de rugbyman rencontré sur les bancs de Saint-Cyr, bien des années plus tôt. Les origines russes de ce dernier avaient tout de suite attiré le jeune homme ayant soif de découvrir le monde. Ils avaient passé un été entier, entre le bac et leur première année d’études supérieures, à parcourir le pays natal du benjamin de la famille Lieroskoff dont les parents, installés en France depuis quinze ans, tenaient un restaurant gastronomique au cœur de Paris. Après Alexis venait Pierre-Grégoire, rencontré, lui aussi, au Lycée Militaire. Aussi brun qu’Alexis était blond, plus petit, plus sec, mais tout aussi bon vivant, il avait été de toutes leurs escapades, de toutes leurs bêtises d’adolescents se prenant déjà pour des hommes. Combien de fou-rires ils avaient partagé, tous les trois ! Aujourd’hui, Alexis était marié et père d’une petite Eléonore depuis un an. Son épouse, la pétillante Osanne, avait rejoint leur bande au cours de leurs études. Petite brune aux yeux verts, elle avait attiré son regard lors d’une soirée et ils ne s’étaient plus quittés. Alexis travaillait maintenant comme journaliste sportif et revendiquait son appartenance à une équipe de rugbymen hors pairs. Quant à Pierre-Grégoire, il avait convolé l’été précédent avec l’adorable Emmanuelle, rencontrée dans son Ecole. Ingénieur civil, Pierre-Grégoire avait mis des mois à réussir à attirer le regard de sa belle. Son esprit mathématique lui avait joué de nombreux tours dont ses deux compères s’étaient gentiment moqués à plusieurs reprises. Venaient ensuite Maxence et David, deux joyeux lurons qu’il avait rencontrés pendant son Master et avec lesquels il aimait discuter parce que la passion des langues les liait et qu’il n’avait pas à leur raconter sa vie. Ils se contentaient d’échanger leurs connaissances sur telle ou telle culture, tel ou tel pays, et cela l’enrichissait.  A cette joyeuse bande s’ajoutait depuis quelques années une ancienne colocataire d’Osanne, Alma. Exubérante, bavarde, pouvant se montrer extrêmement dramatique parfois, la jeune fille lui faisait l’effet d’une tempête lorsqu’elle se joignait à eux. Il l’appréciait parce qu’elle était cultivée, mais fuyait dès qu’elle se mettait à parler de sentiments et d’émotions fortes. Elle venait de passer six mois à l’étranger pour son stage de fin d’études et il ne l’avait pas revue depuis son retour puisqu’il avait quitté la France à ce moment-là. Enfin, venait Manon, une jolie brunette qui avait le béguin pour lui. Il le savait, et sans doute avait-elle compris que ses sentiments n’avaient plus rien de secret pour lui, pour autant elle continuait à jouer les séductrices lorsqu’ils se retrouvaient, cherchant à attirer son attention par tous les moyens. Elle ne lui déplaisait pas, mais elle n’était encore qu’une enfant dans sa tête et leurs discussions ne tournaient qu’autour d’elle et de ses études à rallonge. Dernièrement, elle avait formulé le projet de reprendre un Master de Philosophie en septembre prochain pour compléter sa formation initiale en psychologie. Comme elle lui demandait ce qu’il en pensait, il lui avait répondu qu’il n’était pas son père et qu’elle était assez grande pour prendre ses décisions toute seule. Dépitée, elle avait abandonné son projet… Ayant fait le tour de la question, Etienne se tut. Il croisa le regard amusé de son grand-père qui se moqua gentiment de son arrogance et de son avarice.

— Avarice ? releva le jeune homme, les sourcils froncés.

— Tu es avare de toi-même, Etienne, de ton temps et de tes mots. Regarde, tu n’as pas été capable de me raconter plus d’une phrase sur chacun de tes amis alors que ce sont pourtant des personnes que tu côtoies régulièrement. Ne me dis pas que tu ne sais rien de leurs états d’âme, de leurs cheminements ou de leurs désirs ? Tu me les décris comme des êtres de papiers. Est-ce ce qu’ils sont, pour toi ? Des enveloppes sans matière ? N’ont-ils pas un cœur et une âme ?

