Victoire

Chapitre 1

Assis bien au fond de son fauteuil, le menton appuyé dans la main et les yeux rivés sur la fenêtre, Etienne regardait le paysage défiler. La campagne bretonne était pelée par l’hiver. Les arbres avaient perdu leurs dernières feuilles et leurs branches s’étiraient vers le ciel gris blanc, les champs semblaient s’être endormis, recouverts de givre, et il n’y avait pas âme qui vive sur les chemins bordant la voie ferrée. Le jeune homme soupira et se laissa aller contre le dossier de son siège. Sur ses genoux, le livre ouvert manqua de tomber sur le sol et il le rattrapa d’un geste vif, ce qui fit sursauter son voisin. Il s’excusa, tenta de retrouver la phrase à laquelle il s’était arrêté mais son esprit était ailleurs. Perdu quelque part dans un désert. Ou dans un dédale d’étroites ruelles. Peut-être même sur une plage ou bien au sommet d’une montagne. Il ne savait plus très bien. Et pour être tout à fait honnête avec lui-même, il ignorait ce qui l’avait poussé à mettre quelques affaires dans un sac, foncer à Montparnasse et prendre le premier train pour Vannes quelques heures plus tôt. Son appartement parisien pourtant spacieux lui avait soudain semblé très petit, sans âme. Il avait eu l’impression d’étouffer et avait fui. A présent, prisonnier de ce train qui avalait les kilomètres à une vitesse folle, il se demandait comment il allait justifier son arrivée impromptue chez ses parents. Cette année encore, il avait été absent pour les fêtes de Noël qui réunissaient toute la famille Le Kerbihan le soir du réveillon. Il n’avait pas donné signe de vie non plus au moment du Nouvel An, obnubilé par sa mission. Etienne soupira en se massant le front. Ses liens avec les membres de sa famille s’étaient distendus les uns après les autres ces dix dernières années. D’abord, il avait violemment rejeté l’autorité paternelle au moment de son adolescence, souffrant du fait que son père l’oblige à entrer au Lycée Militaire de Saint-Cyr l’Ecole parce que c’était une tradition familiale et que ses aînés y étaient passés avant lui. L’adolescent qu’il était à l’époque ne se destinait pas à une carrière militaire comme tous les hommes de sa famille. Il rêvait de voyage, il voulait apprendre à parler les langues du monde entier, il voulait connaître les codes de toutes les sociétés pour se fondre dans n’importe laquelle sans jamais avoir l’air idiot ou ignorant. Il avait tenu tête à Hugues Le Kerbihan l’année de son bac, n’avait formulé aucun vœu pour intégrer une prépa militaire, et avait postulé pour une double Licence de Langues Etrangères Appliquées. Ensuite, ayant obtenu une bourse, il était parti terminer sa Licence à Londres et à son retour, devenu bilingue grâce aux nombreux petits boulots qu’il avait cumulés sur place, il avait pu entrer à l’ESIT afin de se former au métier d’interprète. Enfin, discret, ambitieux et fin stratège, doté d’une excellente mémoire et d’une très bonne capacité d’analyse, il s’était ouvert les portes d’un monde dont il n’avait jamais osé rêver et dans lequel il évoluait depuis presque six ans, à présent. Le TGV ralentit et le jeune homme réalisa qu’il était arrivé à destination. Rassemblant ses affaires, il enfila son blouson et se glissa dans la file des passagers qui attendaient de pouvoir récupérer leurs bagages. Au bout du quai, un vieil homme aux cheveux blancs, coiffé d’une casquette de marin et engoncé dans un vieux caban bleu marine élimé par les années attira son regard. Il ne put retenir un sourire en reconnaissant son grand-père, les mains enfoncées au fond de ses poches, le dos bien trop cambré, la pipe coincée entre les lèvres. Il ne changerait jamais ! Chargeant son sac sur son épaule, il le rejoignit.

— Papilyves, qu’est-ce que tu fais là ? s’exclama-t-il.

— Ah, Etienne ! J’étais à Vannes quand j’ai reçu ton message, je me suis dit que j’allais venir t’attendre ici. Ta grand-mère m’a mis à la porte pour la journée, ‘paraît que je l’ennuie quand elle fait son ménage. Ma parole, tu as encore grandi ? Allez, viens, on sort de là, c’est trop bruyant pour mes vieilles oreilles. Et puis, tu offriras bien un café à ton vieux grand-père ?