Etienne tiqua. Il eut un mouvement d’épaules qui fit doublement sourire le vieil homme qui continuait à marcher au même rythme que lui malgré ses jambes fatiguées.

— C’est là que tu dois creuser, reprit-il. Penses-y, vraiment. Allez, je t’emmène à Plesterven, tes parents t’attendent !

Tout en parlant, ils avaient atteint la voiture d’Yves Le Kerbihan. Etienne y grimpa sans ouvrir la bouche et se mura dans le silence tout le temps que dura le trajet. Le vieil homme accepta son retrait en lui-même et garda les yeux fixés sur la route. Il ne ralentit qu’en abordant l’allée recouverte de graviers qui menait de la départementale à la grande maison bretonne, demeure de la famille d’Hugues Le Kerbihan depuis près de vingt ans. Il n’y avait que deux voitures garées devant la maison et toutes les fenêtres du rez-de-chaussée étaient éclairées. Il devina aisément la présence de sa mère dans la cuisine et celle de son père dans son bureau. Astrid serait sans doute dans la bibliothèque, si elle était là. D’Artagnan, le vieil épagneul breton de ses parents, vint aboyer dans ses jambes puis, l’ayant reconnu, retourna dans sa niche. Etienne inspira profondément et gravit les quelques marches du perron pour ouvrir la porte d’entrée, suivi de son grand-père.

— Maman ? appela-t-il depuis le couloir où il déposa son bagage et accrocha son manteau à l’un des nombreux crochets disponibles au mur.

— J’arrive, Etienne ! entendit-il.

Remontant rapidement le couloir, le jeune homme pénétra dans la salle à manger qu’il traversa pour entrer dans la cuisine où Hélène Le Kerbihan enfournait un énorme plat dans le four. Elle se redressa et se tourna vers lui, un peu échevelée, tout sourire, en replaçant une mèche de cheveux rebelle derrière son oreille.

— Bienvenue à la maison, s’exclama-t-elle en se hissant sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Le dîner sera prêt dans une heure, j’espère que tu n’as pas trop faim ! Tu es tout bronzé, où étais-tu donc, ces dernières semaines ? enchaîna-t-elle, les mains sur les hanches, avant de soupirer devant l’étendue des dégâts causés par son activité devant les fourneaux.

Le plan de travail de la cuisine ressemblant à un champ de bataille arracha un sourire ému au garçon qui lui proposa son aide pour tout nettoyer. Elle secoua vivement la tête et l’envoya à la bibliothèque où son père avait certainement déjà servi à boire à son grand-père, arguant que cela serait vite fait et qu’elle les rejoindrait plus tard. Mais il avait déjà saisi l’éponge et ouvert le robinet pour commencer la vaisselle, faisant la sourde oreille à la voix insistante de sa mère. Lorsque tout fut propre et rangé, Hélène se hissa à nouveau à sa hauteur pour déposer un baiser sur sa joue et le remercier pour son aide. Il haussa les épaules et saisit le plateau d’apéritifs qu’elle s’apprêtait à soulever pour l’emporter de lui-même vers le salon.

— Tu as beau avoir grandi, tu n’as pas changé, murmura Hélène en lui emboîtant le pas.

— Astrid est là ? lui demanda-t-il pour éviter d’avoir à répondre à son discours un peu trop sentimental à son goût.

— Oui, elle travaillait cet après-midi mais elle ne devrait plus tarder à rentrer, maintenant.

— Elle travaillait ? releva le jeune homme alors qu’ils entraient au salon.

— Ta sœur s’est mise en tête de partir en vacances avec des amis cet été pour fêter son bac, donc elle enchaîne les baby-sittings pour pouvoir se les offrir, lui expliqua Hugues Le Kerbihan en venant à sa rencontre. Bonsoir, Etienne, enchaîna-t-il. Whisky ?

— Oui. Bonsoir, Papa, lui répondit-il en se laissant embrasser.

Le ton de voix de l’homme qui se rasseyait tranquillement après avoir tendu un verre à son épouse avait déplu à Etienne. Il s’assit à son tour sur un vieux pouf disposé autour de la table en espérant que son père ne menait pas la vie dure à la benjamine des Le Kerbihan dont il était, lui, si fier en secret.

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