Etienne acquiesça en riant et le suivit à l’extérieur. Tandis qu’ils marchaient d’un bon pas vers le café préféré du vieil homme, le garçon se remémora le jour où il avait compris qu’il avait trouvé un allié en la personne d’Yves Le Kerbihan, son grand-père paternel. Il devait avoir quinze ans. Une fois de plus, il s’était violemment disputé avec son père. Hugues lui avait encore fait comprendre qu’il n’était qu’un bon à rien, qu’on ne faisait pas d’une passion un métier et que les langues ne lui serviraient à rien dans l’armée. De rage, il avait enfourché son vélo et pédalé à toute allure vers le port de La Trinité, là où mouillait La Goélette, le voilier familial. Il avait défait les amarres, lancé le moteur, et s’était résolument engagé dans le chenal, bien décidé à lui prouver qu’il n’avait pas besoin de faire des études pour pouvoir conduire un bateau. Etienne n’était pas idiot, il savait qu’il y avait une radio à bord, et que le gardien du port ne pourrait pas passer à côté de son départ. Mais, rendu fou par la colère injustifiée de son père, il était prêt à tout, quitte à se mettre en danger. Lorsque son grand-père était apparu sur le pont, alors qu’il naviguait difficilement depuis une demi-heure dans des eaux troubles et agitées, il n’avait pu s’empêcher de soupirer de soulagement. Yves Le Kerbihan n’avait pas dit un mot. Il n’avait jamais su par quel miracle le vieil homme s’était trouvé sur son bateau au moment où la folie lui avait fait perdre la tête. Son grand-père lui avait tendu un gros pull de laine, un gilet de sauvetage et une casquette, et il s’était saisi de la barre, le temps de redresser l’embarcation.

— Regarde, et apprends, avait-il asséné au garçon.

Etienne avait hoché la tête. Il n’avait pas quitté des yeux les mains du vieil homme courant et se crispant sur la barre, il l’avait vu choquer puis border les voiles, et faire tout cela avec un calme absolu. Le regard vif, alerte malgré son âge avancé, Yves Le Kerbihan avait traversé la baie de Quiberon sous le regard médusé de son petit-fils qui n’avait rien perdu de ses mouvements pour diriger son bateau comme il le souhaitait, ni des changements de bords du voilier. Ils avaient jeté l’ancre au large de la pointe de Quiberon et étaient descendus dans la cabine pour se réchauffer. Là, ayant avalé son café, le vieil homme avait plongé son regard bleu dans le sien. Les mêmes yeux, certes, un trait dont tous les Le Kerbihan avaient hérité depuis de nombreuses générations, mais pas le même regard. Une eau paisible chez Yves, une tempête indescriptible chez Etienne. Le regard d’un homme qui est en paix avec lui-même, fier de ce qu’il a accompli, face à celui d’un adolescent perdu, bataillant avec la colère, le doute et la peur, oscillant entre raison et passion. Etienne se souvenait très bien de cet échange silencieux. Il avait compris tant de choses, ce soir-là. Son grand-père était devenu son allié. Sans un mot, d’un seul regard, il avait su l’apaiser, le rassurer, le réconforter. Il ne l’avait pas jugé, il ne l’avait pas non plus sermonné pour son inconscience. Mais au retour, il lui avait tendu la barre et s’était assis en face de lui, bras croisés, pour voir ce dont il était capable. Et ils étaient rentrés au port. Il ne lui avait offert son aide que pour la manœuvre finale, lorsqu’il avait fallu amarrer le voilier à son ponton. Puis ils avaient fait rentrer le vélo du garçon dans le coffre de la vieille Peugeot et repris la route de Kerbihan.

— Je ne dirai rien à ton père, avait murmuré Yves Le Kerbihan en s’engageant dans l’allée menant au manoir. Je vais t’apprendre à piloter mon voilier. Bientôt, tu pourras sortir seul. Mais je veux que cette expérience te serve de leçon pour l’avenir, Etienne, que tu comprennes qu’une telle colère ne sert à rien. Tu aurais pu te tuer, ce soir, si je n’avais pas été là. J’espère que tu en as pris conscience.

— Mais, c’est Papa qui…

— Ton père a toujours été en colère, Etienne. Cette colère n’est pas dirigée contre toi mais contre lui-même. De ses trois fils, tu es celui qui lui ressemble le plus, tu sais, contrairement à ce qu’il te laisse croire. Il se retrouve en toi, et c’est ça qui lui est insupportable. Parce que lui, il n’a pas su s’imposer comme tu le fais, il ne s’est pas autorisé à vivre autre chose que la voie qui lui était proposée par notre famille. Il s’est cru destiné à être marin. Il est excellent dans ce qu’il fait, et je ne doute pas qu’il soit heureux dans la marine. Mais peut-être aurait-il pu être encore plus heureux en choisissant une autre voie, comme celle que tu souhaites suivre, toi. Ne te laisse pas dicter ta conduite, Etienne. Poursuis ta route comme tu l’entends. Et moi, je te soutiendrai jusqu’au bout.

Au souvenir de cette discussion, Etienne ne put s’empêcher de sourire. Depuis ce soir-là, il avait conclu une alliance avec son grand-père. Yves Le Kerbihan l’avait effectivement soutenu dans ses décisions, lui apportant son aide et se rendant présent lorsque l’adolescent qu’il avait été, puis le jeune homme qu’il était devenu en avait exprimé le besoin. La colère de son père avait fini par passer lorsqu’il avait compris qu’Etienne ne cèderait pas face à ses menaces. Mais le jeune homme n’avait jamais réussi à renouer un lien de confiance avec lui. Sa confiance, il l’avait donnée à son grand-père qui, sans jamais hausser le ton, avait su lui imposer son autorité, le secouer aux moments opportuns et le pousser hors de ses retranchements. A présent, assis l’un en face de l’autre, un café fumant entre les mains, les deux hommes se regardaient en souriant. Yves Le Kerbihan semblait heureux, satisfait, même, face au jeune homme qu’il retrouvait. Plus de tempête dans le regard, plus de pli soucieux au front, plus de tension dans le menton. Une eau paisible et tranquille au fond des yeux, un demi-sourire au coin des lèvres, Etienne affichait un visage détendu. Fatigué, certes, mais détendu. De larges épaules, des bras solides, un torse puissant et des jambes capables de courir des kilomètres sans montrer un seul signe de faiblesse, voilà ce qu’il avait gagné à force d’entraînements au cours de ces dernières années. Ces intenses séances de sport avaient eu raison de sa colère et de tout le ressentiment qu’il avait porté en lui depuis l’enfance. Sa tête ne ressassait plus sans cesse tout ce fouillis indescriptible. Il s’était redressé, il avait accepté d’avoir souffert, accepté que cette souffrance appartienne au passé, et il avait choisi d’avancer. Aujourd’hui, il pouvait dire avec fierté qu’il était heureux. Sa vie à Paris était partagée entre de longues journées à la boîte, des heures de sport régulières, des soirées en compagnie de ses amis, et quelques filatures au besoin. De temps à autre, il disparaissait pour une durée plus ou moins longue. Il justifiait ses absences par des déplacements professionnels. Qui aurait pu mettre sa parole en doute ? Un interprète voyage effectivement beaucoup. Interprète pour le Ministère des Affaires Etrangères… il n’aurait pas pu rêver mieux comme couverture ! Parfois, il en riait, se moquant un peu de la crédulité de ses amis. Mais depuis tout petit, il avait aimé se réfugier derrière ses secrets, s’enfermant dans la solitude de son monde intérieur pendant des journées entières. Et même s’il avait réussi à se faire de vrais amis à son arrivée à Paris, il sélectionnait avec soin les choses qu’il leur racontait et leur confiait, ne pouvant se résoudre à être comme ces gens dans lesquels on peut lire comme dans un livre ouvert. Il avait besoin de conserver son espace, son petit monde, ses petits secrets. On lui reprochait d’être une énigme ambulante mais au fond de lui, que cette image lui colle à la peau depuis dix ans, ça lui plaisait bien. Son grand-père regretta qu’il soit toujours aussi insaisissable voire même inatteignable, et il haussa les épaules en passant distraitement une main dans ses boucles brunes.

— Et Thomas ? osa-t-il enfin.

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